‹ Œuvres. Collationnées sur les éditions originales, accompagnées d'une bibliographie et d'un glossaireChapitre 27 sur 279 · COMMENT PANURGE FEIST EN MER NOYER LE MARCHANT ET LES MOUTONS · texte numérisé non relu

COMMENT PANURGE FEIST EN MER NOYER LE MARCHANT ET LES MOUTONS

Soubdain je ne sçay comment, le cas feut subit, je ne eus loisir le consyderer, Panurge, sans aultre chose dire, jette en pleine mer son mouton criant et bellant. Tous les aultres

moutons, crians et bellans en pareille intonation, commencèrent soy jecter et saulter en mer après, à la file. La foulle estoit à qui premier y saulteroit après leur compaignon. Possible n'estoit les enguarder, comme vous sçavez estre du mouton le naturel, tous jours suyvre le premier, quelque part qu'il aille. Aussi le dict Aristoteles, lib. IX, de Histor. anim., estre le plus sot et inepte animant du monde.

Le marchant, tout effrayé de ce que davant ses yeulx périr voyoit et noyer ses moutons, s'efforçoit les empescher et retenir de tout son pouvoir. Mais c'estoit en vain. Tous à la file saultoient dedans la mer, et perissoient. Finablement, il en print im grand et fort par la toison sus le tillac de la nauf, cuydant ainsi le retenir, et saulver le reste aussi consequemment. Le mouton fut si puissant qu'il emporta en mer avecques soy le marchant, et feut noyé, en pareille forme que les moutons de Polyphemus le borgne Cyclope emportèrent hors la caverne Ulyxes et ses compaignons. Autant en feirent les aultres bergiers et moutonniers, les prenens uns par les cornes, aultres par les jambes, aultres par la toison. Lesquelz tous furent pareillement en mer portez et noyez misérablement.

Panurge, a cousté du fougon, tenant un aviron en main, non pour ayder les moutonniers, mais pour les enguaider de grimper sus la nauf, et évader le naufraige, les preschoit eloquentement, comme si feust un petit frère Olivier Maillard, ou un second frère Jan Bourgeoys; leurs remonstrant par lieux de Rethoricque les misères de ce monde, le bien et l'heur de l'austre vie, affermant plus heureux estre les trespassez que les vivans en ceste vallée de misère, et à un chascun d'eulx promettant ériger un beau cénotaphe et sepulchre honoraire au plus hault du mont Cenis, à son retour de Lantemoys : leurs optant ce neantmoins, en cas que vivre encores entre les humains ne leurs faschast, et noyer ainsi ne leur vint à propous, bonne adventure, et rencontre de quelque Baleine,

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