‹ Œuvres compl`etes de Bossuet (volume 2)Chapitre 123 sur 458 · PART. XIII. THEOL. SOCIALE. — POLITIQUE TIREE DE I/ECRITURE. LIV. X · texte numérisé non relu

PART. XIII. THEOL. SOCIALE. — POLITIQUE TIREE DE I/ECRITURE. LIV. X

C'est des rois les plus pieux que Dieu exige un détachement plus entier de leur grandeur. C'est sur eux qu'il venge Je plus durement la confiance qu'ils mettent dans leur pouvoir, et l'attachement qu'ils ont à leurs richesses. Que ne fera-t-il donc pas, dans la nouvelle alliance, après l'exemple et la doctrine du Fils de Dieu descendu du ciel pour anéantir toutes les grandeurs humaines?

XIIe Réflexion particulière à l'état du christianisme. — 11 faut ici se souvenir que le fondement de toute la doctrine chrétienne, et la première béatitude que Jésus-Christ propose à l'homme, est établie dans ces paroles : « Bienheureux les pauvres d'esprit, parce qu'à eux appartient le royaume des cieux.'» (Maith. v, 3.) Expressément il ne dit pas : Bienheureux les pauvres; en effet, comme si l'on ne pouvait être sauvé dans les grandes fortunes. Mais il dit : Bienheureux les pauvres d'esprit, c'est-à-dire Bienheureux ceux qui savent se détacher de leurs richesses, s'en dépouiller devant Dieu par une véritable humilité. Le royaume du < iel est à ce prix; et sans ce dépouillement intérieur, les rois de la terre n'auront pas de part au véritable royaume, qui sans doute est celui des cieux.

Rien ne convenait davantage à Jésus- Christ, que de commencer par cette sentence le premier sermon, où il voulait, pour ainsi parler, donner le plan de sa doctrine. Jésus-Christ, c'est un Dieu abaissé, un roi descendu de son trône, qui a voulu naître pauvre, d'une mère pauvre, à qui il inspire l'amour de la pauvreté et de la bassesse, dès qu'il l'a choisie pour sa mère. « Dieu, ditelle (Luc. i, 48), a regardé la petitesse, la bassesse de sa servante. » Ce n'est pas seulement la vertu de celte mère admirable qu'il a choisie pour son Fils, mais encore la petitesse de son état. C'est pourquoi elle ajoute aussitôt après : «Il a dissipé ceux qui s'enorgueillissent dans leur cœur; il a déposé les puissants de leur trône, et il a élevé les petits et les humbles ; il a rempli de biens ceux qui ont faim (ceux qui sont dans le besoin, dans l'indigence), et il a renvoyé les riches les mains vides. » [Ibid., 51 seq.)

La divine Mère exprime, par ce peu de mots, tout le dessein de l'Evangile. Un roi comme Jésus-Christ, qui n'a rien voulu garder de la grandeur extérieure de tant de rois ses ancêtres, n'a pu se proposer autre chose, en venant au «uonde, que de rabaisser les puissances à ses jeux, et d'élever les humbles de cœur aux plus hautes places de son royaume.

XIIIe Pjrop. On expose le soin d'un roi pieux à supprimer tous les sentiments qu'inspire la grandeur. — «Seigneur, «disait David (Psat. exxx, 1 seq.), «je n'ai point enflé mon cœur, je n'ai point élevé mes yeux; je n'ai point marché dans les hauteurs, ni dans des choses admirables au-dessus de moi. » J'ai combattu les pensées ambitieuses; et je

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ne me suis point laissé posséder à l'esprit de grandeur et de puissance. « Si je n'ai pas eu des sentiments humbles, et que j'aie élevé mon âme (Seigneur, ne me regarde/, pas). Semblable à un enfant qu'on a sevré de la mamelle de sa mère, ainsi mon âme a été sevrée » des douceurs de la gloire humaine, pour être capable d'un aliment plus solide et plus substantiel. «Qu'Israël,» le vrai Iraël de Dieu, c'est-à-dire le Chrétien, « espère au Seigneur maintenant et au siècle des siècles. » Qu'il n'ait point d'autre sentiment, ni pour le passé ni pour l'avenir.

