‹ Œuvres. Collationnées sur les éditions originales, accompagnées d'une bibliographie et d'un glossaireChapitre 156 sur 279 · LIVRE V, CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

LIVRE V, CHAPITRE XI

chiens, vous verrez ces Chats-fourrez seigneurs de toute l'Europe, et possesseurs pacifiques de tout le bien et domaine qui est en icelle, si en leurs hoirs, par divine punition, soubdain ne deperissoit le bien et revenu par eux injustement acquis; tenez-le d'un gueux de bien. Parmy eux règne la sexte essence, moyennant laquelle ils grippent tout, dévorent tout, et concluent tout. Ils bruslent, escartelent, décapitent, meurdrissent, emprisonnent, ruinent et minent tout, sans discrétion de bien et de mal. Car parmy eux vice est vertu appelle ; meschanceté est bonté surnommée ; trahison a nom de feaulté; laiTecin est dit liberlaité; pillerie est leur devise, et par eux faicte est trouvée bonne de tous humains, exceptez moy les hérétiques; et le tout font avec souveraine et irréfragable authoiité. Pour sigen de mon pronostic, adviserez que leans sont les mangeoires au dessus des rasteUers. De ce quelque jour vous souvienne. Et si jamais pestes au monde, famine, ou guerres, vorages, catechsmes, conflagrations, mal'heur adviennent, ne les attribuez, ne les referez aux conjunctions des planettes maléfiques, aux abus de la cour Romaine, aux tyrannies des Roys et Princes terriens, à l'imposture des caphars, hérétiques, faux prophètes, à la malignité des usuriers, faux monnoyeurs, longueurs de testons, ne à l'ignorance, impudence, imprudence des médecins, cirurgiens, apoticaires, ny à la perversité des femmes adultères, venefiques, infanticides : attribuez le tout à l'énorme, indicible, incroiable, inestimable meschanceté, laquelle est continuellement forgée et exercée en l'officine des Chats-fourrez, et n'est au monde congneue, non plus que la cabale des Juifs : pourtant n'est elle détestée, corrigée et punie, comme seroit de raison. Mais si elle est quelque jour mise en évidence, et manifestée au peuple, il n'est, et ne fut Orateur tant éloquent, qui par son art le retint, ne loy tant rigoureuse et drachonique qui par crainte de peine le gardast; ne magistrat tant puissant, qui par force l'empeschast de les faire tous vifs là

dedans leur rabuliere felonnement brusler. Leurs enfans propres Chats-fourrillons et autres parens les auroient en horreur et abomination. C'est pourquoy ainsi que Hannibal eut de son pcre Amilcar, souz solennelle et religieuse adjuration, commandement de persécuter les Romains tant qu'il vivroit, aussi ay je de feu mon père injonction icy hors demeurer, attendant que là dedans tombe la fouldre du Ciel, et en cendre les réduise, comme aultres Titanes, prophanes et théomaches, puisque les humains tant et tant sont des corps endurciz que le mal par iceux advenu, advenant et à venir ne recordent, en sentent, ne prevoyent, ou le sentens n'osent et ne veulent ou ne peuvent les exterminer. — Qu'esse ce cela? dist Panurge; ha, non, non, je n'y vois pas, par Dieu; retournons Retournons, dis je, de par Dieu :

Ce noble gueux m'a plus fort estonné Que si du Ciel en automne eust tonné. »

Retournans, trouvasmes la porte fermée : et nous fut dict que là facilement on y entroit comme en Averne ; à issir estoit la difficulté, et que ne sortirions hors en manière que ce fust, sans bulletin et descharge de l'assistance, par ceste seule raison qu'on ne s'en va pas des foyres comme du marché, et qu'avions les pieds pouldreux. Le pis fut, quand passasmes le Guichet. Car nous f usmes présentez, pour avoir nostre bulletin et descharge, devant un monstre le plus hideux que jamais fust descrit. On le nommoit Grippeminaud. Je ne vous le sçaurois mieux comparer qu'à Chimère, ou à Sphinx ou à Cerberus, ou bien au simulachre d'Osiris, ainsi que le fîguroyent les .^Egyptiens, par trois testes ensemble joinctes : sçavoir est d'un lyon rugient, d'un chien flattant, et d'un loup baislant, entortillées d'un dragon soy mordaint la queue et de rayons scintillans à l'entour. Les mains avoit plaines de sang, les griphes comme de harpye, le museau à bec de corbin, les dens d'un sanglier quadrannier, les yeux flamboyans T. II 16

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