LIVRE 1H, CHAPITRE XXXVI
le donne sauves les lunettes ', et va en la basse court jurer une petite demie heure pour moy. Je jureray pour toy, quand tu voudras. Mais qui me fera coqu ?
Trouillogan. Quelqu'un.
Panurge. Par le ventre bœuf de bois *, je vous frotteray bien, monsieur le quelqu un.
Trouillogan. Vous le dictes.
Panurge. Le diantre, celuy qui n'a point de blanc en l'oeil3 m'emporte donc : ensemble, si je ne boucle ma femme à la Bergamasque 4, quand je partiray hors mon serrail.
Trouillogan. Discourez mieux.
Panurge. C'est bien chien chié chanté 5 pour les discours, raisons quelque resolution6.
Trouillogan. Je n'y contredis.
Panurge. Attendez. Puis que de cestuy endroit ne peux sang de vous tirer, je vous saigneray d'autre veine. Estes vous marié ou non?
Trouillogan. Ne l'un ne l'autre, et tous les deux ensemble.
Panurge. Dieu nous soit en aide. Je sue, parla mort boeuf, d'ahan7; et sens ma digestion interrompue. Toutes mes phrenes, metaphrenes et diaphragmes sont suspenduz et tenduz pour incornifistibuler en la gibbessiere de mon entendement ce que dictes et respondez.
Trouillogan. Je ne m'en empesche 8.
1 Comme elles étaient quelquefois attachées au bonnet, Panurge éprouve le besoin de les excepter du cadeau qu'il fait à son page.
2 C'est un composé de plusieurs jurons, tels que ventre de 6 œuf et sabre de bois.
3 Ce sont deux manières de désigner le diable. La première est une variante, et la seconde une périphrase dont on se servait pour éviter de prononcer le nom du diable. « Celui qui n'a point de blanc en l'œil, » probablement parce qu'on le représente avec des yeux rouges de feu.
4 Allusion aux ceintures de chasteté récemment importées d'Italie en France.
8 Voy. ci-dessus, page 99, note 1 .
6 Tâchons d'aboutir à une solution.
7 Fatigue extrême. On disait aussi ahanner.
Cependant que j'ahanne A mon bled que je vanna A la chaleur du jour.
(Balf.)
Cette locution se rencontre dans les Contes d'Eutrapel et ailleurs.
8 Je ne m'en embarrasse pas.
688 PANTAGRUEL
Panurge. ïrut avant ! ! nostre féal, estes vous marié?
Trouillogan. Il me l'est advis.
Panurge. Vous l'aviez esté une autre fois?
Trouillogan. Possible est.
Panurge. Vous en trouvastes vous bien la première fois ?
Trouillogan. 11 n'est pas impossible.
Panurge. A ceste seconde fois, comment vous en trouvez vous?
Trouillogan. Comme porte mon sort fatal.
Panurge. Mais quoy, à bon escient , vous en trouvez vous bien?
Trouillogan. Il est vray semblable.
Panurge. Or ça, de par Dieu. J'aimerois, par le fardeau de saint Cristofle 2, autant entreprendre tirer un pet d'un asne mort, que de vous une résolution 3. Si vous auray je à ce coup. Nostre féal, faisons honte au diable d'enfer, confessons vérité. Fustes vous jamais coqu? Je dis vous qui estes icy, je ne dis pas vous qui estes là bas au jeu de paulme.
Trouillogan. Non, s'il n'estoit prédestiné.
Panurge. Par la chair, je renie : par le sang, je renague 4 ; par le corps, je renonce. Il m'eschappe 8.
A ces motz Gargantua se leva, et dist : Loué soit le bon Dieu en toutes choses. A ce que je voy, le monde est devenu beau filz, depuis ma cognoissance première. En sommes nous là? Donc sont huy les plus doctes et prudens philosophes entrés au phrontistere 6 et escole des Pyrrhoniens, Aporrheticques, Scepticques, et Ephectiques 7. Loué soit le bon Dieu.
1 C'est ainsi qu'en Saintonge on quelle plusieurs personnes habitent, excite les ânes à marcher. ayant ensemble mesme communauté
2 C'est-à-dire Jésus-Christ. de vie et de bonnes lettres. Aristo-
3 Une solution. phane : Wu^v <yoc?â>v tout' èativ * Variante de renier, renegare. oppcivxicrTripiov.i) [Alphabet de V au-
5 Plaute ( Pseudol. ) se sert teur.) V. en effet Aristophane, les d'une expression équivalente : j Nîiées, 94.
Anguilla est : elabitur. j 1 Tous ces mots expriment à
Voy. Molière, le Mariage forcé, ' peu près la même idée : il s'agit se. VI. j toujours de philosophes qui dou-
6 « Une escole ou maison eu la- teiw-