C'est la vie de tout Chrétien, et des rois ainsi que des autres; car ils doivent, comme les autres, être vraiment pauvres d'esprit et de cœur, et, comme disait saint Augustin (89), « préférer au royaume où ils sont seuls celui où ils ne craignent point d'avoir des égaux. »

David, rempli de l'esprit du Nouveau Testament, sous lequel il était déjà |rar la foi, a ramassé ces grands sentiments dans un des plus petits de ses psaumes; et il le donne pour entretien et pour exercice aux rois pieux.

XIV" Pbop. Tous les jours, et dès le malin, le prince doit se rendre devant Dieu attentif à tous ses devoirs. — « Ecoutez, Seigneur, mes paroles d'une oreille favorable; entendez le cri de mon cœur. Soyez attentif à ma prière, mon roi et mon Dieu. Je vous ferai ma prière, et vous m'écouterez dès le mâtin. Je me présenterai à vous dès le matin, et je considérerai que vous êtes un Dieu qui haïssez l'iniquité. L'homme malin n'approchera point de vous; les méchants ne subsisteront point sous vos yeux. Vous haïssez tout homme qui fait mal; vous perdrez ceux qui profèrent le mensonge. Le Seigneur a en abomination l'homme sanguinaire et le trompeur. Pour moi, j'espère en la multitude de vos miséricordes. J'entrerai dans votre maison; j'adorerai dans votre saint temple en votre crainte. Amenez-moi dans votre justice ; aplanissez vos voies devant moi, pour me délivrer de ceux qui me tendent des pièges. La vérité n'est point en leur bouche ; leur cœur est plein de fraude pour me surprendre ; leur bouche est un sépulcre ouvert (pour engloutir l'innocent). Ils adoucissent leurs langues (par des paroles tlatteuses). Jugez-les, Seigneur; rendez leurs desseins inutiles : repoussezles selon le nombre de leurs impiétés, parce qu'ils ont irrité votre colère. Mais que ceux qui espèrent en vous se réjouissent; ils vous loueront à jamais. Vous protégerez ceux qui aiment votre nom ; vous habiterez en eux, ils se réjouiront en vous : bénissez le juste. Vous environnerez leur tète comme d'un bouclier, selon votre bonne volonté. » (Psal. v, 1 seq.)

On voit David, un si grand roi, dès le matin et dans le moment où l'esprit est le plus net et les pensées les plus dégagées et les plus pures, se mettre en la présence de Dieu,

(89) Auc, De Civ. Dei, lib. v.cap, 24 , ubi iufra,

a l VUES COMPLETES DE BOSSU ET.

entrer daus s^n temple, faire «on adoration «>i m prière en considérant se* devoirs; mit ndement immuablei que Djea est an Dieu qui bail l'iniquité : ce qui oblige ce prince a la réprimer en lui-même et dans h > autres. C'est ainsi qu'on se renouvelle Ions les jours, et qu'on ôi ite l'oubli de Dieu, (jui est le plus grand do tous les maux.

XV" ir nriïMÎiu: Pbop. Modèle de la rie d'un prince dans son particulier; et /es résolutions qu'il y doit prendre. — « 0 Seigneur! célébrerai par mes chants votre miséricorde et vos jugements; je vous chanterai des psaum< -, et je m'instruirai clans la voie parfaite et sans tache, quand vous approcherai vie moi. Je marchais dans mon innocence et dans la simplicité de mon cœur, au milieu de ma maison. Je ne mettais dans mon esprit aucune pensée injuste, je haïssais celui qui se détournait de vos voies. Un mauvais cœur ne m'approchait pas; je ne connaissais point de mal ; je ne laissais aucun repos à celui qui médisait en secret de son prochain. Les yeux superbes et les oceurs avares et insatiables n'avaient point de place à ma table (et dans ma familiarité). Mes yeux se tournaient vers les fidèles de la terre, pour vivre en leur compagnie; je me servais de celui dont les voies étaient innocentes et irréprochables. Le superbe n'habitait point dans ma maison; le menteur ne plaisait pas à mes yeux. Mon zèle s'allumait dès le matin contre les méchants et les impies; je les faisais mourir dès le matin (je méditais leur perle), afin de les exterminerions de la cité du Seigneur. » (Psal. c, 1 seq.)

