LIVRE IV, CHAPITRE III
Pantagruel, après la petite accolade et barretade gracieuse, avant ouvrir les lettres, ne aultres propous tenir à Malicome, luy demanda : « Avez vous icy le Gozal, céleste mcssaiger? — Ouy, respondit il; il est en ce panier emmailloté. » C'estoit un pigeon prins on colombier de Gargantua, esclouant ses petitz sus l'instant que le susdict Ccloce departoit. Si fortune adverse feust à Pantagruel advenue, il y eust des jectz noirs attaché es pieds; mais pource que tout luy estoit venu à bien et prospérité, l'ayant faict demailloter, luy attacha es pieds une bandelette de taffetas bjanc, et, sans plus différer, sus l'heure le laissa en pleine liberté de l'air. Le pigeon soubdain s'envole, haschant en incroyable hastiveté, comme vous sçavez qu'il n'est vol que de Pigeon, quand il a œufz ou petitz, pour l'obstinée solhcitude en luy par nature posée de recourir et secourir ses pigeonneaulx. De mode qu'en moins de deux heures, il franchit par l'air le long chemin que avoit le Celoce en extrême diligence par troys jours et troys nuyctz perfaict, voguant à rames et à vêles, et luy continuant vent en pouppe. Et feut veu entrant dedans le colombier on propre nid de ses petitz. Adoncques entendent le preux Gargantua qu'il portoit la bandelette blanche, resta en joye et sceureté du bon portement de son filz.
Telle estoit l'usance des nobles Gargantua et Pantagruel, quand sçavoir promptement vouloient nouvelles de quelque chose fort affectée et véhémentement désirée, comme l'issue de quelque bataille, tant par mer, comme par terre, la prmze ou défense de quelque place forte, l'appoinctement de quelques differens d'importance, l'accouchement heureux ou infortuné de quelque royne ou grande dame, la mort ou convalescence de leurs amis ou aUiez malades, et ainsi des aultres. Hz prenoient le Gozal, et par les postes le faisoient de main en main jusques sus les Ueux porter dont ilz afîectoient les nouvelles. Le Gozal, portant bandelette noire ou blanche scelon les occurrences et accidens, les houstoit de pensement à son
retour, faisant en une heure plus de chemin par l'air que n'avoient faict par terre trente postes en un jour naturel. Cela estoit rachapter et guaingner temps. Et croyez comme chose vraysemblable que, par les colombiers de leurs cassines, on trouvoit sus œufz on petitz, tous les moys et saisons de l'an, les pigeons à foyson. Ce que est facile en mesnagerie, moyennant le Salpêtre en roche et la sacre herbe Vervame.
Le Gozal lasché, Pantagruel leugt les missives de son père Gargantua, des quelles la teneur en suyt :
« Filz très cher, l'affection que naturellement porte le père à son filz bien aymé, est en mon endroict tant acreue, par l'esguard et révérence des grâces particulières en toy par élection divine posées que, depuys ton partement, me a, non une foys toUu tout aultre pensement, me délaissant on cueur ceste unicque et soingneuse paour que vostre embarquement ayt esté de quelque meshaing ou fascherie accompaigné : comme tu sçays que à la bonne et syncere amour est craincte perpétuellement annexée. Et pource que, selon le dict de Hésiode, d'une chascune chose le commencement est la moytié du tout, et, scelon le proverbe commun, à l'enfourner on faict les pains cornuz, j'ay pour de telle anxiété vuider mon entendement, expressément depesché Malicome, à ce que par luy je soys acertainé de ton portement sus les premiers jours de ton voyage. Car, s'il est prospère, et tel que je le soubhayte, facile me sera preveoir, prognosticquer et juger du reste. J'ay ^i recouvert quelques livres joyeulx, lesquelz te seront par le [ présent porteur renduz. Tu les liras, quand te vouldras ) refraischir de tes meilleurs estudes. Ledict porteur te dira plus amplement toutes nouvelles de ceste court. La paix de l'Eternel soit avecques toy. Salue Panurge, frère Jan, Epistemon, Xenomanes, Gymnaste, et autres tes domesticques, mes bons amis. De ta maison paternelle, ce treziesme de juin. « Ton père et amy,