‹ Œuvres, collationnées pour la première fois sur les éditions originales, accompagnées d'un commentaire nouveauChapitre 5 sur 401 · PROLOGUE · texte numérisé non relu

PROLOGUE

toient jadis petites boites, telles que voyons de présent es boutiques des apothicaires, peintes au dessus de figure? joyeuses et frivoles, comme de harpies, satyres, oisons bridés1, lièvres cornuz, canes bastées, boucs volans, cerfs limonniers, et autres telles peintures contrefaites à plaisir, pour exciter le monde à rire : quel fut Silène, maistre du bon Bacchus : mais, au dedans, l'on reservoit les fines drogues, comme baume, ambre gris, amomon, musc, civette, pierreries2, et autres choses précieuses. Tel disoit estre Socrates3 : par ce que, le voyans au dehors, et l'cstimans par l'extérieure apparence, n'en eussiez donné un coupeau* d'oignon, tant laid il estoit de corps, et ridicule en son maintien ; le nez pointu 5, le regard d'un taureau 6, le visage d'un fou, simple en mœurs, rustique en vestemens, pauvre de fortune, infortuné en femmes, inepte à tous offices de la republique; tousjours riant, tousjours beuvant d'autant à un chascun7, tousjours se gabeiant8, tousjours dissimulant son divin savoir. Mais, ouvrans ceste boite, eussiez au dedans trouvé une céleste et impreciablc9 drogue, entendement

1 On lit, clans une ancienne histoire tic Koucn, que les religieux de Saint-Ouen donnaient en redevance un oison bride, c'est-à-dire ayant au cou et aux ailes des rubans de soie.

Dans les fresques d'Herculanum, on voit non des oies, mais des cygnes, avec des brides et des selles.

2 Nous pensons, comme Worellct, qu'ici pierreries ne signifie pas des diamants, mais certaines pierres en usage dans la pharmacie.

3 Alcibiade disait que Socralc était tel.

4 Nous avons entendu désigner en patois charentais, par coupeaux d'oignon, les deux extrémités qu'on en détache ; ce qui est conforme à la traduction que DuCange donne du mot copellus. Ménage n'est donc

pas tout à fait exact, quand il prête ici à coupeau le sens de pelures.

s Le Puchat remarque avec raison que les pierres gravées représentent au contraire le nez de Socrate écrasé du milieu et rond par le bout. Pourtant, de profil, Socrate a ie nez retroussé, et c'est probablement, ainsi que Morellet le suppose, ce que Rabelais aura voulu exprimer.

G De gros yeux empreints de beaucoup de douceur.

7 Toujours tenant tête à ceux qui le provoquaient a boire. C'est bien ainsi que Platon nous représente Socrate, tout en affirmant qu'il ne s'enivra de sa vie.

8 Raillant.

9 hnpreliabilis (Du Cange), inappréciable.

DU LIVRE I

plus qu'humain, vertu merveilleuse, courage invincible, so~ bresse1 non pareille, contentement certain, asseurance parfaicte, deprisement2 incroyable de tout ce pourquoy les humains tant veillent, courent, travaillent, naviguent cl bataillent.

A quel propos, en vostre advis, tend ce prélude et coup d'essay ? Par autant que3 vous, mes bons disciples, et quelques autres fous de séjour*, lisans les joyeux tiltres d'aucuns livres de nostre invention, comme Gargantua, Pantagruel, Fessepinthe, ta Dignité des Braguettes, des Pois au lard cum commente*, etc., jugez trop facilement n'estre au dedans traicté que mocqueries, folateries, et menteries joyeuses : veu que l'enseigne extérieure6 (c'est le tiltre), sans plus avant enquérir, est communément receue à dérision et gaudisserie7. Mais par telle legiereté8 ne convient estimer les œuvres des humains : car vous mesmes dictes que l'habit ne fait point le moine9 : et tel est vestu d'habit monachai qui au dedans n'est rien moins que moine ; et tel est vestu de cappe espagnole qui, en son courage, nullement affiert 10 à Espagne. C'est pourquoy l'auît ouvrir le livre , et soigneusement peser ce que y est deduict. Lors cognoistrez que la drogue dedans contenue est bien d'autre valeur que ne promettait la boite. C'est à dire que les matières icy traictées ne sont tant folastres, comme le tiltre au dessus prétendent.

