‹ Œuvres, collationnées pour la première fois sur les éditions originales, accompagnées d'un commentaire nouveauChapitre 57 sur 401 · LIVRE I, CHAPITRE XXVII · texte numérisé non relu

LIVRE I, CHAPITRE XXVII

ce pendant, nous autres pauvres diables? Seigneur bien, da mihi potum.

Lors dist le prieur claustral : Que fera cest ivrogne icy ? •pi* on me le mené en prison. Troubler ainsi le service divin ! Mais, dist le moine, le service du vin1 faisons tant qu'il ne soit troublé ; car vous mesmes, monsieur le prieur, aimez boire du meilleur. Si fait tout homme de bien. Jamais homme noble ne hayst le bon vin; c'est un apophthegme monachal. Mais ces responds que chantez icy ne sont par Dieu point de saison.

Pourquoy sont nos heures en temps de moissons et vendanges courtes, en l'advent et tout hyver tant longues? Feu, de bonne mémoire, frère Macé Pelosse, vray zélateur (ou je me donne au diable) de nostre religion, me dist, il m'en souvient, que la raison estoit afin qu'en ceste saison nous facions bien serrer et faire le vin, et qu'en hyver nous le humions.

Escoutez, messieurs, vous autres2 : qui aime le vin, le corps Dieu sy me suive. Car hardiment que saint Antoine m'arde si ceux tastent du piot qui n'auront secouru la vigne. Yentre Dieu, les biens de l'Eglise ? Ha non, non. Diable, saint Thomas 3 1' Anglois voulut bien pour iceux mourir : si j'y mourois, ne serois je saint de mesmes ? Je n'y mourrai ja pourtant : car c'est moy qui le fais4 es autres.

Ce disant, mit bas son grand habit, et se saisit du baston de la croix, qui estoit de cœur de cormier, long comme une lance, rond à plein poing, et quelque peu semé de fleurs de lys toutes presque effacées. Ainsi sortit en beau sayon 5, mit

1 Ce jeu de mots était populaire au xvie siècle. Nous l'avons souvent rencontré.

Mais pour le service divin Vous faites service de vin.

vH. Estienne, Apol. p. Hér.)

8 Nous rétablissons la leçon de l'édit. ant. à 1535 et de celle de 1535. Elle est ainsi modifiée dans les autre? : Vous attires qui aimez Le vin, sy me suivez.

3 II s'agit de Thomas Becket, archevêque de Cantorbéry sous Henri II. Thomas avait fait échouer le monarque dans ses projets d'empiétement sur les droits du clergé.

Il fut assassiné ; mais le pape le canonisa comme martyr des libertés de l'Eglise.

4 C'est moi qui fais mourir, qui tue les autres.

5 Sorte de casaque.

GARGANTUA

son froc en escharpe, et de son baston do la croix donna si brusquement sus les ennemis, qui sans ordre ny enseigne, ny trompette, ny taborin, parmy le clos vendangeoient. Car les porteguidons et portenseignes avoient mis leurs guidons et enseignes l'orée i des murs, les tabourineurs avoient défoncé leurs tabuurinsd' un costé, pour les emplir de raisins; les trompettes estoient chargés de moussines*,chascun esloit desrayé8.

11 chocqua donc si rendement sus eux, sans dire gare, qu'il les renversent connue porcs, frappant à tors et à travers à la vieille escrime. Es uns escarbouilloit * la cervelle, es autres rômpoit bras et jambes, es autres deslochoit5 les spondilcs du eoul, es autres deniolloit6 les reins, avalloit le nez7, poschoit les yeulx, fendoit. les mandibules, enfonçoit les dents en la guenlle, descroulloit8 les omoplates, sphaceloit les grèves *, desgondoit les ischies10, debezilloit les faucilles ,l.

Si quelqu'un se vouloit cacher entre les seps plus espes18, à teeluv Croissoit toute l'areste du dos, et l'esrenoit13 comme un chien.

Si aucun sauver se vouloit en fuyant, à iceluy faisoit voler la teste en pièces par la commissure lambdoide1-». Si quelqu'un gravoit15 en une arbre, pensant y estre en seureté, iceluy de son baston empaloit par le fondement.

Si quelqu'un de sa vieille cognoissance luy crioit. Ha, frère Jean mon aniy, frère Jean, je me rends; 11 t'est, disoit il, bien force1*; mais ensemble tu rendras l'ame à tous les diables.

1 Le long des murs.

* Bouquet de sarments couverts de leurs feuilles et de leurs raisins.

'Hors de son chemin, en désordre.

* Ecrasait. — ÉcarktmUlw ou ecrnboitillcr se dit encore vulgairement.

;> Tordait les vertèbres, Deloc/'.a , en patois bressan, signifie démis, ébranlé.

t: Rompait les reins.

7 Faisait descendre, tranchait le nez.

s Désarticulait les omoplates.

> Meurtrissait le devant des jambes.

10 Faisait sortir des gonds, déboîtait tes hanches.

11 Bbesilltr, en saintongeais , signifie briser en miettes. Les faucilles, \e&fociles, ce sont les deux os de l 'avant-bras.

11 hpais.

13 L'éreintait.

"Suture du crâne, ayant la forme da \ ( lambda) des (àiecs.

15 Grimpait.

1 lu y es bien forcé

UVKH I, CHAPITRE XXVII.

