COMMENT LES TRENTE DEUX PERSONNAGES DU BAL COMBATENT
Ainsi posées en leurs assiettes les deux compagnies, les musiciens commencent ensemble sonner en intonation martiale, assez espouvantablement comme à l'assault. Là voyons les deux bandes frémir, et soy affermer pour bien combattre, venant l'heure du hourt, qu'ils seront évoquez hors de leur camp. Quand soudain les musiciens de la bande argentée ces- ' serent, seulement sonnoient les organes de la bande aurée. En quoy nous estoit signifié que la bande aurée assailloit. Ce que bientost advint, car à un ton nouveau veismes que la Nymphe parquée devant la Royne fist un tour entier à gausche vers son Roy, comme demandant congé d'entrer en combat, ensemble aussi saluant toute sa compagnie. Puis desmarcha deux carreaux avant en bonne modestie, et fist d'un pied révérence à la bande adverse, laquelle elle assailloit. Là cessèrent les musiciens aurez, commencèrent les argentez. Icy n'est à passer en silence que la Nymphe, avoit en tour salué son Roy et sa compagnie, afin qu'eux ne restassent ocieux; pareillement la resaluerent en tour entier gyrans à gauche : excepté la Royne, laquelle vers son Roy se destourna à dextre. et fut ceste salutation de tous desmarchans observée, en tout le discours du bal, le ressaluement aussi, tant d'une bande comme de l'autre.
Au son des musiciens argentez desmarcha la Nymphe argentée laquelle estoit parquée devant sa Royne, son Roy saluant gratieusement, et toute sa compagnie, eux de mesme la resaluans, comme a esté dict des aurees, excepté qu'ils tournoient à dextre et leur Royne à senestre : se posa sus le second carreau avant, et faisant révérence à son adversaire.
se tint en face de la première Nymphe aurée sans distance aucune, comme prestes à combattre, ne fust qu'elles ne frappent que des costez. Leurs compagnes les suyvent, tant aurees comme argentées, en figure intercalaire, et là font comme apparence de escarmoucher, tant que la nymphe aurée laquelle estoit première en camp entrée, frappant en main une Nymphe argentée à gausche, la mist hors du camp, et occupa son lieu; mais bien tost, à son nouveau des musiciens, fut de mesme frappée par l'Archier argenté. Une Nymphe aurée le fist ailleurs serrer : le Chevalier argenté sortit en camp ; la Royne aurée se parqua devant son Roy.
Adonc le roy argenté change place, doubtant la furie de la Royne aurée, et se retira au lieu de son Custode à dextre, lequel lieu luy sembloit tresbien muny, et en bonne défense.
Les deux Chevaliers qui tenoient à gausche, tant aurez qu'argentez, desmarchent et font amples prinses des Nymphes adverses, lesquelles ne pou voient arrière soy retirer, mesmement le Chevalier auré, lequel met toute sa cure à prinse de Nvmphes, Mais le Chevalier argenté pense chose plus importante, dissimulant son entreprinse, et quelquefois qu'il a pu prendre une Nymphe aurée, il la laisse et passe outre, et a tant faict qu'il s'est posé prés ses ennemis, en lieu auquel il a salué le Roy auré, et dit : « Dieu vous gard ! » La bande aurée, ayant cestuy advertissement de secourir son Roy, fremist toute, non que facilement elle ne puisse au Roy secours soudain donner, mais que, levir Roy saulvant, ils perdoient leur custode dextre, sans y pouvoir remédier. Adonques se retira le Roy auré à gausche, et le Chevalier argenté print le Custode auré : ce que leur fut en grande perte. Toutesfois la bande aurée délibère de s'en venger, et l'environnent de tous costez à ce que reffuir il ne puisse ny eschapper de leurs mains : il fait mille effoits de sortir, les siens font mille ruses pour le garentir mais enfin la Royne aurée le print.
