DE M. GERBAIS, DOCTEUR DE SORBONNE
Sur les dispositions de M. Dupin.
Voici une lettre de M. Dupin, qu'il m'a prié d'accompagner d'une des miennes. Il a différé à vous écrire, parce qu'il espéra t qu'on lui communiquerait le Mémoire, qui a été mis entre les mains de M. l'archevêque, et qu'il pourrait, après l'avoir lu, s'expliquer plus précisément. Mais comme nonseulement on ne lui a p*s communiqué ce mémoire, mais qu'on ne lui a aiê.ne rien
" Le Mémoire sur M. Dupin, remis à M. le chancelier.
P.vRT. XIV. LETTRES DIVERSES. I »
fait dire ni savoir depuis qu'il fut mandé pour vous tout le respect et la soumission
chez M. l'archevêque, i! a cru ne pouvoir q ne je vous dois, étant avec un profond n
être plus longtemps sans vous marquer ses pect,
sentiments et sa disposition, de laquelle je Dupis.
.suis persuadé que vous serez content. Si A Paris, ce 12 avril 1692.
M. l'archevêque n'était pas saisi de l'affaire, —
je suis sûr que nous l'aurions terminée chez LETTRE (XX.
vous en moins d'une matinée, et cela sans „„
bruit et sans éclat. M. le chancelier, à qui DE ■• ±asACLD, docteub b« sokbonnl.
je rendis compte, il y a quelques jours, H le félicite du dessein qu'il avait d'écrire
d'une commission dont il m'avait chargé, pour la défense de suint Augustin contre
m'avait promis de m'envoyer le mémoire Richard Simon, et lui demande son juge-
que vous lui aviez laissé au sujet de M. Du- ment sur divers écrits.
pin : mais apparemment il l'a oublié, ou il a ,, . . .. . . . . ,,,.,, „i»„.„
changé de sentiment ; car il ne m'a pas été J " »PP"S avec bien de la joie ce i quel on remis. Et ainsi, ne sachant ce qu'il contient, nous mande, que vo;<s vous se.) ez poi té, par il ne m'a pas été possible de conférer avec un mouvement de i esprit de Dieu, a écrire M. Dupin, ni de prendre avec lui les mesu- Pour '« défense de la grâce chrétienne, et de rei convenables pour vous satisfaire, etpour ' autorité de saint Augustin contre la préévitor les mauvaises interprétations que l'on tenuon téméraire du faux critique (356). pourrait donner aux choses qu'il a écrites, ««en n est plus digne cl un évêqueà qui Dieu Si vous désirez «l'ordonner quelque chose a donné de si grands talents pour écrire et là-dessus, j'obéirai avez plaisir, et avec la pour parler, que de les employer pour une même soumission avec laquelle je serai ton- « ^rine cause. La grâce que vous soutienjours etc diez, Monseigneur, sera aussi votre soutien; A Paris! ce 12 avril 1692. ef Ie saint dont vous maintiendriez l'auto- Je viens d'apprendre, Monseigneur, de- r.té, contre la censure indiscrète d un ecripuis ma lettre écrite, que M. l'archevêque ™™ sans jugement, vous obtiendra de Dieu de Paris a envoyé quenr M. Dupin, qu'il lui les mêmes lumières et le même zèle dont il afait voir un Mémoire que M. Pirot lui avait fêté rempli pour éclairçir la doctrine de rendu de votre part ; et que là-dessus M. Du- Eë'ise contre une des plus dangereuses de pin avait témoigné à M. l'archevêque qu'il toutes les hérésies. • était prêt de donner telle satisfaction et tels A ' é&rd du cr.l.que, je crois, Monsciéclaircissements qu'il plairait à Sa Grandeur S«eur> que vous aurez remarqué que dans de lui prescrire. J'aurais mieux aimé, le jugement qu il porte des commentateurs Monseigneur, que cela se fat terminé avec du Nouveau lestament, il regarde comme
un défaut, dans ceux mêmes qui sont les plus estimés, de s'être attachés à la doctrine des saints Pères, et principalement de saint Augustin, touchant ia grâce et la prédesti-
dem. dupin. nation. C'est ce qu'on peut voir dans ce qu'il
Sur les erreurs dont il était accusé. dUde Salsbout, d'Estius et de Jausénius
d'Ypres. Ainsi, selon ce critique, on ne doit
Jamais je n'ai été plus désolé que quand suivre que les règles de la grammaire, et
j'ai appris que j'avais le malheur d'avoir non pas la théologie de la tradition, pour
avancé, dans mes ouvrages, des choses que bien expliquer le Nouveau Testament. N
vous jugiez dignes de censure. Je me serais l'on fait autrement, ce n'est pas le sens de
donné l'honneur de vous aller voir pour là- saint Paul que Ton donne : c'est celui que
cher de me justifier auprès de vous, et vous Ton s'est formé sur ses propies préjugés.
