LIVRE 1. CHAPITRE XXlll
Couroit le cerf, le chevreuil, l'ours, le daim, le sanglier, le lièvre, la perdrix, le faisant, l'otarde. Jouoit à la grosse balle, et lafaisoit bondir en l'airP autant du pied que du poing
Luctoit, couroit, saultoit, non à trois pas un sault, non a cloche pied, non au sault d'Alemant (car, disoit Gymnaste, telz saults sont inutiles, et de nul bien en guerre )> mais d'un sault perçoit un fossé, volloit sus une haye, montoit six pas encontre une muraille, et rampoit en ceste façon àunercnestre de la hauteur d'une lance.
Nageoit en profonde eau, à l'endroit, à l'envers, de costé, de tout le corps, des seuls pieds, une main en l'air, en laquelle tenant un livre, transpassoit toute la rivière de Seine1 sans iceluy mouiller, et tirant, par les dents son manteau, comme faisoit Jules César : puis d'une main entroit par grande force en un basteau, d'iceluy se jettoit derechef en l'eau la teste première : sondoit le parfond, creusoit lesrochiers , plongeoit es abysmes et goufres. Puis iceluy basteau tournoit, gouvernoit, menoit hastivement, lentement, à fil d'eau, contre cours, le retenoit en pleine escluse, d'une main le guidoit; de l'autre s'escrimoit avec un grand aviron, tendoit le vêle 2, montoit au matz par les traicts 3, couroit sur les branquars4, adjustoit la boussole, contreventoit 1-e s boulines5, bandoit le gouvernail.
Issant de l'eau roidement, montoit encontre la montagne, et devalloit aussi franchement; gravoit6 es arbres comme un chat, saultoit de l'une7 en l'autre comme un escurieux8, abatoit les gros rameaux comme un autre Milo 9 : avec deux poignards asserés10 et deux poinsons esprouvés montoit au
manteau, comme d'un bouclier.
1 Dans l'édit. ant. à 1535, on lit, au lieu de la Seine : la Loire, a Montsorcau ; et un peu plus bas , au lieu de cl goufres : et goufres de la fosse de Savigny.
2 La voile.
3 Les cordages.
* Les vergues.
6 Conireventer les boulines
signifie encore : tendre les voiles quand on est au plus près du vent.
6 Grimpait.
7 Deux fois dans ce chapitre el souvent ailleurs nous trouvons arbre féminin, comme arôor, ev latin.
8 Ecureuil.
9 Milon de Crofone.
10 Acérés.
GARGANTUA
haut d'une maison comme un rat, descendoit puis du haut eo bas, en telle composition des membres que de la cheute n'estoit aiî€^iienient grevé. Jettoit le dard, la barre *, la pierre, la javeline, l'espieu, la halebarde; enfonçoit l'arc, bandoit es reins les fortes arbalestes de passe2, visoit de l'arquebouse à l'œil, affeustoit le canon, tiroit à la butte, au papeguay, du bas en mont, d'amont en val, devant, de costé, en arrière , ccmme les Parthes.
On luy attachoit un cable en quelque haute tour, pendant en terre : par iceluy avec deux mains montoit, puis devaloit si roidement et si asseurement que plus ne pourriez parmy un pré bien egallé. On luy mettoit une grosse perche appuyée à deux arbres; à icelle se pendoit par les mains, et d'icelle alloit et venoit sans des pieds à rien toucher, qu'à grande course on ne l'eust peu aconcevoir 3.
Et, pour s'exercer le thorax et poulmons, crioit comme tous les diables. Je l'ouy une fois appellant Eudemon, depuis la porte Saint-Victor jusques à Montmartre *. Stentor n'eut onques telle voix à la bataille de Trove.
Et, pour galentir5 les nerfs, on luy avoit fait deux grosses saulmones6de plomb, chascune du pois de huit mille sept cens quintaulx, lesquelles il nommoit altères7. Icelles prenoit de terre en chascune main, et les eslevoit en l'air au dessus de la teste; les tenoit ainsi sans soy remuer trois quarts d'heure et davantage, que estoit une force inimitable.
1 Exercice encore usité en Saintonge. Il consiste à lancer, d'une certaine distance, une barre qui doit, en retombant, se" piquer en terre.
* Grosses arbalètes qu'on ne pouvait ordinairement bander qu'à l'aide d'un engin nommé passe.
8 Attendre.
* Depuis la porte de la Besse jusques a la fontaine de Narsay (éd. an t. à 1535). A la page précédente , nous avons signalé une diffé-
^ renne de leçon de la même nature.
A notre avis , il ne faut pas voir là de simples inadvertances de l'auteur, mais des traces d'une plus ancienne édition.
Le théâtre des gestes de Gargantua a bien pu être dans l'origine le Poitou et la Touraine , et les imprimeurs , peut-être Rabelais lui-même , auront , par distraction, laissé subsister ces vestiges de son ancien plan.
5 Rendre galants, c'est-à:(lii*d forts et dispos.
6 Saumons.
7 M. Littré écrit haltères.