CHAPITRE XXÏ1I
Comment Gargantua fut institué par Ponocrates en telle discipline, qu'il ne perdoit heure du jour.
Quand Ponocrates cognent la vicieuse manière de vivre de Gargantua, délibéra1 autrement l'instituer en lettres; mais, pour les premiers jours, le toléra, considérant que nature n'endure mutations soudaines sans grande violence.
Pour donc mieulx son œuvre commencer, supplia un savant médecin de cduy temps, nomme maistre Théodore2, à ce qu'il considerast si possible estoit remettre Gargantua en meilleure voie. Lequel le purgea canoniquement avecelebore de Anticyre, et, par ce médicament, luy nettoya toute l'altération et perverse habitude du cerveau. Par ce moyen aussi, Ponocrates luy fit oublier tout ce qu'il avoit appris sous ses antiques précepteurs, comme faisoit Timothée3 à ses disciples, qui avoient este inslruictssous autres musiciens.
Pour mieulx ce faire, l'introduisoit es compagnies des gens savans qui làestoient, à l'émulation desquelzluy creust l'esprit et le désir d'estudier autrement, et se faire valoir.
Après, en tel train d'estude le mit qu'il ne perdoit heure quelconques du jour : ains tout son temps consommoit en lettres et honneste savoir. S'esveilloit donc Gargantua environ quatre heures du matin. Ce pendant qu'on le frottoit, luy estoit leue quelque pagine de la divine Escriture, haute*
1 Délibéra de (édit. ant. à 1535Ï.
2 Au lieu de Tlicodore , on lit dans l'éd. ant. à 1535 : Serap/rin Calobarsy.
3 Célèbre musicien grec , attaché à Alexandre, qui procédait
de la sorte , et qui , dans ce cas prenait double salaire, si nous croyons ce qu'en dit Quintilien , iiv.
11, cl). 3 : Fer mit dujilices ab us. quos alius inslitnisset , solitnm cri gère viercedes.
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ment et clairement, avec prononciation compétente à la matière; et à .ce estoit commis un jeune page natif de Bascbé, nommé Anagnostes1. Selon le propos et argument de ceste leçon , souventesfois s'adonnoit à révérer, adorer, prier et supplier le bon Dieu, duquel la lecture monlroit ïa majesté et jugemens merveilleux.
Puis alloit es lieux secrets, faire excrétion des digestions naturelles. Là son précepteur repetoit ce qu'avoit esté leu, .uy exposant les points plus obscurs et difficiles. Eux, retournans, consideroient Testât du ciel, si tel estoit comme Tavoient noté au soir précèdent : et quelz signes entroit le soleil, aussi la lune, pour icelle journée.
Ce fait, estoit babillé, peigné, festonné, acoustré et parfumé, durant lequel temps on luy repetoit les leçons du jour d'avant. Luy mesmes les disoit par cœur, et y fondoit quelques cas pratiques concernons Testât humain ; lesquelz ilz estendoient aucunes fois jusques deux ou trois heures ; mais ordinairement cessoient lors qu'il estoit du tout2 habillé. Puis, par trois bonnes heures, luy estoit faite lecture.
Ce fait, issoient3 hors, tousjours conferens des propos de la lecture, et se desportoient en Bracque4, ou es prés, et jouoient à la balle, à la paulme, à la pile trigone5, galantement s'exerceans les corps comme ilz avoient les âmes auparavant exercé6. Tout leur jeu n'estoit qu'en liberté : car ilz laissoient la partie quand leur plaisoit; et cessoient ordinairement lors que suoient parmy le corps, ou estoient autrement
1 En grec , lecteur. Johanneau croit qu'il s'agit ici de Pierre Duchâtel ou Castellanus, lecteur de François Ier.
2 Complètement.
3 Sortaient.
* Célèbre jeu de paume du faubourg Saint-Marceau , qui avait pour enseigne : Au Chien braque, ont dit presque tous les commentateurs. Nous pensons, avec M. Ad.
Berty, que l'expression : se deporioient en Bracque doit faire croire
qu'il s'agit' du Carrefouv de Bracque , nom donné jadis à la place de l'Estrapade.
5 Jeu de balle à trois , où les joueurs se plaçaient triangulairement.
6 Exercé manque dans l'édition antérieure à 1535 et dans celle de 1535, qui offrent plus d'un exemple de retranchements pareils.
— Cette tournure , moins correcte peut-être, était cependant, on n'eu peut disconvenir .«bien olus vive.
ïas. Adonc estoient très bien essués1 et frottés, changeoient de chemise, et, doucement se pourmenans, alloient voir si le disner estoit prest. Là attendans, recitoient clairement et eloquentement quelques sentences retenues de la leçon.
Ce pendant monsieur l'appétit venoit, et, par bonne opportunité, s'asseoient à table. Au commencement du repas, estoit leue quelque histoire plaisante des anciennes prouesses, jusques à ce qu'il eust pris son vin. Lors (si bon sembloit) on continuoit la lecture, ou commençoient à deviser joyeusement ensemble, parlans, pour les premiers, moys2, de la vertu, propriété, efficace et nature de tout ce que leur estoit servy à table : du pain, du vin, de l'eau, du sel, des viandes, poissons, fruictz, herbes, racines, et de l'apprest d'icelles. Ce que faisant, apprit en peu de temps tous les passages à ce competens en Pline, Athénée. Dioscorides, Julius Pollux, Galen, Porphyre, Opian, Polybe, Heliodore, Aristoteles.. Elian, et autres. Iceux propos tenus, faisoient souvent, pour plusestre asseurés, apporter les livres susdits à table. Et s'» bien et entièrement retint en sa mémoire les choses dites, que, pour lors, n'estoit médecin qui en sceust à la moitié tant comme il faisoit. Après, devisoient des leçons leues au matin, et, parachevans leur repas par quelque confection de cotoniat3, s'escuroit les dents avec un trou delentisce4, se lavoit6 les mains et les yeulx de belle eau fraiche, et rendoient grâces à Dieu par quelques beaux cantiques faits à la louange de la munificence et bénignité divine.
Ce fait, on apportoit des chartes, non pour jouer, mais pour y apprendre mï!!e petites gentillesses et inventions nou-
1 Essuyés.
2 Éd. ant. à 1535
et de 1535,
alias, motz.
3 Confitures de coing , cotignac.
4 Tronc de lentisque , pistachier d'Orient. Les Romains s'en faisaient des cure-dents , qu'ils préféraient à ceux de plume. Lentiscum nielius , dit à ce sujet Martial.
(Ep. 22, 1. XIV.)
5 Des quatre imparfaits qui se rencontrent dans cette phrase, deux sont au pluriel , deux au singulier.
Dolet lui-même a maintenu cette leçon qui est celle de toutes les éditions anciennes. Faut-il voir là une faute successivement répétée , ou bien , dans la pensée de Rabelais , Gargantua seul doit-il être pris pour sujet des deux imparfaits singuliers?