‹ Œuvres. Collationnées sur les éditions originales, accompagnées d'une bibliographie et d'un glossaireChapitre 163 sur 279 · A LONGS DOIGTS ET MAINS CROCHUES · texte numérisé non relu

A LONGS DOIGTS ET MAINS CROCHUES

ET DES TERRIBLES ADVENTURES ET MONSTRES QU'lL Y VIT

Si tost que les ancres furent jectees, et le vaisseau asseuré, l'on descendit l'esquif. Apres que le bon Pantagruel eut fait les prières et remercié le Seigneur de l'avoir sauvé et gardé de si grand et périlleux danger, il entra et toute sa compagnie dedans l'esquif, pour prendre terre : ce qui leur fut fort aisé, car la mer estant calme et les vents baissez, enp eu de temps ils furent aux rochiers. Comme ils eurent prins terre, Epistemon, qui admiroit l'assiette du lieu et l'estrangeté des rochiers advisa quelques habitans dudict pays. Le premier à qui il s'adressa estoit vestu d'une robbe gocourte, de couleur de roy, avoit le pourpoinct de demy ostade à bas de manches de satin, et le haut estoit de chamois, le bonnet à la coquarde : homme d'assez bonne façon, et, comme depuis nous sçeusmes, il avoit nom Guaingnebeaucoup. Epistemon luy demanda comme s'appeloyent ces rochiers et vallées si estranges. Guaingnebeaucoup luy dist que le pays des rochiers estoit une colonie tirée du pays de Procuration, et l'appelloyent les Cahiers; et qu'au delà des rochiers, ayans passé un petit guay, nous trouverions l'isle des Apedeftes. « Vertus des Extravagantes, dist frère Jean ! Et vous aultres gens de bien, dequoy vivez vous icy ? Sçaurions nous boire en vostre voirre? car je ne vous voy aucuns outils que parchemins, cornets et plumes.

— Nous ne vivons, respondit Guaingnebeaucoup, que de cela aussi : car il faut que tous ceux qui ont afEaire en l'isle

passent pax mes mains. — Pourquoy? dist Panurge, estes vous barbiers, qu'il faut qu'ils soyent testonnez. — Ouy, dist Guaingnebeaucoup, quant aux testons de la bourse. — Par Dieu, dist Panurge, vous n'aurez de moy denier ny maille; mais je vous prie, beau sire, menez nous à ces Apedeftes, car nous venons du pays des sçavans, où je n'ay gueres guaingné. » Et comme ils devisoyent, ils arrivèrent en l'isle de Apedeftes : car l'eau uft tantost passée. Pantagruel fut en grande admiration de la structure, de la demeure et habitation des gens du pays : car ils demourent en un grand pressouër, auquel on monte près de cinquante degrez ; et avant que d'entrer au maistre pressouër (car leans y en a des petits, grands, secrets, moyens, et de toutes sortes) vous passez par un grand Peristile, où vous voyez en païsage les ruines presque de tout le monde, tant de potences de grands larrons, tant de gibbets, de questions, que cela nous fit peur. Voyant Guaingnebeaucoup que Pantagruel s'amusoit à cela : « Monsieur, dist il, allons plus avant : cecy n'est rien. — Comment, dist frère Jean, ce n'est rien. Par l'ame de ma braguette eschauffée, Panurge et moy tremblons de belle faim. J'aymeroys mieux boire que veoir ces ruines icy. — Venez, » dist Guaingnebeaucoup.

Lors nous mena en un petit pressouër qui estoit caché sus le derrière, que l'on appelloit en langage de l'isle, Pithies. Là ne demandez pas si maistre Jean se traicta, et Panurge : car saulcisons de MiUan, cocqs d'Indes, chappons, autardes, malvoisie, et toutes bonnes viandes estoyent prestes et fort bien accoustrees. Un petit boutiller voyant que frère Jean avoit donné une oeillade amoureuse sus une bouteiUe qui estoit prés d'un buffet, séparée de la trouppe boutiUique, dist à Pantagruel : a Monsieur, je voy que l'un de vos gens fait l'amour à ceste bouteille : je vous supplie bien fort qu'il n'y soit touché, car c'est pour Messieurs. — Comment, dist Panurge, il y a donc des Messieurs céans? Lon y vendange à ce que j«

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voy. » Alors Guainguebeaucoup nous fist monter, par un petit degré caché, en une chambre par laquelle il nous monstra les Messieurs qui estoyent dans le grand pressoucr, auquel il nous dist qu'il n'estoit hcite à homme d'y entrer sans congé, mais que nous les voirions bien par ce petit goulet de fenestre, sans qu'ils nous vissent.

