COMMENT PANTAGRUEL DESCENDIT EN L'ISLE DE RUACH
Deux jours après arrivasmes en l'isle de Ruach, et vous jure par l'estoile Poussiniere que je trouvay l'esfat et la vie du
PANTAORTT-L 135
peuple estrânge plus que je ne dis. Hz ne vivent que de vent. Rien ne beuvent, rien ne mangent, sinon vent. Ils n'ont maisons que de gyrouettes. En leurs jardins ne sèment que les troys espèces de Anémone. La Rue et aultres herbes car^ minativea ilz en escurent soingneusement. Le peuple commun, pour soy alimenter, use de esvantoirs de plumes, de papier de toille, selon leur faculté et puissance. Les riches vivent de moulins à vent. Quant ilz font quelque festin ou banquet, on dresse les tables soubs un ou deux moulins à vent. Là, repaissent aises comme à nopces. Et durant leur repas, disputent de la bonté, excellence, salubrité, rarité des vens, comme vous, Beuveurs, par les banquetz philosophez en matière de vins. L'un loue le Siroch; l'aultre, le Besch, l'aultre, le Guarbin; l'aultre, la Bise; l'aultre, Zephyre; l'aultre, Gualerne. Ainsi des aultres. L'aultre, le vent de la chemise, pour les muguetz et amoureux. Pour les malades ilz usent de vens coulis, comme de coulis on nourrist les malades de nostre pays. « O, me disoyt un petit enflé, qui pourroyt avoir une vessie de ce bon vent de Languegoth, que l'on nomme Cyerce ! Le noble Scurron, medicin, passant un jour par ce pays, nous contoit qu'il est si fort qu'il renverse les charrettes chargées. O le grand bien qu'il feroit à ma jambe Œdipodicque ! Les grosses ne sont les meilleures. — Mais, dist Panurge, une grosse botte de ce bon vin de Languegoth, qui croit à Mirevaulx, Canteperdris et Frontignan ! »
Je y veiz un homme de bonne apparence bien ressemblant à la Ventrose, amèrement courroussé contre un sien gros, grand varlet et un petit paige, et les battoit en Diable à grands coups de brodequin. Ignorant la cause du courroux pensois que feust par le conseil des medicins, comme chose salubre au maistre roy courrousser et battre, aux varletz estre battuz. Mais je ouyz qu'il reprochoit aux varlets luy avoir esté robbé à demy une oyre de vent Guarbin, laquelle il guardoit chèrement, comme viande rare pour l'arriére saison.