PART. XII. THLOL. HISTORIQUE. — H. HIST. DE FRANCE. LIV. XII
revenues, il voulut s'en retourner h cheval chez lui, pour ne point étonner les peuples.
A peine pouvait-il parler, et personne no pouvait l'entendre, excepté domines, tellement qu'en se confessant, il eut besoin de cet interprète, sans quoi sa confession n'aurait pas été entendue. Il s'enguit avec grand soin de ceux qui l'avaient ôte de la fenêtre, et les chassa tous, tant les grands officiers que' les petits ; il avait toujours blâmé ceux qui avaient forcé le roi son père à manger, dans le temps qu'il craignait d'être empoisonné, et il affectait de témoigner sur ce sujet plus de colère qu'il n'en avait.
Il était bien aise qu'on sût qu'il ne voulait être maîtrisé en rien, et il craignait que, sous prétexte d'imbécillité d'esprit, on ne lui ôtât le gouvernement. Il se fit lire toutes les dépêches qu'on avait écrites durant le fort de son mal ; et quoiqu'il eût encore peu de connaissance , il faisait semblant de les entendre, et il les prenait en main, comme pour les lire lui-même, et faisait signe (Je ce quil voulait qu'on fît; mais on ne faisait pas beaucoup d'expéditions; car, comme disait domines, '< c'était un maître avec qui il fallait charrier droit et le servir à son goût. »
Au bout de quinze jours sa santé revint, mais fort faible; on le voyait toujours en danger de retomber, et les médecins ne croyaient pas qu'il d-ût vivre longtemps. Après avoir été un an dans une' extrême faiblesse, il se trouva assez fort pour entreprendre un voyage à Saint-Claude, en Ftanehe-Comté, où quelques-uns de ses gens l'avaient voué pendant sa maladie. Il était si changé et si défait, qu'il n'était plus reeonnaissable, et domines , qui l'ai la trouver à Beaujeu , par son ordre, comme il revenait, s'étonna de ce qu'il avait eDlrepris un si grand voyage; mais son courage le soutenait parmi ses maux.
[14o2] Il apprit à Beaujeu la mort de Marie de Bourgogne, à la cinquième année de son mariage, et clans sa quatrième grossesse, dette princesse étant à la chasse, son cheval la jeta par terre; elle cacha son mal autant qu'elle put, pour ne point affliger son mari; mais le mal prévalut bientôt, et peu de jours après elle mourut.
Le roi fut fort aise de cette nouvelle : car quand quelqu'un mourait, il était ravi; et, au lieu de songer que lui-même il allait mourir, il ne tournait son esprit qu'à tirer ses avantages de la mort des autres.
Le crédit de Maximilien tomba tout à fait dans les Pays-Bas depuis la mort de Marie : ces peuples avaient encore un peu de respect pour elle, comme pour leur princesse naturelle. Aussitôt après sa mort, les Gantais se saisirent des petits princes et tirent .la loi plus que jamais; ce qui faisait penser au roi qu'il ferait tel accommodement qu'il voudrait, par le moyen de « messeigneurs de Gand; » car il les appelait toujours ainsi, parce qu'il en avait besoin.
Ln revenant au Plessis, il alla voir au châ-
teau d'Amboise son tils, qu'il n'avait point vu depuis plusieurs années ; il lui donna beaucoup de sages avertissements pour Ih conduite de sa personne et de son royaume; mais ce qu'il appuya le plus fut la faute qu'il avait faite, d'être entré au gouvernement de ses affaires avec un esprit de vengeance, et d'avoir éloigné tous les servileurs du roi son père : il lui remontra que cela lui avait attiré la ligue du bien publie et tous les autres malheurs qui lui étaient arrivés, et il lui dit qu'il lui défendait, avec toute lautorilé d'un père et d'un roi, de changer les officiers qu'il trouverait établis.