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La bande aurée, privée d'un de ses supposts, s'esvertue, et à tort et à travers cherche moyen de soy venger, assez incautement, et fait beaucoup de dommage parmy l'osts de ses ennemis. La bande argentée dissimule et attend l'heure de revanche, et présente une de ses Nymphes à la Royne aurée, luy ayant dressé une embuscade secrette, tant qu'à la prinse de la Nymphe peu s'en faillit que l'Archier auré ne surprinst la Royne argentée. Le Chevalier auré in'^ente prinse de Roy et Royne argentée, et dit : « Bon jour. » L'Archier argenté les saulve ; il fut prins par une Nymphe aurée, icelle fut prinse par une Nymphe argentée. La bataille fut aspre. Les Custodes sortent hors de leurs sièges au secours. Tout est en meslee dangereuse. Enyo encores ne se déclare. Aucunefois tous les argentez enfoncent jusques à la tente du Roy auré, soudain sont repoussez. Entre autres la Royne aurée fait grandes prouesses, et d'une venue prent l'Archier, et, costoyant, prent le Custode argenté. Ce que voyant, la Royne argentée, se met en avant, et foudroyé de pareille hardiesse : et prent le dernier Custode auré, et quelques Nymphes pareillement.
Les deux Roynes combattirent longuement, part taschant de s'entresurprendre, part pour soy saulver, et leurs, Roys contregarder. Finalement la Royne aurée print l'argentée, mais soudain après elle fut prinse par l'Archier argenté. Là seulement au Roy auré restèrent trois Nymphes, un Archier et un Custode. A l'argenté restoient trois Nymphes et le Chevaher dextre : ce que fut cause qu'au reste plus cautement et lentement ils combatirent.
Les deux Rois sembloient dolens d'avoir perdu leurs dames Roynes tant aimées, et est toute leur estude et tout leur effort d'en recevoir d'autres, s'ils peuvent, de tout le nombre de leurs Nymphes, à ceste dignité et nouveau mariage, les aimer joyeusement, avec promesses certaines d'y estre receues, si elles pénètrent jusqu'à la dernière fiUiere du Roy ennemy. Les aurées anticipent, et d'elles est créée une Royne
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nouvelle, à laquelle on impose une couronne en chef, et baille Ion nouveaux accoustremens.
Les argentées suyvent de mesme : et plus n'estoit qu'une ligne, qu'une d'elles ne fust Royne nouvelle créée; mais en cestuy endroit le Custode auré la guettoit; pourtant elle s'arresta quoy.
La nouvelle Royne aurée voulut, à son advenement, forte, vaillante et belliqueuse se monstrer. Fit grans faicts d'armes parmy le camp. Mais en ces entrefaictes le Chevalier argenté print le Custode auré, lequel gardoit la mete du camp; par ce moyen fut faicte nouvelle Royne argentée, laquelle se voulut semblablement vertueuse monstrer à son nouveau advenement. Fut le combat renouvelle plus ardent que devant. Mille ruses, mille assaux, mille desmarches furent faictes, tant d'un costé que d'autre : si bien que la Royne argentée clandestinement entra en la tente du Roy auré disant : « Dieu vous gard ! » Et ne peust estre secouru que par sa nouvelle Royne. Icelle ne fist aucune difficulté de soy opposer pour le sauver. Adonques le Chevalier argenté, voltigeant de tous costez, se rend oit prés sa Royne, et misrent le Roy auré en tel desarroy que pour son salut luy convint perdre sa Royne. Mais le Roy auré print le ChevaUer argenté. Ce nonobstant l'Archier auré avec deux Nymphes qui restoient, à toute leur puissance défendoient leur Roy, mais enfin tous furent prins et mis hors le camp, et demeura le Roy auré seul. Lors de toute la bande argentée luy fut dit en profonde révérence . « Bon jour, « comme restant le Roy argenté vainqueur. A laquelle parole les deux compagnies des musiciens commencèrent ensemble sonner, comme victoire. Et print fin ce premier bal en tant grande allégresse, gestes tant plaisans, maintien tant honneste, grâces tant rares, que nous fusmes tous en nos esprits rians comme gens ecstatiques, et non à tort nous sembloit que nous fussions transportez es souveraines délices et dernière félicité du ciel Olympe,