Quand nous y fusmes, nous advisasmes dans un grand pressouër vingt ou vingtcinq gros pendars à l'entour d'un grand bourreau tout habillé de verd, qui s'entreregardoyent, ayans les mains longues comme jambe de grue, et les ongles de deux pieds pour le moins : car il leur est défendu de les rongner jamais, de sorte qu'ils leur deviennent croches comme rançons ou rivereaux; et sus l'heure fut amenée une giosse grappe des vignes qu'on vendange en ce pays là, du plant de l'Extraordinaire, qui souvent pend à Eschalats. Si tost que la grappe fut là, ils la meiient au pressouër et n'y eut grain dont pas un ne pvessurast de l'huyle d'or : tant que la paou^Te grappe fut ramportée si seiche et espluchee qu'il n'y avoyt plus ne just ne liqueur du monde. Or, nous comptoit Guaingnebeaucoup, qu'ils n'ont pas souvent ces grosses grappes là; mais qu'ils en ont toujours d'aultres sus le pressouër. « Mais, mon compère, dist Panurge, en ont ils de beaucoup de plans? — Ouy, dist Guiangnebeaucoup. Voyez vous bien ceste là petite que voyez qu'on s'en va remettre au pressouër? elle est du plan des Décimes : ils eu tirèrent desjà l'aultre jour jusques au piessurage; mais l'huyle sentoit le coffre au prestre, et Messieurs n'y trouvèrent pas grands appigrets. — Pourquoy donc, dist Pantagruel, la remettent ils au pressouër? — • Pour veoir, dist Guaingnebeaucoup, s'il y a poinct quelque omission de jus ou recepte dedans le marc. — ■ Et digne vertu Dieu, dist frère Jean, appeliez vous ces gens là ignorans? Comment diable ! ils tireroyent de l'huyle d'un mur. — Aussi font-ils, dist Guaingnebeaucoup : car souvent ils mettent au pressouër des chasteaux, des parcs, des forets, et de tout en

tirent l'or potable. — Vous voulez dire portable, dist Epistemon. — Je dy potable, dist Guaingnebeaucoup : car l'on en boit céans maintes bouteilles que l'on ne bevroit pas. Il y en a de tant de plans que Ion n'en sçait le nombre. Passez jusques icy, et voyez dans ce courtil : en voyla plus de mille qui n'attendent que l'heure de estre pressurez. En voyla du plan gênerai; voyla du particulier, des fortifications, des emprunts, des dons, des casuels, des dommaines, des menuz plaisirs, des postes, des offrandes, de la Maison. - — Et qui est ceste grosse là, à qui toutes ces petites sont à l'environ? — ■ C'est, dist Guaingnebeaucoup, de l'Espargne, qui est le meilleur plan de tout ce pays. Quand on en pressure de ce plant, siy moys après il n'y a pas un des Messieurs qui ne s'en sente. »

Quand ces messieurs fuient levez, Pantagruel pria Guaingnebeaucoup qu'il nous menast en ce grand pressouër : ce qu'il fist volontiers. Si tost que fusmes entrez, Epistemon, qui entendoit toutes langues, commença à monstrer à Pantagruel les devises du pressouër, qui estoit grand, beau, faict, à ce que nous dist Guaingnebeaucoup, du bois de la croix : car sus chacun ustencile estoient escripts les noms de chascunc chose en langue du pays. La viz du pressouër s'appeloit recepte; la mets, despense; le crouë, estât; le tesson, deniers comptez et non receus; les fûts, souffrance ; les béliers, vadiet^lr; les jumelles, recuperetur; les cuves, plus vallenr ; les ansees, rooles; les foullouaires, acquits; les hottes, validation ; les portoueres, ordonnance vallable ; les seilles, le pouvoir ; l'entonnoir, le qiiittus.

« Par la royne des Andouilles, dist Panurge, toutes les hierogliphyques d'/Egypte n'approchèrent jamais de ce jargon. Que diable, ces mots là rencontrent de picques comme crottes de chèvre. Mais pourquoy, mon compère, mon amy, appelle ou ces gens icy ignorans? — Par ce, dist Guaingnebeaucoup, qu'ils ne sont et ne doibvent nullement estre clercs, et que

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