assurer en même temps de mon attachement Rien ne peut être, à mon avis, plus favora-
sincère à la doctrine de l'Eglise, cl de la blc aux sociniens ; et je mesouviens d'avoir
soumission que j'avais pour tout ce que vous Jn autrefois, dans une Vie de Fausle Socin,
souhaiteriez de moi. Mais n'ayant pas osé que, n'ayant point étudié, il était plus pro-
prendre cette liberté, sans que vous m'eus- pie que personne à trouver le vrai sens de
siez l'ait témoigner que vous le souhaitiez, l'Ecriture.
je me contentai de le dire à des personnes Je reviens au sujet qui me fait écrire cette
qui m'en parlèrent de votre part, par les- lettre. Vous voulez bien, Monseigneur, que
quelles je croyais que vous apprendriez !a je prenne celle occasion pour vous exposer
disposition où j'étais. Ayant bien compris, quelques pensées que j'ai eues sur la grâce,
par la suite, qu'on n'en avait point informé et les soumettre à votre jugement. Et ce qui
Votre Grandeur, j'ai pris la liberté devons me fait espérer par avance que vous ne les
en faire écrire par M. Gerbais, qui m'a fait désapprouverez pas, c'est ce que l'on m'a
la grâce de me montrer votre réponse, par mandé, que la neuvième partie des ùiffi-
loquellej'ai reconnu avec joie que vous aviez cultes sur le sieur Steyaert ne vous avait pas
encore quelque bonté pour moi. Je vous déplu, car il y a beaucoup de ces pensées
prie, .Monseigneur, de me la vouloir conti- qui y sont marquées, quoiqu'elles n'y soient
uuer, et d'être persuadé que j'aurai toujours pas traitées à fond. Je ne prétends pas non
(~.'.X)) Richard Simon.
QElJYUES C037PL. Dii BOSSUET. XI. 3fc
vous.
r: s r>E nossui T.
i .is marquer seu-
Daent, M nom-, quelques écrits que
lis bien aise que tous vissiez, afin que
vous m'en dissiez voire avis,
i premier es! un pelil écril latin , Dt li-
l qui me le tii faire esl un
i iiH'iii où je me trouvai d'examiner
cjoei esl le vrai senlimenl de saint Thomas
.haut le li bue arbitre. M'éiant aperçu que
lue saint Thomas a écrit sur cette matière,
us s. ■> premiers ouvrages, ne s'accorde pas
• t|ifil en a écri4 dans le dernier, qui
sa Somme, je CrUS que c'était à sa Somme qu'il se fallait uniquement arrêter. J'en ramassai tous les passages, et il nie parut éviiment :
Premièrement, que l'amour béati£qne n'était | oint libre, selon ce saint.
- ondement, (|ue le désir d'être heureux no l'était point non plus.
Troisièmement, que hors ces deux cas •nute volonté délibérée était libre, et que eequedil saint Bernard est très-vrai : Ubi volunias, ibi liberlas.
Quatrièmement, que la meilleure et la plus rte notion qu'on puisse avoir du libre arbitre e:>t dédire, comme saint Thomas, que «•'est potestas ou facilitas ad opposita.
Cinquièmement, que quoique cela semble signifier la môme chose que l'indifférence, il est néanmoins plus avantageux de se >ervir du premier que de ce dernier. Car !e mot d'indifférence semble marquer un quilibre qui n'est nullement nécessaire au re arbitre, et semble opposé aux déterminations infaillibles, qui ne sont point du
• ut ( oinraires à la liberté : au lieu qu'on ne trouve point ces deux inconvénients dans -es mot-, facilitas ad opposita, comme on le a ■uiprendia mieux par un exemple. On offre des présents à un bon juge pour le corrompre. Quoiqu'il se trouve absolument déterminé à ne les point accepter, il est certain néanmoins que c'est librement qu'il les refuse. On demeure d'accord de la chose; il ne s'agit que de l'expression. Ne semblc-t-il pas, monseigneur, que ce serait faire tort à la vertu de ce juge incorruptible, si, pour inarquer qu'il a fait cela librement, on disait qu'il a été dans l'indifférence d'accepter ou <ie refuser ses présents? Car cela pourrait marquer la disposition d'un homme médiocrement vertueux, qui aurait, hésité s'il les Accepterait ou s'il les refuserait. Mais on ne donne pas cette idée, quand on dit seule-
Bt qu'il a eu le pouvoir d accepter ou de
refuser ces présents; puisque l'on conçoit
eut que de deux choses opposées, "qui
codent de notre libre arbitre, quelque
' ■ il esl imprimé dans le tome I" du Recueil des Traités de M. Arnauld sur la giàce générale,
• lan> l.i Justification de ce docteur, publiée par le P. Qoesnel, ei dans le recueil qui a pour titre :
a Arnaldina.
1 • ■ '■• dispute éiaitentre M. Arnauld luimême 1 1 M. Nicole ; et la suite de la lettre en marquera I (dijei.
•) Il '•' pour dire : Du pouvoir physique. Col ni tt les suivant! imprimés dans te recueil
déterminé que l'on soit de faire l'une , un pourrait fane l'autre si on le voulait. El r'est la rai-on pourquoi on n'est pas libre i l'égard du bonheur en général, parce, qu'un
esl I llemenl déterminé par une nécessité naturelle a vouloir être heureux , que nous ne pouvons pas dire : Si je pouvais, si j<« voulais ne pas vouloir être heureux.