Et posé le cas qu'au sens litcral vous trouvez11 matières

1 Sobriété. Sobriété est même la leçon de l'édit. de Dolet.

2 Mépris, détachement.

3 Parce que.

4 De loisir.

* Malheureusement ces trois derniers livres, qui sont là pour faire venir l'eau à la bouche du lecteur, n'ont jamais vu le jour.

6 Edit. de Dolet. — Ensigne cxleriore (édit. de 1535).

7 Divertissement [gaudere).

8 Si légèrement.

* Ce proverbe date de loin. On

lit déjà dans le roman de la Rose

Tel a robe religieuse, Dcncques il est religieux :

Cesl argument est vicieux El ne vaut une vieille gaine, Car la robe ne faict le moync.

i0 Ne se rapporte , ne convient nullement. Le mot affiert appartient encore au patois de la Touraine.

11 Pour vous trouviez. — De Marsy prétend qu'au siècle de Rabelais, on ne connaissait pas d'autre forme pour le subjonctif. — Ceci

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assez joyeuses, et bien correspondantes au nom, toutesfois pas deraourer là ne fault, comme au chant des sirènes: ains1 à plus haut sens interpréter ce que par adventure cuidiez 2 dit en gaieté de cœur. Crochetastes vous onques bouteilles? Caisgne3! Réduisez à mémoire la contenance qu'aviez. Mais vistes vous onques chien rencontrant quelque os medullare 4? C'est, comme dit Platon, lib. II de Rep., la beste du monde5 plus philosophe. Si veu l'avez, vous avez peu noter de quelle dévotion il le guette, de quel soing il le garde, de quel ferveur6 il le tient, de quelle prudence il i'entomme 7, de quelle affection il le brise, et de quelle diligence il le sugce. Qui l'induict à ce faire? Quel est l'espoir de son estude? Quel bien prétend il? Rien plus qu'un peu de moelle. Vray est que ce peu plus est délicieux que le beaucoup de toutes autres8, pource que la moelle est ali-

est par trop absolu, car ou lit trouviez dans l'édition de Dolet.

1 Mais.

* Vous pensiez. Rabelais supprime parfois le pronom devant le verbe, comme on le faisait souvent au moyen âge et comme on le fait encore dans plusieurs de nos patois.

3 Caisgne en vieux français signifiait chienne. Ce mot s'est conservé dans le patois lorrain, et s'y emploie comme imprécation, ainsi que chien en français.

M. P. Paris pense que c'est ici une onomatopée pour exprimer le tintement sourd du verre mis en vibration, lorsqu'on débouche une bouteille. Il se fonde sur ce qu'en Champagne les gais buveurs ont encore l'habitude, en pareil cas, de faire entendre une exclamation semblable , en prolongeant longtemps la seconde syllabe. Cet usage peut être aussi ancien que Rabelais ; et ce qui semble venir à l'appui de l'interprétation de M. Paris,

c'est que, dans les plus anciennes éditions, on lit Caisgne, et non Caisgne. Ce signe, alors de fantaisie, a bien pu être employé pour indiquer le prolongement du son

4 A moelle.

5 Du temps de Rabelais, la forme superlative n'exigeait pas absolument l'article.

6 Ferveur est ici masculin, comme le mot latin fervor, dont il dérive ; ailleurs nous le trouverons féminin. Tlus loin, odeur est également masculin

7 L'entame. L'édition de Dolet a V entame. Entommer se dit encore en plusieurs patois.

8 A quoi se rapporte ce féminin toutes autres? Faut-il, comme Le Duchat, se référant aux mots rien plus qui précèdent, comprendre :

le beaucoup de toutes autres riens , ou de toutes autres choses? — Car riens avait autrefois le sens de choses. — Nous ne pouvons admettre cette conjecture, Rien, en effe^ n'avait pas toujours un sens néga

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mont elabouré à perfection de nature, comme dit Gâtai. III Facult. nai., et XI, De um partium.

