COMMENT PAR FRERE JEAN EST FAICT ESSAY DU NATUREL DES CHICANOUS
« Ceste narration, dist Pantagruel, sembleroit joyeuse, ne f eust que devant nos oeilz f ault la craincte de Dieu continuellement avoir. — Meilleure, dist Eipstemon, seroit, si la pluie de ces jeunes guanteletz feust sus le gras Prieur tombée. Il dependoit pour son passetemps argent, part à fascher Basché, part à veoir ses Chiquanous daubbez. Coups de poing eussent aptement atouré sa teste rase : attendue l'énorme concussion que voyons huy entre ces juges pedanées soubs l'orme. En quoy offensoient ces paouvres Diables Chiquanous ?
— Il me soubvient, dist Pantagruel à ce propous, d'un antique gentilhomme Romain, nommé L. Neratius. Il estoit de noble famiUe et riche en son temps. Mais en luy estoit ceste tjrrannique complexion que, issant de son palais, il faisoit emplir les gibessieres de ses varletz d'or et d'argent monnoyé, et, rencontrant par les rues quelques mignons braguars et mieulx en poinct, sans d'iceulx estre aulcunement offensé, par guayeté de cœur leurs donnoit de grands coups de poing en face. Soubdain après, pour les appaiser et empescher de non soy complaindre en justice, leurs departoit de son argent. Tant qu'il les rendoit contens et satisfaictz, scelon l'ordonnance d'une loig des douze Tables. Ainsi despendoit son revenu, battant les gens au pris de son argent.
— Par la sacre botte de sainct Benoist, dist frère Jan, présentement j'en sçauray la vérité. » Adoncques descend en
terre, mist la main à son escarcelle, et en tira vingt escuz au Soleil. Puis dist à haulte voix en présence et audience d'une grande tourbe du peuple Chiquanourroys : « Qui veut guaingner vingt escuz d'or pour cstre battu en Diable? — lo, io, io, respondirent tous. Vous nous affoUerez de coups, monsieur, cela est sceur. Mais il y a beau guaing. » Et tous accouroient à la foulle, à qui seroit premier en date pour estre tant précieusement battu. Frère Jean, de toute la trouppe, choysit un Chiquanous à rouge muzeau, lequel on poulse de la main dextre portoit un gros et large anneau d'argent, en la palle duquel estoit enchâssée une bien grande Crapauldine.
L'ayant choysi je veidz que tout ce peuple murmuroit et entendiz un grand, jeune et maisgre Chiquanous, habile et bon clerc, et, comme estoit le bruyt commun, honeste homme en court d'ecclise, soit complaingnant et murmurant de ce que le rouge muzeau leur oustoit toutes praticques; et que, si en tout le territoire n'estoient que trente coups de bastons à guaingner, il en emboursoit tousjours vingt huict et demy. Mais tous ces complainctz et murmures ne procedoient que d'envie.
Frère Jan daubba tant et trestant Rouge muzeau, dours et ventre, bras et jambes, teste et tout, à grands coups de baston, que je lo cuydois mort assommé. Puys luy bailla les vingt escuz. Et mon villain debout, ayse comme un Roy ou deux. Les aultres disoient à frère Jan : « Monsieur frère Diable, s'il vous plaist encores quelques uns battre pour moins d'argent, nous sommes tous à vous, monsieur le Diable. Nous sommes trestous à vous, sacs, papiers, plumes et tout. »
Rouge muzeau s'escria contre eulx, disant à haulte voix : « Feston diene, Guallef retiers, venez vous sus mon marché? Me voulez vous houster et seduyre meschalans? Je vous cite par devant l'Ofïicial à huyctaine Mirelaridaine. Je vous chiquaneray en Diable de Vauverd. » Puys, se tournant vers frère Jan, à face riante et joyeuse, luy dist : « Révérend père en
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Diable Monsieur, si m'avez trouvé bonne robbc, et vous plaist encores en me battant vous esbatre, je me contenteray de la moitié, de juste pris. Ne m'espargnez, je vous en prie. Je suys tout et trestout à vous. Monsieur le Diable : teste, poulmon, boyaulx et tout. Je le vous diz à bonne chcrc. » Frère Jan interrompit son propous, et se destouma aultrepart. Les aultres Chiquanous serctiroient vers Panurge, Epistemon, Gymnaste et aultres, les supplians dévotement estre par eulx à quelque petit pris battuz : aultrement estoient en dangier de bien longuement jeusner. Mais nul n'y voulut entendre.
Depuys, clierchans eau fraische pour la chorme des naufz, rencontrasmes deux vieilles Chiquanoures du lieu, lesquelles ensemble misérablement pleuroient et lamentoient. Pantagruel estoit resté en sa nauf, et ja faisoit sonner la retraicte. Nous, doubtans qu'elles feussent parentes du Chiquanous qui avoit eu bastonnades, interrogions les causes de telle doleance. Elles respondirent que de plourer avoient cause bien équitable, veu qu'à heure présente l'on avoit au gibbet baillé le moine par le coul aux deux plus gens de bien qui feussent en tout Chiquanourroys. « Mes Paiges, dist Gymnaste, baillent le moine par les pieds à leurs compaignons dormars. Bailler le moine par le coul, seroit pendre et estremgler la persone. — Voire, voire, dist frère Jan; vous en parlez comme sainct Jan de la Palisse. » Interrogées sus les causes de cestuy pendaige, respondirent qu'ilz avoient desrobé les ferremens de la messe, et les avoient mussez soubs le manche de la parœce. « Voylà, dist Epistemon, parlé en terrible Allégorie. »