‹ Œuvres compl`etes de Bossuet (volume 2)Chapitre 135 sur 458 · TRES DIVERSES · texte numérisé non relu

TRES DIVERSES

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le chapitre de sa vocation avec Mute de Monlespan. J'ai dit ce que je devais; et j ai, autant que j'ai pu, fait connaître le tort qu'on aurait de la troubler dans ses bons desseins. On ne se soucie pas beaucoup de la retraite ; mais il semble que les Carmélites font peur. On a couvert, autant qu'on a pu, cette résolution d'un grand ridicule : j'espère que la suite en fera prendre d'autres idées. Le roi a bien su qu'on m'avait parlé; et Sa Majesté ne m'en ayant rien dil, je suis aussi demeuré jusqu'ici dans le silence. Je conseille fort à Mme la duchesse de vider ses atfaires au plus lot. Elle a beaucoup de peine à parler au roi, cl remet de jour en jour. M. de Colbert, à qui elle s'est adressée pour le temporel, ne la tirera d'affaire que fort lentement, si elle n'agit avec un peu plus de vigueur qu'elle n'a accoutumé.

Vivez avec Dieu et sous ses yeux; que l'action du dehors laisse, s'il se peut, le repos au dedans : prenez garde de revivre , et songez où est la véritable vie. Je prie Dieu qu'il vous protège et qu'il vous

dirige.

A Saint-Germain, ce 25 décembre 1073.

AU MÊME

Sur Mme de la Vallière, et sur tes funestes effets de la contagion du siècle.

J'ai reçu votre lettre, et j'ai rendu moimême à Mme la duchesse la lettre que vous m'avez adressée pour elle. Le monde lui fait de grandes traverses, el Dieu de grandes miséricordes : j'espère qu'il l'emportera, et que nous la verrons un jour dans un liant degré de sainteté. C'est de sa chambre que je vous écris. Elle m'a fait voir voire lettre, où j'ai vu des traits puissants de M. de Grenoble.

Hélas! quand réparerons-nous le mal (pie nous faisons, et que nous faisons faire? Toutes nos paroles et tous nos regards sont féconds en maux, et les répandent de tous côtés : aux uns nous causons du chagrin ; nous portons les autres à aimer le monde. Nous témoignons ou des attachements faibles, ou des dégoûts dédaigneux : nous n'avons rien de mesuré, parce que nous n'avons pas en nous la charité qui règle tout; et notre dérèglement dérègle les autres. Nous inspirons insensiblement ce que nous sentons eu nous-mêmes; et nous paraissons en tout nous aimer si fort, que nous poussons par là. tous les autres à s'aimer eux-mêmes. Voilà ce qui s'appelle la contagion du siècle ; car il y a une corruption qu'on fait dans les aulres desseins: celle-là est fort grossière, et se peut aisément apercevoir. Mais cette autre sorte de corruption , (pie nous inspirons sans y penser, qui se communique en nous voyant faire les uns les aulres, qui se répand par l'air du visage, et jusque par le son de la voix ; c'est celle-là, plus que toutes le$autrcs,quidoit nous l'aire écrier souvent:

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: . ., « e que la vérité règne en nous, le mensonge el le vanité sortent de nous de toutes i srls, pour infecter tout ce qui nous en\ iroone.

Je crois que, parmi le tumulte où vous êtes, vous êtes encore plus loin de cette corruption qu'on n'est ici. L'action nous fait un peu sortir «le nous-mêmes; mais que nous y rentrons bien vite, et que nous nous :;> îiuii avant! Cependant c*ests'abtiner dans la mort que de se chercher soimême : sortir de soi-même pour aller à Dieu, c'est la rie.

Je suis en peine du paquet dont vous me parlez, où il y avait une lettre pour Mme la duchesse : ini'ormez-vous-en, s'il vous jlaît; car je n'ai rien reçu du tout. Madame, qui nous voit écrire, yous fait de grands baise-mains : elle se plaint, ou plutôt elle est affligée de ce qu'elle n'entend point parler de vous, quoiqu'elle vous ait fait iaire des recommandations de toutes parts.

A Suint-Germain, ce 27 janvier 107i.

LETTRE XXL

AU MÊME

Il lui explique de quelle manière une âne peut conserver le repos au milieu de Cogitation des affaires.

J'ai rendu vos lettres à Mme la duchesse de la Vallière : il me semble qu'elles font un bon effet. Eile est toujours dans les raêîurs dispositions; et il me semble qu'elle avance un peu ses affaires à sa manière, doucement et lentement. Mais , si je ne me trompe, la force de Dieu soutient intérieurement son action; et la droiture qui me paraît dans son cœur entraînera tout.

Pour vous, Monsieur, que vous dirai-je?