Et soudain luy donnoit dronos1. Et si personne tant fut espris de témérité qu'il luy voulust résister en face, làmonstroit il la force de ses muscles; car il leur transperçoit la poietnne par le mediastine2 et par le cœur : à d'autres, donnant sus la faultc3 des costes, leur subvertissoit l'estomac, et mouroient soudainement : es autres tant fièrement frappoit par le nombril, qu'il leur faisoit sortir les tripes; es autres, parmy les coudions, perçoit le boyau cullier. Croyez que c'estoit le plus horrible spectacle qu'on vist onques.

Les uns crioient, Sainte Barbe; les autres/ Saint George ; les autres, Sainte Nytouche k ; les autres, Nostre Dame de Cunauit 5, de Laurette c, de Bonnes Nouvelles 7, de la Lenou 8, de Rivière*. Les uns se vouoient à saint Jacques, les autres au saint suaire de Chambery : mais il brusla trois mois apré: , si bien qu'on n'en peut sauver un seul brin : les autres à Cadouyn 10, les autres à saint Jean d'Angely ll; les autres à saint

1 Des coups. Eu gascon, dronos; en provençal, dronas. Ce mot paraît dérivé du celtique. En armoricain, doiirn, dôrn, signifient main, dorna, battre, et en gaéiique . dôrn, frapper à coups de poing.

* Cloison membraneuse qui sépare la poitrine en deux: parties.

3 Au défaut des côtes.

* Dans les poëmes du moyen âge, les combattants en détresse ne manquent pas d'invoquer ia Vierge ou les saints. Eabelais ne s'écarte point de la tradition , mais il a hâte de dérider par un jeu de mots le front du lecteur. A côté de la patronne des bombardiers, il glisse le nom de sainte Ny louche.

On dit : Cesle femme n'y tooehs.

{Coquillart.,

8 Célèbre prieuré de l'Anjou.

6 Chapelle près d'Angers.

7 Abbaye près d'Orléans.

8 Ancienne paroisse, entre Cliinon et Richelieu.

9 Notre-Dame de Eivière était une paroisse de la Touraine.

10 Cadouin [Cadouinum, Caduîiian, Cadonhtm, etc.), aujourd'hui chef-lieu de canton de l'arrondissement de Bergerac. Dans l'une des chapelles de l'église , on conserve encore un des suaires qui ont servi à couvrir la tête de Jésus- Christ dans le tombeau. Cette sainte relique , que l'évêque Eymard , mort de la peste dans une croisade , avait en 1098 obtenue du clergé d'Antioche, est en tissu de lin très-fin , d'une longueur de près de trois mètres. Elle présente encore les traces du sang et des aromates. Quatorze bulles des papes l'ont autorisée.

11 Du temps de Rabelais, on conservait dans cette ville une tète qu'on croyaitêtre celle de saint Jean- Baptiste ; mais en 1572, les huguenots, maîtres de la ville, comprirent la sainte relique dans l'un de leurs autodafés.

GARGANTUA

Eutrope de Xainctes1, à saint Mesmes de Chinois à saint Martin de Candes2, à saint Clouaud de Sinays3, es reliques de Jaurezay 4, et mille autres bons petits saints. Les uns mouroient sans parler, les autres parloient sans mourir, les uns se mouroient en parlant, les autres parloient en mourant. Les autres crioient à haute voix, Confession, confession, Confît eor, miserere, in manuz.

Tant fut grand le cry des navrés, que le prieur de l'abbaye avec tous ses moines sortirent. Lesquelz, quand apperceurent ces pauvres gens ainsi rués 5 parmy la vigne et blessés à mort, en confessèrent quelques uns. Mais, ce pendant que les prestres s'amusoient à confesser, les petits moinetons coururent au lieu où estoit frère Jean, et luy demandèrent en quoy il vouloit qu'ilz luy aidassent.

A quoy respondit qu'ilz esgorgetassent ceux qui estoient portés parterre. Adonc, laissans leurs grandes cappes sus une treille, au plus prés, commencèrent esgorgeter et achever ceux qu'il avoit desja meurtris. Savez vous de quelz ferremens6? A beaux gouetz, qui sont petits demy cousteaux, dont les petits enîans de nostre pays cernent les noix.

Puis, atout 7 son baston de croix, gaigna la bresche qu'avoient fait les ennemis. Aucuns des moinetons emporte-

1 Saint Eutrope exerça , au me siècle , le ministère évangélique dans la Saintonge , où son nom est vénéré. La cathédrale de Saintes est sous son invocation. Le 30 avril , sa fête attire des lieux voisins une foule plus joyeuse que dévote , et aussi quelques croyants qui viennent, comme autrefois, lui demander des miracles. Le saint en fait encore , si nous ajoutons foi à je qui nous a été dit dans le pays.

2 Saint Martin, archevêque de Tours, mort et enterré à Candes.

3 Ce saint, qu'on nomme saint

Clouaud dans l'Anjou et la Touraine , saint Kliau dans la Saintonge , est le même que saint Cloud. Sa fête se célèbre dans les premiers jours de septembre.

4 Jaurezay, suivant l'Alphabet de l'auteur, était une bourgade du Poitou qui possédait, depuis 1506, entre autres reliques, les os de saint Chartier.

5 Renversés.

6 Tout instrument de fer, et plus spécialement instrument tranchant.

Farrement a conservé cette acception dans la Charente.

7 Avec.

Page 1