‹ Œuvres, collationnées pour la première fois sur les éditions originales, accompagnées d'un commentaire nouveauChapitre 91 sur 401 · LIVRE I, CHAPITRE XLIII · texte numérisé non relu

LIVRE I, CHAPITRE XLIII

2PJ1

sespoir; parce que telle nécessité luy multiplie la force, et acroist le courage , qui ja estoit deject * et failly a. Et n'y a meilleur remède de salut à gens estommis 3 et recreus4 que de n'espérer salut aucun 5. Quantes victoires ont esté tollues des mains des vainqueurs par les vaincus, quand ilz ne se sont contentés de raison; mais ont attempté du tout mettre à internition 6 et destruiretotallement leurs ennemis, sans en vouloir laisser un seul pour en porter les nouvelles? Ouvrez tousjours à vos ennemis toutes les portes et chemins, et plus tost leur faites un pont d'argent, afin de les renvoyer. Voire; mais, dist Gymnaste, ilz ont le moine. Ont ilz, dist Gargantua, le moine ? Sus mon honneur, que ce sera à leur dommage. Mais, afin de survenir à tous hazars, ne nous re~ tirons pas encores, attendons icy en silence. Car je pense ja assez cognoistre l'engin de nos ennemis : ilz se guident par sort, non par conseil. Iceux ainsi attendons sous les noyers, ce pendant le moine poursuivoit, chocquant tous ceux qu'il rencontroit , sans de nully avoir mercy, jusques à ce qu'il rencontra un chevalier qui portoit en croupe un des pauvres pèlerins. Et là, le voulant mettre à sac, s'escria le pèlerin : Ha, monsieur le priour mon amy, monsieur lepriour, sauvez moy, je vous en prie. Laquelle parole entendue, se retournèrent arrière les ennemis, et voyans que là n'estoit que le moine qui faisoit cest esclandre, le chargèrent de coup?, comme on fait un asne de bois 7 : mais de tout rien 8

1 Abattu; dejeclus.

2 Evanoui.

3 Eslormis, assaillis, battus.

Slormus, en bas latin, signifie

combat. (Du Cange.) Siorm, en anglais, attaque soudaine.

Estornicq s'est dit pour escrime.

Jehan Courtot. maistre d'estornicq. [Char top. reg, ch. C.)

* Vaincus. Recredili, vel recreanti appel/ali qui in duello vicios se profitebaninr. (Du Cange.)

Si l'une des parties estoit vaincue ou recréante. [Ex Chart.)

6 C'est la pensée de Virgile :

Una salus viclis, nullam sperare salulcm

6 Entre-tuerie.

7 C'est-à-dire sans le moindre ménagement, tant qu'il en put porter, par tout le corps. Nous avons vu maintes fois clans les campagnes des ânes ainsi chargés. Si Ton n'apercevait pas le bout de leurs oreilles, on les prendrait pour des fagots ambulants.

8 Presque rien. (Édit. antérieure à 1535.)

GARGANTUA

ne sentoit, mesinement quand ilz frappoient sus son froc, tant ii avoit la peau dure. Puis le baillèrent à garder à deux archiers, et, tournans bride, ne virent personne contre eux : dont existimerent1 que Gargantua estoit fuya avec sa bande. Adonc coururent vers les noirettes 3 tant roidenient qu'ilz peurent, pour les rencontrer, et laissèrent là le moine seul avec deux archiers de garde. Gargantua entendit le bruit et hennissement des chevaux, et dist à ses gens : Compagnons , j'entends le trac u de nos ennemis, et ja apperçoy aucuns d'iceux qui viennent contre nous à la foulle : serrons nous icy, et tenons le chemin en bon rang; par ce moyen, nous les pourrons recevoir à leur perte , et à nostre honneur.

1 Existimerent , éd. ant. à 1535 et éd. de 1535. Ex tintèrent , F. J.

2 Avait fui. — S'en estoit fwj, édit. ant. à 1535.

3 Tous les commentateurs disent qu'ici noirettes signifie : jeunes noyers. Cotgrave traduit en effet noirettes par small wallnut trees.

Ce qui d'ailleurs doit faire dispa-

raître tout doute , c'est qu'à la page précédente Eabelais dit , en parlant de Gargantua et de ses compagnons : « Iceux ainsi atten dant sous les noyers. » C'était donc vers les noyers que ses ennemis devaient courir pour le rencontrer.

4 Les équipages. [Traça, Du Cange.3

Page 1