Un autre écrit queje serais bien aise, Monseigneur, que vous voulussiez prendre la peine d'examiner, est d'une autre nature. C'est un écrit polémique sur une dispute entre deux amis (358) qui sont toujours demeurés dans une union parfaite de charité et d'amitié, quoiqu'ils se trouvent présentement divisés sur un point sur lequel ils ont été longtemps parfaitement d'accord. Ce n'est pas qu'ils ne le soient sur le capital de la doctrine : mais il y a des questions incidentes dont ifs n'ont pu convenir, et je souhaiterais, Monseigneur, que vous en voulussiez être le juge. On examine dans ce second écrit (359) cette nouvelle pensée : que tous les hommes seraient dans une impuissance physique de faire le bien salutaire, laquelle rendrait excusables ceux qui manqueraient de le faire, s'ils n'en étaient délivrés par une grâce générale, actuelle, intérieure et surnaturelle, non-seulement préparée et offerte, mais actuellement donnée à tous et à chacun en particulier. C'est le sujet du différend.
Le troisième écrit est plus court, et d'une forme extraordinaire ; car on y a suivi la méthode des géomètres (300). li est différent du précédent, en ce que dans !e précédent on combat un système de doctrine dont ou n'a pu convenir, en renversant le principe sur lequel on l'avait établi ; au lieu que dans celui-ci on le combat par les suppositions qu'il renferme, dont on fait voir, ce me semble, démonslralivement la fausseté.
Il y a encore deux autres écrits : l'un latin, qui a pour litre : Dissertatio bipartita, an veritas propositionum quœ necessario et immulabiliter verœ sunt, videantur a nobis in prima et inercata veritate quœ JJeus est : et An , qui amat castitatem, vel quamlibet aliam virtutem moralem, eo ipsoamet œternam, quœ in Deo est, ralionem caslitalis (3(51).
Et l'autre français (362), sur le même sujet, pour répondre à ce qu'un savant religieux, à qui vous avez, Monseigneur, fait l'honneur de témoigner de l'affection , avait opposé à la dissertation latine. Ce dernier écrit contient diverses choses qui peuvent beaucoup servir à éclaircir ce qui est traité dans le troisième écrit.
Souffrez, Monseigneur, que je prenne la liberté de vous dire encore qu'il y a une
déjà cité.
(560) Il est intitulé Ecrit géométrique de la grâce générale.
(301) Dans celle (lisser talion, l'auteur combattait en particulier le sentiment du célèbre Huygens, docteur <!e Louvain.
(ôOi) Cel écrit a pour litre : Règles du bon teu:,t etc., et est dirigé contre dom François Lami, qui avait entrepris de teinter la dissertation ue M. Arnauld.
PAUT. XIV. LETTRES UlVLRSLS.
chose qui me parait importante dans la matière de la grâce. Je n'en ai rien écril on particulier; mais je crois l'avoir bien expliqué dans ma dissertation théologique touchant la proposition censurée, partie m, article 2 et article k. On y marque les différentes opinions des théologiens touchant la grâce actuelle, qui est le principe de la bonne volonté; les uns la mettant in misericordia Dei et forma infurrenle, et les autres , tu solu misericordia Dei, quœ interius motum mentis opéra tur. Or, je suis persuadé que cette dernière opinion est celle de saint Augustin et de saint Thomas, et la plus conforme à la raison, et qu'en la suivant il est bien plus aisé d'expliquer l'efficace de la grâce, et de concilier cette efficace avec la liberté, lors surtout que l'on définit le libre arbitre facilitas ad opposita, comme a fait saint Thomas. Car, selon les principes de ce saint, je veux librement tout ce que je veux, n'étant point déterminé à le vouloir par une nécessité naturelle, qui m'ôterait le pouvoir de vouloir le contraire. Ainsi Jésus-Christ a voulu très-librement souffrir la morten suite du commandement qu'il en avait reçu de son Père, quelque déterminé qu'il y ait été, parce que c'est son amour qui l'y a déterminé, et non une nécessité naturelle qui l'aurait nécessairement attaché à vouloir mourir.
De combien d'autres choses souhaiteraisje, Monseigneur, vous pouvoir entretenir? Mais ce n'en est pas encore le temps, et je ne sais si, à l'âge où je suis, je dois me baller que ce temps vienne jamais pour moi. Je vous avoue, Monseigneur, que s'il y a quelque chose qui me louche dans l'état où Dieu veut que je sois, ce sont ces sortes do privations. Il m'a l'ait la grâce de les porter Tvee beaucoup dé paix et de tranquillité: j'espère qu'il me soutiendra par sa miséricorde jusqu'à la tin, et qu'il me rendra fidèle à suivre la voie par laquelle il veut que j'aille à lui. Vos prières, Monseigneur, et votre bénédiction peuvent beaucoup contribuer à m'en obtenir la grâce. C'est avec une grande confiance que je vous demande l'un et l'autre, comme c'est avec un profond respect que je serai toujours, etc.
Antoine Arnalld, doct. de Sorb.
Juillet 1693,