LE CÏNQUIESME LIVRE DES FAICTS ET DICTS HEROÏQUES DE PANTAGRUEL
AUX LECTEURS BENEVOLES
Beuveurs infatigables, et vous, verollez, tresprecieux, pendant qu'estes de loisir, et que n'ay aultre plus urgent affaire en main, je vous demande en demandant : Pourquoy est ce qu'on dit maintenant en commun proverbe : Le monde n'est plus fat? Fat est un vocable de Languedoc, et signifie non salle, sans sel, insipide, fade; par métaphore, signifie fol, niais, despourveu de sens, esventé de cerveau. Voudriez vous dire, comme de faict on peult logicaîement inférer, que par cy devant le monde eust esté fat, maintenant seroit devenu sage? Par quantes et quelles conditions estoit il fat? Quantes et quelles conditions estoient reqiiises à le faire sage? Pourquoy estoit il fat? Pourquoy seroit il sage? Enquoy congnoissez vous la folie antique? Enquoy congnoissez vous la sagesse présente? Qui le fist fat ! qui l'a faict sage ! Le nombre desquels est plus grand, ou de ceux qui l'aimoyent fat, ou de ceux qui l'ayment sage? Quant de temps fut il fat? Quant de temps sera il sage? Dont procedoit la folie antécédente? dont procède la sagesse subséquente? Pourquoy, en ce temps, non plus tard, print fin l'antique folie? Pourquoy, en ce temps.
non plustost, commença la sagesse présente? Quel mal estoit de la folie précédente? Quel bien nous est de la sagesse succedente? Comment seroit la folie antique abolie? Comment seroit la sagesse présente instaurée?
Respondez, si bon vous semble : d'autre adjuration n'useray je envers vos révérences, craignant altérer vos paternitez. N'ayez honte, faictes confusion à Her del Tyiel, ennemy de Paradis, ennemy de vérité. Courage, enfans : si estes des miens, beuvez trois ou cinq fois pour la première partie du sermon, puis respondez à ma demande ; si estes de l'autre, avalisque Satanas. Car je vous jure mon grand Hurluburlu que si aultrement ne m'aydez à la solution du problesme susdit, desja, et n'y a gueres, je me repens vous l'avoir proposé, pourtant que ce m'est pareil estrif comme si le loup tenois par les aureilles sans espoir de secours aulcun. Plaist? J'entends bien : vous n'estes délibérez de respondre. Non feray-je, par ma barbe : seulement vous allegueray ce qu'en avoit prédit en esprit prophétique un vénérable docteur, autheur du hvre intitulé la Cornemuse des prélats. Que dit il, le paillart? Escoutez, vietz-d'azes, escoutez.
L'an Jubile, que tout le monde raire Fadas se feist est supemumeraire Au dessus trente. O peu de révérence ! Fat il sembloit; mais en perseveréuice De longs brevets, fat plus ne gloux sera : Car le doux fniict de l'herbe esgoussera. Dont tant craignoit la fleur en prime vere.
Vous l'avez oy, l'avez vous entendu? Le doctein: est antique, les paroles sont Laconiques, les sentences Scotines et obscures. Ce nonobstant qu'il traitast matière de soy profonde et difficile; les meilleurs interprètes d'iceluy bon père exposent, l'an Jubilé passant le trentiesme, estre les années encloses entre ceste aage courante l'an mil cinq cens cinquante. Onques ne craindra la fleur d'icelle. Le monde plus