J'ai été touché dos sentiments que Dieu vous inspire. Mais quoiqu'il soit rare de bien penser sur les choses de piété, qu'on ne veut guère toute pure, il est encore beaucoup .plus rare et plus difficile de bien faire : mais surtout comment trouver ce repos et cette consistance d'âme, dans le mouvement et dans les affaires; puisqu'il est vrai qu'elles ont cela de malin, qu'elles font perdre la vue de Dieu? Je conçois un étal que je ne puis presque exprimer : je le vois de loin pour la pratique, bien que j'en sente la vérité dans la spéculation. Une Ame qui se sent n'être rien, et qui est contente de son néant, en sort néanmoins par un ordre qu'elle a sujet de croire émané de Dieu : elle se prête à l'action par obéissance, et soupire intérieurement après le repos, où elle goûte Dieu et sa vérité sans distraction. Cependant, respectant son ordre, elle agit au dehors sans

&l de son action, ni de son emploi, ni d'elle-même ; prête à a^ir, prêle à n'agir pas; int néanmoins av^-c vigueur, parce que c'est l'ordre de Dieu qu'on notasse rien mollement; et elle aime l'ordre de Dieu, q"i

ranime de telle SOltc qu'elle entreprend et exécute tout ce qu'il faut, non point comme autrefois pour contenter le monde, ou pour se contenter elle-même, mais pour remplir un devoir imposé d'en haut. Car, pour cette âme , elle veut bien n'être rien h ses yeux et aux yeux du monde, pourvu que Dieu la regarde. Ecoutez la sainteYicrge, avec quelle joie elle dit : // a regarde la bassesse de sa servanlc. (Luc. i, /18.) Ainsi cette Ame, que je tâche ici de représenter, simple, craignant de sortir de son rien par empressement, pour être ou paraître quelque; chose au inonde ou à elle-même, ne veut rien être que devant Dieu, et n'agit qu'autant qu'il veut. Elle se fait un trésor de ce qu'il y a de rebutant dans tous les emplois-, afin de mieux voir le néant de toul : et elle voit encore un plus grand néant pour ceux qui ne trouvent plus de pareils rebuts, parce qu'ils sont plus enchantés, plus déçus, en un mot plus épris d'une illusion, et plus attachés à une ombre.

Je dis beaucoup de paroles, parce que je ne suis pas encore au fond que je cherche : il ne faudrait qu'un seul mot pour expliquer; et au défaut des paroles humaines, il Tant seulement considérer la parole incarnée, Jésus-Christ trente ans caché, trente ans charpentier, trente ans en apparence inutile ; mais en«ellèt très-utile au monde, à qui il fait voir que le réel est de n'être que pour Dieu. Il sort de ce néant quand Dieu le veut ; mais quoique occupé autour de la créature, c'est Dieu qu'il y cherche, c'est Dieu qu'il y trouve. Heureuse l'âme qui -entend ce repos et celle action d'un Dieu, et qui sait trouver en l'un et en l'autre le fond de vérité qui eu fait voir la sainteté 1 Que l'action est tranquille, que l'action est réglée, que l'action est pure et innocente quand elle sort de ce fond 1 mais tout ensemble qu'elle est efficace •, parce qu'animée par le seul devoir, ni elle ne se ralentit par des jalousies ou des mécontentements, ni elle ne se continue et s'épuise par des empressements précipités. La vérité y est en tout ; on ne donne rien au théâtre "ni à l'apparence. Si le monde s'y trompe, tant pis pour le monde : tout va bieu si Dieu est content; et il est aisé à contenter, puisqu'il commence a être content d'abord qu'on a du regret de ne l'avoir pas contenté.

Plaise à celui dont je tâche d'exprimer la vérité simple par tant de paroles, faire qu'il y en ait quelqu'une, dans un si grand uoiubre, qui aille trouver au fond de votre cœur le principe secret que je cherche 1 11 est en nous dans le fond de notre raison ; il est en nous par la foi et par la grâce du christianisme. Notre raison n'est raison qu'en tant qu'elle est soumise à Dieu : mais là foi lui apprend à s'y soumettre, et pour penser, et pour agir ; c'est la vie.

J'ai fait vos compliments à Mme.....

Elle est meilleure que le monde ne la croit, et pas si bonne quelle se croit elle-même : car elle prend encore un peu la volonté d'être

Part. xiv. lettres diverses*

vertueuse pour la vertu marne, qui esl nue illusion dangereuse de ceux qui commencent. Nous no lui parlons jamais de vos lettres; nous craignons trop les échos fréquents.

Priez pour moi, je vous en conjure. Au reste, une lois pour toutes, ne me parlez jamais de mon innocence, et ne traitez pas <l(> cette sorte le plus indigne de tous les pécheurs; je vous parle ainsi de bonne foi parla seule crainte que j'ai d'ajouter l'hypocrisie a mes autres maux.

A Versailles, ce 8 février lG7i.