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Finy le prenùer tournoy, retournèrent les deux bandes en leur assiette première, et comme avoient combattu par avant, ainsi commencèrent à combattre pour la seconde fois, excepté que la musique fut en mesure sériée d'un demy temps plus que la précédente; les progrez aussi totalement differens du premier. Là je vis que la Royne aurée, comme despitée de la route de son armée, fut par l'intonation de la musique évoquée, et se mist des premieies en camp avec un Archer et un Chevalier, et peu s'en faillit qu'elle ne surprint le roy argenté en sa tente au milieu de ses officiers. Depuis voyant son entreprinse descouverte s'escarmoucha parmy la trouppe, et tant desconflt de Nymphes argentées et aultres officiers que c'estoit cas pitoiable les voir. Vous eussiez dit que ce fust une autre Panthasilée Amazone foudroyante par le camp des Grégeois; mais peu dura cestuy esclandre car les argentés, fremissans à la perte de leuis gens, dissimulans toutesfois leur dueil, luy dressèrent occultement en embuscade un Archer en angle lointain, et un Chevalier eirant, par lesquels elle fut prinse et mise hois le camp. Le reste fut bien tost défait. Elle sera une autre fois mieux advisée, prés de son Roy se tiendra, tant loin ne s'escartera, et ira, quand aller faudra, bien autiement accompagnée. Là donques restèrent les argentez vainqueurs, comme devant.
Pour le tiers et dernier bal, se tindrent en pieds les deux bandes, comme devant, et me semblèrent porter visage plus gay et délibère qu'es deux precedens. Et fut la musique serrée en la mesure plus que de hemiole, en intonation Phrygienne et bellique, comme celle qu'inventa jadis Marsyas. Adonques commencèrent tournoyer, et entrer en un merveilleux combat, avec telle légèreté qu'en un temps de la musique ils faisoient quatre desmarches, avec les révérences de tours competans, comme avons dit dessus : de mode que ce n'estoient que saux, gambades et voltigemens petauristiques entrelassez les uns parmy les autres. Et les voyans sus un pied tournoyer
après la révérence faicte les comparions au mouvement d'une rhombe girante au jeu des petits enfans moyennant les coups de fouet lors que tant subit est son tour que son mouvement est repos, elle semWe quiète, non soy mouvoir, ains dormir, comme ils le nomment. Et y figurant un point de quelque couleur, semble à nostre veuë non point estre, mais ligne continue, comme sagement l'a noté Cusane, en matière bien divine.
Là nous n'oyons que frappemens de mains, et episemasies à tous destroits réitérés tant d'une bande que d'autre. Il ne fut onques tant severe Caton, ne Crassus l'ayeul tant agCT laste, ne Timon Athénien tant misanthrope ne Heraclitus tant adhorrant du propre humain, qui est rire, qui n'eust perdu contenance, voyant au son de la musique tant soudaine, en cinq cens diversitez si soudain se mouvoir, desmarcher, sauter, voltiger, gambader, tournoyer, ces jouvenceaux avecq' les Roynes et les Nymphes, en telle dextérité qu'onques l'un ne fist empeschement à l'autre. Tant moindre estoit le nombre de ceux qui restoient en camp, tant estoit le plaisir plus grand, veoir les ruses et destours, desquels ils usoient pour surprendre l'un l'autre, selon que par la musique leur estoit signifié. Plus vous diray, si ce spectacle plus qu'humain nous rendoit confus en nos sens, estonnez en nos esprits, et hors de nous-mesmes, encores plus sentions nous nos coeurs esmeus et eârayez à l'intonation de la musique : et croyrois facilement que par telle modulation Ismenias excita Alexandre le Grand, estant à table, et disnant en repos, à soy lever et armes prendre. Au tiers tournoy fut le Roy auré vainqueur.
Durant lesquelles dances la dame invisiblement se disparut, et plus ne la vismes. Bien fusmes menez par les michelots de Geber, et là fusmes inscripts en Testât par elle ordonné. Puis descendans au port Mateotechne, entrasmes en nos navires, entendans qu'avions vent en pouppe, lequel si nous rcfu-