‹ Œuvres, collationnées pour la première fois sur les éditions originales, accompagnées d'un commentaire nouveauChapitre 77 sur 401 · LIVRE I, CHAPITRE XXXVI · texte numérisé non relu

LIVRE I, CHAPITRE XXXVI

« xceptés aucuns qui avoient pris le chemin vers les cousteaux, à gauche.

Gargantua, venu à l'endroit du bois de Vede, fut advisé par Eudemon que dedans le chastcau estoit quelque reste des ennemis; pour laquelle chose savoir Gargantua s'escria tant qu'il peut : Estes vous là, ou n'y estes pas? Si vous y estes, n'y soyez plus : si n'y estes, je n'ay que dire. Mais un ribaud canonnier, qui estoit au mâchicoulis, luy tira un coup de canon, et l'attainct par la temple dextre furieusement : toutesfois ne luy fit, pour ce, mal en plus que s'il luy eust jette une prune. Qu'est cela? dist Gargantua, nous jettez vous icy des grains de raisin? La vendange vous coustera cher; pensant de vray que le boullet fust un grain de raisin. Ceux qui estoient dedans le chasteau, amusés à la pille *, entendans le bruit, coururent aux tours et forteresses, et luy tirèrent plus de neuf mille vingt et cinq coups de fauconneaux et arquebouses, visans tous à sa teste ; et si menu tiroient contre luy, qu'il s'escria : Ponocrates, mon amy, ces mousches icy m'aveuglent : baillez moy quelque rameau de ces saulles pour les chasser : pensant, des plombées et pierres d'artillerie, que fussent mousches bovines. Ponocrates l'advisa que n'estoient autres mousches que les coups d'artillerie que l'on tiroit du chasteau. Alors chocqua de son grand arbre contre le chasteau, et à grands coups abatit et tours et forteresses, et ruina tout parterre. Par ce moyen, furent tous rompuz et mis en pièces ceux qui estoient en iceluy.

De la partans, arrivèrent au pont du moulin2 et trouvèrent tout le gué couvert de corps mors, en telle foulle qu'ilz avoient engorgé le cours du moulin : et c'estoient ceux qui estoient péris au déluge urinai de la jument. Là furent en pensement comment ilz pourroient passer, veu l'empeschement de ces cadavres. Mais Gymnaste dist : Si les diables y ont passé, j'y passeray fort bien. Les diables, dist Eudemon, y ont passé pour en emporter les âmes damnées.

1 Jouant à la balle , et non pil- j * Au port du Molin , édit. ant. à tant ', comme l'entend Jolianneau. J 1535.

Saint Treignan, dist Ponocrates, par doncques conséquence nécessaire, il y passera. Voire voire, dist Gymnaste, ou je demoureray en chemin. Et, donnant des espérons à son cheval, passa franchement oultre, sans que jamais son cheval eust frayeur des corps mors. Car il l'avoit accoustumé, selon la doctrine de Elian, à ne craindre les armes1 ny corps mors. Non en tuant les gens, comme Diomedes tuoit les Thraces, et Ulysses mettoitles corps de ses ennemis es pieds de ses chevaux, ainsi que raconte Homère; mais en luy mettant un phantosme parmy son foin, et le faisant ordinairement passer sus iceluy quand il luy bailloit son avoine. Les trois autres le suivirent sans faillir, excepte Eudemon, duquel le cheval enfonça le pied droit jusques au genouil dedans la pance d'un gros et gras villain qui estoit là noyé à l'envers, et ne le pouvoit tirer hors : ainsi iemouroit empestré, jusques à ce que Gargantua, du bout de son baston, enfondra le reste des tripes du villain en l'eau, ce pendant que le cheval levoit le pied. Et (qui est chose merveilleuse en hippiatrie) fut ledit cheval guery d'un surot qu'il avoit en celuy pied, par Tatouchement des boyaux de ce gros marroufle.

1 Les armes. (Edit. an t. a 1535 point, et Êlien ne lui prête pas non et édit. de 1535.) Nous rétablis- j plus ce que notre auteur lui faitdire. sons la véritable leçon. — Toutes i Voici ce que nous lisons dans le les éditions postérieures à 1535 ont ! Xe livre de Y Iliade : âmes. A notre grande surprise, ; « Ulysse traîne par les pieds les nous lisons dans la traduction du « guerriers qui meurent sous le judicieux et savant Eegis : Weder « fer de Diomède , et les range de Seelen nock Leichnam zu fiirch- ; » côté, pour que les chevaux de ten. — Des ^chevaux ayant peur « Rhésus passent sans peine. » des âmes!... Elien ne parle pas le ! Rabelais, qui savait très-bien le moins du monde d'une pareille sia- \ grec, n'a point dû, comme le prégularité, mais bien de mannequins \ tend Le Duchat, mal saisir dans armés , simulant des cadavres. (De j Elien le sens du mot O-ày-ei, qu'un .a nature des animaux, 1. XVl, j élève de cinquième comprendrait t. 25.) i sans peine; mais sa mémoire Paurt

Quant à Homère, il ne raconte mal servi.

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