Il le fit retirer h part, pour aviser avec les siens ee qu'il avait à lui dire, et un peu après le jeune prince lui promit de lui obéir. Après qu'il s'y fut engagé par serment, le roi fit rédiger ses ordres et les promesses do sou fils, dans une déclaration qu'il envoya du parlement de Paris et aux autres cours du royaume ; ensuite il retourna au Plessis, où il se renferma d'une étrange sorte.
On voit encore les grilles de fer qu'il fit attacher de tous côtés aux murailles. Il faisait garder le château comme s'il eût été au milieu de ses ennemis, et personne n'osait y entrer sans son ordre exprès, excepté son gendre et sa fille, qui encore n'approchaient qu'en tremblant.
Au reste, il n'avait auprès de lui, outre ses domestiques nécessaires, que quatre ou cinq personnes de basse naissance et de mauvaise réputation : ainsi, ces cruels soupçons par lesquels il tourmentait tout L monde, lui tournaient à lui-même en supplice. Les choses étranges qu'il inventait et exécutait tous les jours pour se faire craindre, faisaient penser à quelques-uns qu'il était dénué de sens; mais ceux qui en jugeaient de la sorte ne connaissaient pas assez l'humeur défiante et impérieuse de ce prince, qui savait qu'il était haï des grands et peu aimé des petits, quoiqu'alors il songeât souvent à soulager les pauvres peuples; mais il était trop tard.
L'année précédente, 1481, Charles d'Anjou, comte du Maine, mourut sans enfants, après avoir fait un testament, par lequel il laissait Louis, Charles dauphin et leurs successeurs, rois de France, héritiers de son comté de Provence, de ses droits sur le royaume de Naples et de Sicile, et de tous les autres pays qui lui appartenaient. 11 avait ces terres par le testament de René, roi de Sicile, son oncle, qui l'avait préféré à ses propres filles. Louis avait ménagé cette disposition dès le temps du roi René, et après la mort de Charles il entra en possession de la Provence.
Cependant le chagrin du roi augmentait avec son mal, et tous les jours il devenait plus soupçonneux. Il changeait souvent ses valets et ses autres officiers, disant, selon les termes d'un proverbe vulgaire de mauvais latin , que la nature se plaisait au changement.
Tous les jours on entendait quelque chose de nouveau de sa part ; il cassait et réia-
Hissait les .'Us de guerre, ôlail ou diuii-
i.ii» « ( des autres, el
i ju'il passai! I« lemps 6 foire
cl 11 aimail à faire parler de lui,
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loonait de grands
tites les foires il faisait acheter pour lui te qu'il j avait de plus rare; on lui achetai! chasse, des i bevaux ,1 prix, el des pierreries dans les pays
. où il voulait qu'on le crût sain, lit tout plus qu'il no valait, faillir toute l'Europe du bruit de sa cui [1483] Il enyoyail de tous côtés chercher s lii ds et autres bêles singulières, qu'à peine . il-il quand on les avait ame-
b; ii lui suffisait d'avoir fait parler de lui : il pensail ainsi étourdir le inor.de et étouffer bruits qui se répandaient de sa maladie. Mais ce quil y avait d'étrange el d'insup- 1 ortable dans sa conduite, c'esique ses soupçons le roi (aient à des cruautés inouïes : on l'accuse d'avoir fait mourir beaucoup de qu'on sût seulement pourquoi.
Eufiu, | lus il était laible et craintif, plus il . ail se faire craindre, et jamais en effet il n'avait été plus redouté tant de ses sujets que île ses voisins.
Mais toutes ses précautions ne guérissaient pas les inquiétudes dont il était tourmenté ; i! craignait jusqu'à ses enfants. Il ne voyait point sou fils, et ne le faisait point venir à la cour; il le tenait en petit état, étroitement fé, au château d'Amboise, où personne lui parlait sans ordre exprès. Quoiqu'il fût encore enfant, il appréhendait qu'on ne lui mît la rébellion dans l'esprit, et qu'on ne lit quelque cabale sous son nom. 11 se souvenait de queilo manière il s'était soulevé lui-même contre le roi Charles son per> -, el prenait de loin des mesures pour empècher que son fils ne lui en fît autant à luimême.