LETTRE XXII

AU MÊME

Sur la conduite de Dieu à l'égard de Mme de la Vallière, et sur l'horreur que nous devons avoir de nous-mêmes, lorsque nous nous considérons à la lumière de la vérité.

Je vous ai gardé longtemps une réponse de moi , avec deux lettres de Mme la duchesse de la Vallière, que je préfendais donner à M. Desvaux, et que j'ai à la fin données à la mère Agnès. Il ne m'a pas été malaisé de faire agréer à madame de la Vallière les lettres que vous lui écrivez; elle les reçoit avec une grande joie, et en est touchée. Il me semble que, sans qu'elle fasse aucun mouvement, ses affaires s'avancent. Dieu ne la quitte point, et sans violence il rompt ses liens. Elle ne parle pourtant point pour finir ses affaires: maisj'espère qu'elles se feront, etque sa grande affaire s'achèvera ; du moins la vois-je toujours très-bien disposée.

Que Dieu est grand et saint 1 et qu'on doit trembler quand on n'est pas fidèle à sa grâce! Qu'il aime la simplicité d'un cœur qui se fie en lui et qui a horreur de soimême 1 car il faut aller jusqu'à l'horreur quand on se connaît. Nous ne pouvons souffrir le faux ni le travers de lantd'esprits : considérons le nôtre; nous nous trouverons gâtés dans le principe. Nous no cherchons ni la raison ni le vrai en rien : mais après que nous avons choisi quelque chose par notre humeur, ou plutôt que nous nous y sommes laissé entraîner, nous trouvons des raisons pour appuyer notre choix. Nous voulons nous persuader que nous faisons par modération ce que nous faisons par paresse. Nous a(ipelons souvent retenue ce qui en effet est timidité ; ou courage ce qui est orgueil et présomption ; ou prudence et circonspection ce qui n'est qu'une basse complaisance. Enfin nous ne songeons point à avoir véritablement une vertu; maison à faire paraître aux autres que nous l'avons, ou à nous le persuader à nous-mêmes. Lequel esl le pis des deux ? Je ne sais ; car les autres sont encore plus difficiles à contenter que nousmêmes, et nous n'allons guère avant quand il n'y a que nous à tromper. Nous en avons Irop bon marché, et l'bypocrisie qui veut contentée les autres se trouve obligée de prendre beaucoup plus sur soi. Cependant

c'est là notre but, et pourvu que, par quelques pratiques superficielles de vertu, nous

puissions nous amuser nous-mêmes en uo;i.; disant: Je fais bien, nous voilà conlenh, nous ne songeons pas que si nous faisions quelque chose par vertu, ce même motif nous ferait tout faire; au lieu que, ne prenant dans la vertu que ce qui nous plaît et laissant le reste qui no s'accommode pa-j si bien à noire humeur, nous montrons que c'est notre humeur et non la vertu que nous suivons. Comment donc soutiendrons-nous les yeux de Dieu? et lo faux qui paraît en tout dans notre conduite, comment subsistera-t-il dans le règne de la vérité?

Je tremble, dans la vérité, jusque dans la. moelle des os quand je considère le peu de fond quo je trouve en moi ; cet examen me fait peur; et cependant, sorti de la, si quelqu'un va trouver que je n'ai point raison en quelque chose, me voilà plein aussitôt do raisonnements et de justifications. Cette horreur que j'avais de moi-même s'est évanouie, je ressens l'amour-propre, ou plutôt je montre que je ne m'en étais pas défait un seul moment. Oh! quand sera-ce que je songerai à être en effet sans me mettre en peine de paraître ni à moi ni aux autres? Quand serai-je content de n'être rien, ni à mes yeux, ni aux yeux d'autrui? Quand est-ce que Dieu me suffira? Oh ! que je suis malheureux d'avoir autre chose que lui en vue! Quand est-ce que sa volonté sera ma seule règle, et que je pourrai dire avec saint Paul (/ Cor. u 12) : Nous n'avons pas reçu l'esprit de ce monde: mais un esprit qui vient de Dieu? Esprit du monde, esprit d'illusion et de vanité, esprit d'amusement et de plaisir, esprit de raillerie et de dissipation, esprit d'intérêt et de gloire. Esprit de Dieu, esprit de pénitence et d'humilité, esprit de charité et de confiance, esprit de simplicité et de douceur, esprit de mortification et do componction, esprit qui hait le monde et que le monde a en aversion, mais qui surmonte le monde: Dieu veuille nous le donner. On dit que nous serons du voyage de la reine ; si cela est, nous serons peut-être plus proches de vous et [dus en état d'avoir de vos nouvelles; ce me sera beaucoup de consolation. Je vous écris les choses comme elles me viennent. Veillez et priez, de peur qu<> vous n'entriez en tentation : l'esprit estprompi , mais la chair est faible. [Matth. xxvi, M.)

A Versailles, ce 3 mars 1074,

LETTRE XXIII

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