LIVRE III, CHAPITRE XXXVI
Panurge. Je dis improprement parlant, et prenant nombre certain pour incertain; déterminé, pour indéterminé : c'est à dire, beaucoup.
Trouillogan. J'escoute.
Panurge. Je ne peux me passer de femme, de par tous les diables.
Trouillogan. Oustez ces vilaines bestes1.
Panurge. De par Dieu soit! Car mes Salmigondinoys* disent coucher seul ou sans femme, estre vie brutale, et telle la disoit Dido en ses lamentations3.
Trouillogan. A vostre commandement.
Panurge. Pe le quaudé4, j'en suis bien. Donc me marieray
Trouillogan. Par adventure.
Panurge. M'en trouveray je bien?
Trouillogan. Selon la rencontre.
Panurge. Aussi si je rencontre bien, comme j'espère, seray je heureux?
Trouillogan. Assez.
Panurge. Tournons à contre poil. Et ?i rencontre mal? Trouillogan. Je m'en excuse.
Panurge. Mais conseillez moy de grâce. Que doibs je faire 1 Trouillogan. Ce que voudrez Panukge Tarabin tarabas5.
1 Trouillogan est peu galant dans ses quiproquos.
2 On se rappelle qu'au chap. 32
du livre précédent Alcofribas (ou
Rabelais) a reçu de Pantagruel la
châtellenie de Sahniyondin. Au
chap. 2 de ce livre, Panurge est
investi de la même châtellenie.
Ce n'est pas une distraction de
l'auteur, mais plutôt une preuve à
l'appui de cette opinion que Rabelais
s'est parfois identifié avec Panurge.
3 Non licuit Ihalaïui ezpertem sine crimine
J'ilam Degere, more feras.
(Vlrg s£n ., ,1V, v. 550.)
* C'est un juron poitevin qui signifie : par le corps Dieu.
8 Le radical tarab, qui paraît venir du grec tapàauo), a donné naissance à plusieurs mots de 1a langue d'oc, qui tous expriment l'idée de tumulte , de trouble. L'un d'eux, tarabuster, est resté dans la langue vulgaire. Tarabas signifiait une crécelle. D'un autre côté, les mots qui suivent , ne invocquez rien, prouvent que tarabin tarabas était une formule d'invocation. Elle est encore usitée dans nos campagnes.
68ô PANTAGRUEL.
Trouillogan. Ne invocquez rien, je vous prie. Panurge. Au nom de Dieu soit. Je ne veux sinon ce que me conseillerez. Que m'en conseillez vous?
Trouillogan. Rien.
Panurge. nie .uarieray je?
Trouillogan. Je n'y ostois pas.
Panurge. Je ne me marier^ donc point?
Trouillogan. Je n'en peux mais.
Panurge. Si je ne suis marié, je ne seray jamais coqu?
Trouillogan. Je y pensois.
Panurge. Mettons le cas que je sois marié.
Trouillogan. Où le mettrons nous?
Panurge. Je dis, prenez le cas que marié je sois.
Trouillogan. Je suis d'ailleurs empesché K
Panurge. Merde en mon nez, dea, si je osasse jurer quelque petit coup en cappe2, cela me soulageroit d'autant. Or bien. Patience. Et donc, si je suis marié, je seray coqu?
Trouillogan. On le diroit.
Panurge. Si ma femme est preude et chaste, je ne seray jamais coqu?
Trouillogan. Vous me semblez parler correct.
Panurge. Escoutez.
Trouillogan. Tant que voudrez.
Panurge. Sera elle preude et chaste? Reste seulement ce point.
Trouillogan. J'en doubte.
Panurge. Vous ne la vistes jamais?
Trouillogan. Que je sache.
Panurge. Pourquoy donc doubtez vous d'une chose que ne cognoissez ?
Trouillogan. Pour cause.
Panurge. Et si la cognoissiez?
Trouillogan. Encores plus.
Panurge. Page, mon mignon, tiens icy mon bonnet, je te
1 Je ne puis pas le prendre (le I i Sous cape. {En cappe, éd. es») je suis occupé ailleurs. | 1552) ; enrobe, éd. 15'i6.