COMMENT PANTAGRUEL EVADA UNE FORTE TEMPESTE EN MER
Au lendemain, rencontrasmes à pogc neuf Orques chargées de moines, Jacobins, Jésuites, Capussins, Hermites, Augustins, Bernardins, Celestins, Théatins, Egnatins, Amadeans, Cordcliers, Cannes, Minimes, et aultres saincts religieux, les quelz alloient au concile de Chesil pour grabeler les articles de la foy contre les nouveaulx hereticques. Les voyant, Panurge entra en excès de joye, comme asceuré d'avoir toute bonne fortune pour celluy jour et aultres subsequens en long ordre. Et, ayant courtoisement salué les béatz pères, et recommendé le salut de son ame à leurs dévotes prières et menuz suffraiges, fit jecter en leurs naufz soixante et dixhuict douzaines de jambons, nombre de Caviatz, dizaines de Cervelatz, centaines de Boutargues, et deux mille beaulx Angelotz pour les âmes des trespassez.
Pantagruel restoit tout pensif et melancholique. Frère Jan l'apperceut, et demandoit dont luy venoit telle fascherie non accoustumee, quand le pilot, consyderant les voltigeïuens du peneau sus la pouppe, et prevoiant un tyrannicque grain et fortunal nouveau, commenda tous estre à l'herte tant nauchiers, fadrins et mousses quen ous aultres voyagiers; feist mettre voiles bas, mejane, contremejane, triou, maistralle, epagon, civadiere; feist caller les boulingues, trinquet de prore et trinquet de gabie, descendre le grand
ai'temon, et de toutes les antemnes ne rester que les grizelles et coustieres.
Soubdain la mer commença s'enfler et tumultuer du bas abysme; les fortes vagues batre les flans de nos vaisscaulx; le Maistral, accompaigné d'une cole effréné, de noires Gruppades, de terribles Sions, de mortelles Bourrasques, siffler à travers nos antemnes. Le ciel tonner du hault, fouldroyer, esclairer, pleuvoir, gresler; l'air perdre sa transparence, devenir opacque, ténébreux et obscurcy, si queaultre lumière ne nous apparoissoit que des fouldres, esclaires et infractions des flambantes nuées; les categides, thielles, lelapes et presteres enflamber tout au tour de nous par les psoloentes, arges, elicies et aultres ejaculations etherées : nos aspectz tous estre dissipez et perturbez; les horrificques Typhones suspendre les montueuses vagues du courrant. Croyez que ce nous sembloit estre l'antique Chaos, on quel estoient feu, air, mer, terre, tous les elemens en refractaire confusion.
Panurge, ayant du contenu en son estomach bien repeu les poissons scatophages, restoit acropy sus le tillac, tout affligé, tout meshaigné, et à demy mort; invocqua tous les benoistz saincts et sainctes à son ayde, piotesta de soy confesser en temps et lieu, puys s'escria en grand efîroy, disant : « Majordome, hau, mon àmy, mon père, mon oncle, produisez un peu de salle : nous ne boirons tantoust que trop, à ce que je voy. A petit manger bien boire, sera désormais ma devise. Pleust à Dieu, et à la benoiste, digne et sacrée Vierge, que maintenant, je diz tout à ceste heure, je feusse en terre ferme bien à mon aise !
« O que troys et quatre foys heureulx sont ceulx qui plantent chous I O Parces, que ne me fillastes vous pour planteur de chous ! O que petit est le nombre de ceulx à qui Juppiter a telle faveur porté qu'il les a destinez à planter chous ! Car ilz ont toujours en terre un pied, l'aultre n'en est pas loing. Dispute de félicité et bien souverain qui vouldra ; mais quicon-
8o LIVRE IV, CHAPITRE XIX
ques plante choux est présentement par mon décret declairé bien heureux, à trop meilleure raison que Pyrrhon, estant en pareil dangier que nous sommes, et voyant un pourceau prés le rivaige qui mangeoit de l'orge espandu, le declaira bien heureux en deux qualitez, sçavoir est qu'il avoit orge à foison, et d'abondant estoit en terre.
i( Ha ! pour manoir dcificque et seigneurial il n'est que le plancher des vaches. Ccste vague nous emportera, Dieu servateur ! O mes amys, un peu de vinaigre. Je tressue de grand ahan. Zalas, les vêles sont rompues, le prodenou est en pièces, les cosses esclattent, l'arbre du hault de la guatte plonge en mer, la carine est au Soleil, nos gumenes sont presque tous rouptz. Zalas, zalas, où sont nos boulingues? Tout est frelore bigoth. Nostre trinquet est à vau l'eau. Zalas, à qui appartiendra ce briz? Amis, prestez ici darriere une de ces rambades. Enfans, vostre landrivel est tombé. Helas ! n'abandonnez l'orgeau, ne aussi le Tirados. Je oy l'agneuillot frémir. Est il cassé? Pour Dieu, saulvons la brague; du fernel ne vous souciez. Bebebe bous, bous, bous. Voyez à la calamitre de vostre boussole, de grâce, maistre Astrophile, dont nous vient ce fortunal : Par ma foy, j'ai belle paour. Bou bou bou, bous, bous. C'est faict de moy. Je me conchie de maie raige de paour. Bou, bou, bou, bou ! Otto to to to to ti ! Otto to to to to ti ! Bou bou bou, ou ou ou bou bou bous bous ! Je naye, je naye, je naye, je meurs. Bonnes gens, je naye. »