CHAPITRE IV
COMMENT PANTAGRUEL ESCRIPT A SON PERE GARGANTUA, ET LUY ENVOYE PLUSIEURS BELLES ET RARES CHOSES
Après la lecture des lettres susdictes, Pantagruel tint plusieurs propous avecques l'escuyer Malicorne, et feut avecques luy si long temps que Panurge, interrompant, luy dist : « Et quand boyrez vous? Quand boyrons nous? Quand boyra monsieur l'escuyer? N'est ce assez sermonné pour boyre? — • C'est bien dict, respondit Pantagruel. Faitez dresser la collation en caste prochaine hostellerie, en laquelle pend pour enseigne l'image d'un Satyre à cheval. Ce pendent pour la depesche de l'escuyer, il escrivit à Gargantua comme s'ensuyt :
« Père tresdebonnaire, comme à tous accidens en ceste vie transitoire non doubtez ne soubsonnez, nos sens et nos facultez animales pâtissent plus énormes et impotentes perturbations (voyre jusques à en estre souvent l'ame désemparée du corps, quoy que telles subites nouvelles feussent à contentement et soubhayt), que si eussent auparavant esté propensez et preveuz, ainsi me a grandement esmeu et perturbé l'inopinée venue du vostre escuyer Malicorne. Car je n'esperoys aulcun veoir de vos domesticques, ne de vous nouvelles ouyr avant la fin de cestuy nostre voyage. Et facilement, acquiesçoys en la doulce recordation de vostre auguste majesté, cscripte, voire certes insculpée et engravée on posterieur ventricule de mon cerveau, souvent au vif me la représentant en sa propre et naïfve figure.
« Mais, puys que m'avez prévenu par le bénéfice de vos gfratieuses lettres, et par la créance de vostre escuyer mes es-
pritz recréé en nouvelles de vostre prospérité et santé, ensemble de toute vostre royale maison, force m'est, ce que par le passé m'estoit voluntaire, premièrement louer le benoist Servateur, lequel, par sa divine bonté, vous conserve en ce long teneur de santé perfaicte; secondement, vous remercier sempiternellement de ceste fervente et invétérée affection que à moy portez, vostre trcshumble filz et serviteur inutile. Jadis un Romain, nommé Furnius, dist à César Auguste recepvant à grâce et pardon son père, lequel avoit suyvy la faction de Antonius : Au jourd'huy me faisant ce bien, tu m'as reduict en telle ignominie que force me sera, vivant, mourant, estre ingrat réputé, par impotence de gratuité. Ainsi pourray je dire que l'excès de vostre paternelle affection me range en ceste angustie et nécessité qu'il me conviendra vivre et mourir ingrat. Sinon que de tel crime soys relevé par la sentence des Stoïciens, lesquelz disoient troys parties estre en bénéfice : l'une du donnant, l'aultre du recepvant, la tierce du recompensant : et le recepvant tresbien recompenser le donnant quand il accepte voluntiers le bienfaict, et le retient en soubvenance perpétuelle. Comme, au rebours, le recepvant estre le plus ingrat du monde, qui mespriseroit et oubliroit le bénéfice.
« Estant doncques opprimé d'obligations infinies toutes procrées de vostre immense bénignité, et impotent à la minime partie de recompense, je me saulveray pour le moins de calumnie en ce que de mes esprits n'en sera à jamais la mémoire abolie : et ma langue ne cessera confesser et protester que vous rendre grâces condignes est chose transcendente ma faculté et puissance.
« Au reste, j'ay ceste confiance en la commisération et ayde de nostre Seigneur, que, de ceste nostre pérégrination, la fin correspondra au commencement, et sera le totaige en alaigresse et santé perfaict. Je ne fauldray à réduire en commentaires et ephemerides tout le discours de nostre naviguaige; af&n que à nostre retour vous en ayez lecture veridicque.