C est ainsi que parlait David, en roi zélé pour la religion et pour la justice; et.il apprenait aux rois, par son exemple, quels conseillers, quels ministres, quels amis et quels ennemis ils doivent avoir. Quel spectacle, de voir le plus doux et le plus clément de tous les princes, dès le matin, au milieu du carnage spirituel des ennemis de Dieu, quand il les voyait scandaleux et incorrigibles! Mais quel plaisir de considérer, dans ce psaume admirable, son innocence, sa modération, son intégrité et sa justice; ceux qu'il approche de lui, ceux qu'il en éloigne; son attention sur lui-même, et son zèle contre les méchants!

Avec toutes ces précautions, il est tombé, et d'une chute terrible : tant est grande la faiblesse humaine; tant est dangereuse la tentation de la puissance. Combien plus sont exposés ceux qui sont toujours hors d'euxmêmes, et ne rentrent jamais dans leur conscience! C'est donc le grand remède à la tentation dont nous parlons. Et je ne puis mieux finir cet ouvrage, qu"en mettant entre les mains des rois pieux ces beaux psaumes de David.

Conclusion. En quoi consiste le vrai bon-

heur des rois. — ■ Apprenons-lo do saint Augustin parlant aux empereurs chrétiens, et en leurs personnes a tous les princes et à tous

les rois de la terre (90). C'est le fruit et l'abrégé de ce discours.

« Les empereurs chrétiens ne nous paraissent pas heureux, pour avoir régné longtemps; ni pour avoir laissé l'empire a leurs enfants après une mort paisible; ni pour avoir dompté, ou les ennemis de l'Etat, ou les rebelles. Ces choses, que Dieu donne aux hommes dans celle vie malheureuse (ou pour leur faire sentir sa libéralité, ou pour leur servir de consolation dans leurs misères), ont été accordées même aux idolâtres qui n'ont aucune part au royaume céleste, où les empereurs chrétiens sont appelés. Ainsi, nous ne les estimons pas heureux pour avoir ces choses, qui leur sont communes avec les ennemis de Dieu : et il leur a fait beaucoup de grâces, lorsque leur inspirant de croire en lui, il les a empêchés de mettre leur félicité dans les biens de cette nature. Ils sont donc véritablement heureux, s'ils gouvernent avec justice les peuples qui leur sont soumis; s'ils ne s'enorgueillissent point parmi les discours de leurs flatteurs, et au milieu des bassesses de leurs courtisans; si leur élévation ne les empêche pas de se souvenir» qu'ils sont des hommes mortels ; s'ils font servir leur puissance à étendre le culte de Dieu, et à faire révérer cette majesté infinie; s'ils craignent Dieu, s'ils l'aiment, s'ils l'adorent; s'ils préfèrent au royaume où ils sont les seuls maîtres, celui où ils ne craignent point d'avoir des égaux ; s'ils sont lents à punir, et au contraire prompts à pardonner; s'ils exercent la vengeance publique, non pour se satisfaire euxmêmes, mais pour le bien de l'Etat qui a besoin nécessairement de cette sévérité ; si le pardon qu'ils accordent tend à l'amendement de ceux qui font mal, et non à l'impunité des mauvaises actions; si, lorsqu'ils sont obligés d'user de quelque rigueur, ils prennent soin de l'adoucir autant qu'ils peuvent par des bienfaits et par des marques de bonté; si leurs passions sont d'autant plus réprimées qu'elles peuvent être plus libres; s'ils aiment mieux se commander à eux-mêmes et à leurs mauvais désirs, qu'aux nations les plus indomptables et les plus fières ; et s'ils sont portés à faire ces choses non par le sentiment d'une vaine gloire, mais par l'amour de la félicité éternelle; offrant tous les jours à Dieu pour leurs péchés un sacrifice agréable de saintes prières, de compas;-ion sincère des maux que souffrent les hommes, et d'humilité profonde devant la majesté du Iloi des rois. Les empereurs qui vivent ainsi sonl heureux en celle vie par espérance; et ils le seront un jour en efl'et, quand la gloire que nous attendons sera arrivée. »

(Oc.) De Civil. Dei, lib. v, cap. -Il, t. Vil.

ŒUVRES COMPLÈTES

EVEQUE DE MEAUX

Quatorzième partie.

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