‹ Œuvres. Collationnées sur les éditions originales, accompagnées d'une bibliographie et d'un glossaireChapitre 164 sur 279 · LIVRE V, CHAPITRE XVI · texte numérisé non relu

LIVRE V, CHAPITRE XVI

céans, par leur ordonnance, tout se doibt manier par ignorance, et n'y doibt avoir raison, sinon que : Messieurs l'ont dit : Messieurs le veulent; Messieurs l'ont ordonné. — Par le vray Dieu, dist Pantagruel, puisqu'ils guaingnent tant aux grappes le serment leur peut beaucoup valloir. — En doubtez vous? dist Guaingnebeaucoup. Il n'est mois qu'ils n'en ayent. Ce n'est pas comme en vos pays, où le serment ne vous vault rien qu'une fois l'année. »

De là, pour nous mener par mille petits pressouërs, en sortant nous advisasmes un aultre petit bourreau, à l'entour duquel estoyent quatre ou cinq de ces ignorans, crasseux et choleres comme asne à qui Ion attache une fusée aux fesses, qui, sus un petit pressouër qu'ils avoyent là, repassoyent encore le marc des grappes après les aultres : Ion les appeloit, en langue du pays, Coiirr acteur s. « Ce sont les plus rébarbatifs villains à les veoir, dist frère Jean, que j'aye jamais apperceu. »

De ce grand pressouër nous passasmes par infinis petits pressouërs, tous pleins de vendangeurs qui espluchent les grains avec des ferremens qu'ils appellent articles de comptes : et finablement arrivasmes en une basse saUe où nous veismes un grand dogue à deux testes de chien, venter de loup, griphé comme un diable de Lamballe, qui estoit là nourry de laict d'amendes, et estoit ainsi délicatement par l'ordonnance de Messieurs traicté, par ce qu'il n'y avoit celuy à qui il ne valust bien la rente d'une bonne mestairie; ils l'appeloient en langue d'Ignorance, Dupple. Sa mère estoit auprès, qui estoit de pareil poil et forme, hors mis qu'elle avoit quatre testes, deux masles et deux femelles, et elle avoit nom Qtiadruple, laquelle estoit la plus furieuse beste de leans, et la plus dangereuse après sa grand mère, que nous veismes enfermée en un cachot qu'ils appeloyent Omission de recepte.

Frère Jean, qui avoit tousjours vingt aulnes de boyaulx vuides pour avaller une saugrenée d'advocats, se commençant à fascher, pria Pantagruel de penser du disner, et de mener

avecques luy Guaingnebeaucoup : de sorte qu'en sortant de leans par la porte de derrière, nous rencontrasmes un vieil homme encheisné, demy ignorant et demy sçavant, comme un Androgyne de diable, qui estoit de lunettes caparassonné comme une tortue d'escailles, et ne vivoit que d'une viande qu'ils appellent en leur -patois Appellations. Le voyant, Pantagruel demanda à Guaingnebeaucoup de quelle race estoit ce protonotaire, et comment il s'appeloit. Guaingnebeaucoup nous compta comme de tout temps et ancienneté il estoit leans, au grand regret et desplaisir de Messieurs enchesnc, qui le faisoyent mourir presque de faim, et s'appelloit Revisil. « Par les saincts couillons du Pape, dist frère Jean, voyla un beau danseur, et je ne m'esbahis pas si tous Messieurs les ignorans d'icy font grand cas de ce papelard là. Par Dieu, il m'est advis, amy Panurge, si tu y regardes bien, qu'il a le minois de Grippe-minaud : ceux-cy, tous ignorans qu'ils sont, en savent autant que les aultres. Je le renvoyerois bien d'où il est venu, à grands coups d'anguillade. — Par mes lunettes orientales, dist Panurge, frère Jean, mon amy, tu as raison : car à veoir la trongne de ce faux villain Revisit, il est encores plus ignorant et meschant que ces paouvres ignorans icy, qui grappent au moins mal qu'ils peuvent, sans long procez, et qui, en trois petits mots, vendangent le clos sans tant d'interlocutoires ni decrotoires, dont ces Chats fourrez en sont bien faschez. »

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