‹ Œuvres, collationnées pour la première fois sur les éditions originales, accompagnées d'un commentaire nouveauChapitre 78 sur 401 · CHAPITRE XXXVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXVII

Comment Gargantua soy peignant faisoit tomber île ses cheveux les boulets d'artillerie.

Issus de la rive de Vede, peu de temps après abordèrent au chasteau de Grandgousier, qui les attendoit en grand désir. A sa venue1, ilz le festoyèrent à tour de bras; jamais on ne vit gens plus joyeux : car supplementarn supplementi chronicoï'um dit que Gargamelle y mourut de joye : je n'en sçay rien de ma part, et bien peu me soucie ny d'elle ny d'autre2. La vérité fut que Gargantua, serefraichissantd'habillemens, et se testonnant3 de son peigne ( qui estoit grand de cent cannes*, appointé de grandes dents d'elephans toutes entières), faisoit tomber à chascun coup plus de sept balles de boullets qui luy estoient demourés entre les cheveux à la démolition du bois de Vede.

Ce que voyant Grandgousier son père, pensoit que fussent poux, et luy dit : Dea, mon bon filz, nous as tu apporté iusques icy des esparviers de Montagu 5 ? Je n'entendois que

lEd. ant. à 1535 et éd. de 1535.

Dans les autres , on a imprimé à fort : k leur venue . ilz se festoyèrent.

2 Dans l'éd. ant. à 1535, on lit :

ny d'elle ny d'autre femme que soit.

3 S'arrangeant les cheveux.

4 De sept cannes , éd. ant. k 1535.

8 « Ce sont poux que les capètes

portent sur leurs habits, comme esparviers sur le poing, » dit un ancien commentateur. Les capetes ou écoliers du collège de Montaigu

étaient indignement nourris et entretenus. Erasme avait failli y mourir.

« 111e (lit-on en tête de ses Colloquia) in collegio Montis acuti ex putridis ovis et lecto infecto morbuni concepit. » C'était en connaissance decause qu'il faisait parler comme suit deux écoliers :

<( Unde prodis? — E collegio Montis acuti. — Ergo ades nobis onustas litteris. — Imo pediculis. »

Erasmi Colloquia.

GÂKGANTUA.

/à tu fisses résidence. Adonc Ponocratcs respjndit : Seigneur, ne pensez pas que je l'aye mis au colliege de pouillerie qu'on nomme Montagu : mieulx l'eusse voulu mettre entre les guenaux de Saint Innocent1, pour l'énorme cruaulté et villenie que j'y ay cogneu. Car trop mieulx sont traictés les forcés' e.:itre les Maures etTartares, les meurtriers en la tour3 criminelle, voire certes les chiens en vostre maison, que ne sont ces malautrus au dit colliege. Et, si j'estois roy de Paris, le diable m'emport si je ne mettois le feu dedans, et faisois brusler et principal et regens, qui endurent ceste inhumanité devant leurs yeux estre exercée. Lors, levant un de ces boullets, dist : Ce sont coups de canons que naguieres a receu vostre filz Gargantua, passant devant le bois de Vede, par la trahison de vos ennemis.

Mais ilz en eurent telle recompense qu'ilz sont tous péris en la ruine du chasteau; comme les Philistins par l'engin de Sanson, et ceux que opprima4 la tour de Siloé; desquelz est escrit, Luc, 13. Iceux je suis d'advis que nous poursuivons, ce pendant que l'heur est pour nous. Car l'occasion a tous ses cheveux au front : quand elle est oultre passée, vous ne la pouvez plus revocquer ; elle est chauve par le derrière de la teste, et jamais plus ne retourne. Vrayement, dist Grandgousier, ce ne sera pas à ceste heure, car je veulx vous festoyer pour ce soir, et soyez les très bien venus.

Ce dit, on appresta le souper, et de surcroist furent roustis seize bœufz, trois génisses, trente et deux veaux, soixante et trois chevreaux moissonniers5, quatre vingt quinze moutons, trois cens gorets de laict à beau moust6, unze vingt per-

1 Gueux qui hantaient le cimetière de ce nom.

2 Les forçats.

3 (Edit. ant. à 1535 et édit. de 1535.) Les autres ont ;;r?so?».

4 Qu'écrasa.

5 M oison , moè'son , fermage, redevance , d'où moissonneur, moissonnicr. ( Voy. Du Cange. ) Il s'agit donc ici de chevreaux constituai"/

une redevance. Cette interprétation nous paraît meilleure que celle de Le Duchat, qui veut que ce soient des chevreaux de lait, moissonniers pour mulsonniers, de mulgeo.

6 Cochons de lait assaisonnés avec du vin doux , îmisùitn. — Le moût jouait i:n grand rôle dans la cuisine de nos aieux.

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