a l'exemple d'iceluy vous convient estre sages, pour fleurer1, sentir et estimer ces beaux livres de haute grosse 2, legiers au prochaz3, et hardis ,à la rencontre. Puis, par curieuse leçon et méditation fréquente, rompre l'os, et sugeer la substantifique moelle, c'est à dire ce que j'entends par ces symboles Pythagoriques , avec espoir certain d'estre faits escors4 et preux à ladite lecture; car en icelle bien autre goust trouverez, et doctrine plus absconse5, laquelle vous révélera de très uauts sacremens et mystères horrifiques, tant en ce que concerne nostre religion, que aussi Testât politicq et vie oeconomicque.

Croyez vous en vostre foy qu'onques Homère, cserivant Iliade et Odyssée, pensast es allégories lesquelles de luy ont beluté 6 Plutarche, Heraclides Ponticq, Eustatie, Phornute, et ce que d'iceux Politian 7 a desrobé ? Si le croyez, vous n'approchez ny de pieds ny de mains8 à mon opinion, qui décrète icelles aussi peu avoir esté songées d'Homère que

tif ; mais il l'avait partais, et ici il | l'a évidemment. L'idée de Rabelais j porte sur le mot choses : perdant de vue le substantif qui précède, fait-il accorder l'adjectif avec le mot de l'idée? Nous trouvons de pareils exemples dans les meilleurs auteurs du grand siècle. Peut-être ne faut- il voir là qu'une ellipse alors autorisée par l'usage.

1 Flairer. Fleurer est encore usité dans plusieurs de nos patois.

2 On a dit : Chapon de haute gresse, putain de haute gresse.

Grosnet parle de paroisses

Riches de porcs à haute gresse...

Ayant bestial à haute gresse.

On voit par quelle analogie Rabelais a pu employer, pour caractériser des livres substantiels, de grande importance , cette expres-

sion, que nous retrouveronssouvent.

3 Poursuite. Comparaison empruntée à la vénerie. — Le Du- , chat rapporte legiers et hardis aux l lecteuvs; d'autres, aux livres.

''" Adroits, avisés. [Scorti. )

c Cachée.

6 Ou lit beluté dans l'éd. de 1535 : dans d'autres, cal frété.

7 Ange Politien, savant philologue et littérateur italien du XVe siècle, a résumé plutôt que dérobé les travaux antérieurs des scoliastes d'Homère. Du reste, ce reproche de plagiat lui a été adressé par plusieurs contemporains, entre autres par Budé.

8 Jeu de mots fondé sur la locution latine : Vedibus irein sentenliam alicujus, se îanger à l'avis de quelqu'un, passer de son côté.

ÊO

PHOLOGUG

d'Ovide, en ses MetamorpJioses, les sacremens1 de l'Evangile, lesquelz un frerc lubin2, vray croquelardon, s'est efforcé déni on streiv si d'adventure il rencontroit gens aussi fous que luy, et (comme dit le proverbe) couvercle digne du chaudron.

Si ne le croyez, quelle cause est pourquoy autant n'en ferez de ces joyeuses et nouvelles chroniques? combien que, les dictant, n'y pensasse en plus que vous, qui par adventure beuviez comme moy. Car, à la composition de ce livre seigneurial, je ne perdis ny employay onques plus ny autre temps que celuy qui estoit estably à prendre ma réfection corporelle, savoir est, beuvant et mangeant3. Aussi est ce la juste heure d'escrire ces hautes matières et sciences profondes^

Comme bien faire savoit Homère, paragon 4 de tous philologes, et Ennie5, pere des poètes latins, ainsi que tesmoigne Horace, quoy qu'un malautru ait dit que ses carmes sentaient plus le vin que l'huile.