La défiance qu'il eut de Pierre de Beaujeu, son gendre, l'obligea à rompre un conseil où il présidait par son ordre, de peur que ce pnn<e ne s'autorisât plus qui! ne voulait : aiiu-i, toutes les affaires particulièdemeurajent, parce qu'on n'osait parler au roi que de celles où il y allait des grands intérêt*, de l'Etat.
Tout lu monde se plaignait de n'avoir i oint d'expéditions, et quelques-uns avaient jeté, sous ce piéie.vle, d'entrer dans le ■ans ordre du roi, pour y faire déi et-, er les affaires; mais ils- q'osèrent exécuter :i, et le roi, averti de tout, y il donné bon ordn .
Lu prince si absolu, devant qui les plus inds seigneurs tremblaient, se laissait malliter ; ar son médecin ; il lui donnait des - immenses, sans compter les autre i el les si ns
connue si, accoutumé qu'il était à tout emportera force d'argent, il eût voulu encore aduler la sa nié à quelque prix que ce fût : mais malgré ses excessives libéralités, il
était contraint de soull'nr de son médecin
insolent des paroles non-seulement rudes, mais outrageuses.
: e malheureux prince s'en plaignait souvent sans oser le changer, parce qu'il lui avait dit avec une audace incroyable, qu'il s'attendait bien d'être chassé comme les autres ; mais, ajoutait-il avec serment, « vous ne vivrez pas huit jours après. » Cette parole lit trembler le roi ; et ce prince qui trouva il dans tous les autres une sujétion si aveugle, était réduit à ilalter cel homme, qu'il regardait comme uiailre de sa vie et de sa mort.
Il voulait absolument que Dieu fît des miracles en sa laveur, et pour cela il faisait venir une infinité de reliques de tous côtés, jusqu'à la sainte ampoule, dont on sacre les rois, ne songeant pas que Dieu qui nous appelle'à une vie éternelle, n'aime pas ceux qui ont tant d'attache à cette vie périssable.
I! entendit dire qu'il y avait en Calabre un saint homme, qui depuis l'âge de douze ans, jusqu'à celui de quarante-trois, avait passé sa vie sous un roc dans une extrême austérité, sans manger ni chair, ni poisson, ni laitage, employant tout son temps à la méditation et à la prière. Il s'appelait François d'Alesso, et il a depuis été canonisé sous le nom de saint François de Paule. Il n'élail pas homme de lettres, mais en récompense il était plein d'une, sagesse céleste, et paraissait en tout inspiré de Dieu ; c'est ce qui lui attirait le respect des plus grands princes, auxquels il parlait avec autant de simplicité que de prudence, et ne paraissait non plus embarrassé en leur compagnie, que s'il eût été nourri à la cour.
La réputation de sa sainteté, répandue par toute la terre, obligea le roi à l'inviter de venir le voir, dans l'espérance qu'il eut do recouvrer sa santé par les prières du saint. 11 vint en effet en France après qu'il en eut obtenu la permission du Pape et de son souverain. Quand il fut arrivé au Plessislez-Tours, le. roi se prosterna devant lui el le pria de lui rendre la santé. Ce saint homme rejeta bien loin une telle proposition, lui disant que c'était à Dieu de la lui rendre, qu'il se tournât vers lui de tout sou cœur, et qu'il songeât à la sanlé de l'âme plutôt qu'à celle du corps.
Le roi fit bâtir dans son parc un couvent de l'ordre des Minimes, dont ce saint homme élail l'instituteur; il se faisait souvent porter dans ce monastère pour parler à l'homme de Dieu, qui n'interrompait pas pour cela ses exercices ordinaires, après lesquels il venait entretenir le roi, l'exhortant à songer à sa conscience et à mépriser celle vie mortelle, dont il le voyait si étrangement occupé.
Cependant le caractère dominant du roi se faisait apercevoir; parmi toutes ses faiblesses i! conservait toujours la même présence