‹ Œuvres, collationnées pour la première fois sur les éditions originales, accompagnées d'un commentaire nouveauChapitre 391 sur 401 · LIVRE III, CHAPITRE LI · texte numérisé non relu

LIVRE III, CHAPITRE LI

soleil, rend tout le monde troglodyte, et contrainct habiter e3 caves et lieux soubterrains.

Autrement est dite Pantagruelion par ses vertus et singularités. Car comme Pantagruel a esté l'idée et exemplaire de toute joyeuse perfection (je croy que personne de vous autres beuveurs n'en doubtc), aussi en Pantagruelion je recognois tant de vertus, tant d'énergie, tant de perfections, tantd'effectz admirables, que si elle eust esté en ses qualités cogneue, lors que les arbres (par la relation du prophète) firent élection d'un roy de bois pour les régir et dominer, elle sans doubte eust emporté la pluralité des voix et suffrages. Diray je plus? Si Oxylus, fîlz de Orius, l'eust de sa sœur Hamadryas engendrée, plus en la seule valeur d'icelle se fust délecté qu'en tous ses huit enfans célébrés par nos mythologes1, qui ont leurs noms mis en mémoire éternelle. La fille aisnéeeut nom Vigne, le fîlz puysné eut nom Figuier; l'autre, Noyer; l'autre, Chesne; l'autre, Cormier; l'autre, Fenabregue; l'autre, Peuplier; le dernier eut nom Ulmeau, et fut grand chirurgien en son temps.

Je laisse à vous dire comment le jus d'icelle, exprimé et instillé dedans les oreilles, tue toute espèce de vermine qui y seroit née par putréfaction, et tout autre animal qui dedans seroit entré. Si d'iceluy jus vous mettez dedans un seilleau 2 d'eau, soudain vous verrez l'eau prise, comme si fussent caillebottes 3, tant est grande sa vertu. Et est l'eau ainsi caillée remède présent aux chevaulx coliqueux, et qui tirent des flans. La racine d'icelle, cuite en eau, remollit les nerfz retirés, les joinctures contractes, les podagres quirrhotiques, et les gouttes nouées. Si promptement voulez guérir une bruslure, soit d'eau, soit de feu, appliquez y du Pantaguelion crud, c'est à dire tel qu'il naistde terre, sans

au nombre des constellations, el

forma ce qu'on appela la Canicule.

1 Ces huit enfants reçurent,

suivant Athénée, des noms qui dé-

signent autant d'espèces d'arbres énumérées dans la phrase suivante.

2 Seille, sceau.

8 Lait caillé.

PANTAGRUEL

autre appareil ne composition. Et ayez regard ie le changer ainsi que le verrez desseichant sus le mal !.

Sans elle seroient les cuisines infâmes, les tables détestables, quoy que couvertes fussent de toutes viandes exquises; les lictz sans délices, quoy que y fust en abondance or, argent, electre, y voire et porphyre. Sans elle ne porteroicnt les meusniers bled au moulin, n'en rapporteroient farine. Sans elle comment seroient portés les plaidoyers des advocatz à l'auditoire? Gomment seroit sans elle porté le piastre à l'astelier? Sans elle comment seroit tirée l'eau du puitz? Sans elle que feroient les tabellions, les copistes, les secrétaires et escrivains ? Ne periroient les pantarques et papiers rentiers? Ne periroit le noble art d'imprimerie? De quoy feroit on châssis? Comment sonneroit on les cloches? D'elle sont les isiacques ornés, les pastophores revestuz, toute humaine nature couverte en première position. Toutes les arbres lanificques desSeres2, les gossampines de Tyle3 en la merPersicque, les cynes des Arabes4, les vignes de Malte, ne vestissent tant de personnes, que fait ceste herbe seulette, Couvre 8 les armées contre le froid et la pluye , plus certes commodément que jadis ne faisoient les peaux. Couvre les théâtres et amphithéâtres contre la chaleur, ceinct les bois et taillis au plaisir des chasseurs, descend en eau tant douce que marine, au profit des peseneurs. Par elle sont bottes, bottines, botasses, houzeaulx, brodequins, souliers, escarpins, pantoufles, savates, mises en forme et usage. Par elle sont les arcs tenduz, les arbalestes bandées, les fontes faites. Et comme si fust l'herbe sacre, verbenicque6 et révérée des Mânes et Lémures, les corps humains mors sans elle ne sont inhumés.

Je diray plus. Icelle herbe moyennante, les substances in-

15 La plupart de ces recettes sont tirées de Pline.

2 Anciens peuples de l'Asie , qu'on croit être les Chinois.

3 Ceci est encore tiré de Pline, 1. XII, ch. 10 et 11. Il dit des cotonniers de l'île de Tylojs : « Ejus-

dem insulae lanigeras arbores vocant gossampinos. »

4 « Arabiœ arbores ex quibus vestes faciant, cynus vocari. » (Pline, ibid.)

5 Elle couvre.

6 De la nature de la verveine.

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