Autant en dit un tirelupin 6 de mes livres ; mais bren 7 pour

1 Les choses saintes, et non ce que nous entendons par les sacrements proprement dits.

2 Allusion à Thomas Walleis, dominicain d'Angleterre. Fischart met ici son nom en toutes lettres.

Ce Walleis a écrit des Moralités sur Ovide, où il cherche à établir des rapports entre ce poëte et la Bible; son livre a été imprimé a Taris, par J. Bade (in-4°, 1509), sous le titre de • Melamorphosis Ovidianamoralilerexplanala. Une traduction française, sous le titre de Bible des poètes, ou le Grand Olympe, faite par C. Mansion, a été publiée à Bruges (1484,in-fol.).

Montaigne parle d'interprétations forcées du même genre.

« Est-il possible (dit-il, Essais, II, 12) que Homère aye voulu dire tout ce qu'on luy faict dire?...

« Un personnage sçavantet

de mes amis, c'est merveille quels

rencontres et combien admirables ii en faict naistre en faveur de nostre religion. »

3 II est clair qu'il ne faut pas prendre à la lettre ce passage, comme l'ont fait certains critiques.

4 Modèle.

5 Le poëte latin Ennuis , dont

Horace a dit :

Knnius ipse paler, nunquam nisi polus. ad Prosiluit «licencia. ... [arma

6 Un mauvais garnement [scurvy fellow , Cotgrave).Dans la chronologie de Genebrard, nous lisons que ies turlupins étaient une secte de cyniques qui prêchaient nudilalem pudendorum et puôlicum coi / uni.

Ils furent condamnés par Grégoire XL Tirelupin est-il ici un synonyme ou une corruption de lurehipin? La chose n'est pas improbable.

7 Merde. Ce mot est encore usité dans plusieurs de nos patois.

DU LIVRE I

SI

luy. L'odeur du vin ô combien plus est (riant, riant, priant, plus céleste et délicieux que d'huile ! Et prendray autant à gloire qu'on die de moy que plus en vin aye despendu qu'en huile, que fist Demosthenes quand de luy on disoit que plus en huile qu'en vin despendoit. A moy n'est que honneur et gloire d'estre dit et réputé bon gaultier1 et bon compagnon : en ce nom, suis bien venu en toutes bonnes compagnies de Pantagruelistes. À Demosthenes fut reproché par un chagrin2 que ses oraisons sentoient comme la serpillière d'un hord et sale huilier. Pourtant, interprétez tous mes faits et mes dicts en la perfectissime partie3, ayez en révérence le cerveau caseiformev qui vous paist de ces belles billes vezées, et à vostre pouvoir tenez moy tousjours joyeux 5.

Or esbaudissez vous 6, nies amours , et gaiement lisez le reste 7, tout à l'aise du corps et au profit des reins. Mais escoutaz 8, vietzdazes, que le maulubec vous trousque : vous

1 Bon vivant.

2 Un esprit chagrin.

3 En très-bonne part.

* En forme de fromage. C'est une comparaison fort exacte.

5 Et puissiez- vous me regarder comme étant toujours joyeux 1 Cette expression a voslre pouvoir a beaucoup d'analogie avec cette autre, que nous rencontrerons, a la mienne volonté, je voudrais , Dieu veuille que.

6 Esbaudir avait au moyen âge deux sans bien distincts, celui de réjouir et celui Réveiller. Il a encore cette double acception en patois saintongeais. L'un et l'autre de ces sens trouvent ici leur application. Si Rabelais n'a pas perdu de vue ses malades, il est tout naturel qu'il les suppose au lit, et qu'il leur dise : « Lisez tout a l'aise du corps. n

Ceux qui ne croiraient pas qu'un médecin pût parler de boire à des goutteux et à des véroles, expliqueraient ce passage en donnant à csùaudissez-vous le sens de réveil- (ez-vous. Rabelais peut bien faire lire ses amis au lit, comme au chap. 45 il y fait prier Grandgousier.

7 Ed. antér.à 1535 et de 1535, dans d'autres on a supprimé le reste.

8 » Mais écoutez, visages d'â- « nés, que l'ulcère vous ronge (en « gascon).»

Nous pensons que ces mots, escoutaz, etc., sont adressés aux cafards , que Rabelais aimait peu ; puis, revenant à ses amis , l'auteur ajoute ; « Vous souvienne de boire a my pour la pareille, c'est à dire pour que j'en fasse autant à votre égard. »

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