PART. XU. THEOL HISTORIQUE. — II. IIIST. DE FRANCE. UV. XV
l'alliance qu'il avait faite avec les Turcs. Sa harangue lut longue et vigoureuse ; il la
conclut en assurant ses soldats qu'une seule bataille allait les rendre maîtres de tout le royaume de Fiance, ou plutôt qu'en se montrant seulement à des troupes déjà défaites par la terreur, ils feraient prompte* nient cotte conquête.
Dès là, on ne parla plus dans l'armée de l'empereur que des dons qu'il ferait à ses serviteurs, des charges, des terres et des gouvernements de France. Il attendait tous les jours des nouvelles du comte de Nassau, qui devait entrer en Picardie, et qui passa en effet la rivière de Somme dans le même temps.
Le roi cependant était à Lyon, et prévoyant que l'empereur s'assurerait d'Avignon pour avoir un passage sur le Rhône, il envoya le maréchal de Montmorency, grand maître de France, avec ce qu'il avaitde troupes plu;> prêtes ; il lui ordonna seulement de ne rien hasarder et défaire le dégât partout sur le passage de l'empereur.
Le grand maître alla visiter les places do Provence , fortifia les Donnes places et abandonna les faibles , entre autres Antibes et Aix, capitale de la province et siège du parlement. On peut juger quelle élait la consternation des peuples, et combien ce triste état des affaires enflait le cœur aux ennemis : on ne songeait pas même à les harceler sur les passages. Le roi avait seulement partagé ses troupes eu deux; une partie s'était avancée avec le -grand maître, qui la fit retrancher vers Cavaillon, entre lu Rhône et la Durance. Lautrec campait sous Valence, où le roi ne tarda pas à se rendre ; il y demeura ferme, afin que si l'armée du grand maître élait forcée, celle de Valence lui servît de retraite, et que l'empereur trouvât une seconde armée, aussi forte que la première , sur son passage.
On eut bien de la peine à tenir ainsi les Français renfermés dans un camp , contre le génie de la nation ; ils demandaient qu'on les menât à l'ennemi, surtout ceux qui en étaient proches, et ils pressaient le grand maître de marcher hardiment contre l'empereur avant que toutes ses troupes fussent assemblées. Il les arrêta, en leur remontrant que c'était hasarder le royaume, que de hasarder une bataille ; ainsi on se tint sur la défensive, et ceux qui faisaient le dégât devant l'armée de l'empereur, avaient ordre de se reculer à mesure qu'elle avancerait, pour ne lui point donner de prise.
Il n'y eut que Monléjan qui, à force d'importuner le grand maître, obtint permission d'escarmoucher contre l'avant-garde ennemie, commandée par Ferrand de Gonzague.
Roissi se joignit à lui ; et comme ils avaient deux mille hommes sortis de Fossan, ils crurent qu'avec de si bonnes troupes ils remporteraient quelques avantages, en attaquant l'ennemi dans îles dédiés , sur les montagnes, du côté de Grasse; mais ils furent surpris à Riignoles, d'où faisant leur retraite par des chemins creux , ils eurent l'avan-
OFlvhes compl. de Rossuf.t. XI.
lage quoique plus faibles, jusqu'à ceqii'éliiiit
poussés en pleine campagne, ils succombèrent 5 la force.
Monléjan et Roissi furent pris avec la plupart de leurs gens, et à peine se sauva-t-iJ trois hommes d'armes. Ça été de tout temps une adresse des Espagnols d'exagérer leurs avantages; ils publièrent qu'ils avaient taillé en pièces l'a vaut-garde du roi de France et pris ses deux favoris ; ce qu'ils firent sonner si haut, «pie plusieurs princes se déclarèrent pour eux, et qu'ils jetèrent l'effroi jusque dans notre armée.
Le grand maître, après avoir mis ordre aux fortifications de la ville d'Arles, revint en diligence à Avignon {tour remettre les esprits. La manière ferme et agréable dont il agissait lui gagna le cœur de toute l'armée. Tous les matins, au soleil levant, après avoir oui la messe (car on remarque qu'il commençait par cet acte de piété), il ne manquait pas à donner audience à tout le monde: il visitait les fortifications et pressait tellement les travaux, qu'en peu de jours son camp fut presque imprenable ; il eut un soin particulier, non-seulement qu'il fût fort, mais f|u'il fût net, pour empêcher les maladies, et pour tenir les soldats en bonne humeur par l'agréable disposition de leurs logements.
On apprit en même temps que le comte do Nassau s'était rendu maître de Guise, par la lâcheté de la garnison et du gouverneur, qui ne firent nulle résistance. Cetle nouvelle vint au roi le même jour que celle de la défaite de Monléjan. De si mauvais commencements ne firent que le rendre plus attentil'à ses affaires; mais il apprit, peu de jours après, une nouvelle bien plus fâcheuse : ce fut la mort du dauphin François, jeune prince dont la prudence était au-dessus de son âge, et qui avait le cœur de toute la cour. 11 élait demeuré malade pendant le voyage de Valence, el quatre jours après il mourut à Tournon avec des douleurs et des convulsions étranges, ce qui fit soupçonner de l'empoisonnement.
La douleur du roi fut extrême, et sa constance fut admirée de tout le monde, il avait de grandes faiblesses sur le sujet des femmes; mais Dieu, par sa bonté, n'avait pas permis que cette passion étouffât tout à fait en lui les sentiments de la religion, qui se réveillaient de temps en temps dans les occasions extraordinaires. A celle-ci, on lui vit d'abord jeter de profonds soupirs; mais, tout d'un "coup, après un peu de réflexion, il leva les mains et les yeux au ciel, se souniellaui humblement aux ordres de Dieu, et reconnaissant que lui seul pouvait lui donner la force nécessaire pour soutenir un si grand malheur.
Après qu'il se fut ainsi résigné à la volonté de Dieu, il se mit à consoler les autres: ayant fait venir le duc d'Orléans, devenu dauphin, il lui dit que c'était à lui de le consoler, en faisant revivre les vertus ei les bonnes qualités de son frère, qu'il deva t non-seulement imiter, mais suroasscr. Il ^e
VUES COMPLETES 1>F. GOSSUËT.
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remit ensuite h travailler a ses affaires , et son affik lion par If soin qu*il en prenait. Jamais elles n'avaient été plus pressantes, et depuis la mort du Dauphin , tous
s jours le roi apprenait quelque nouvelle entreprise des ennemis. Après la prise de Guise, Nassau s'était avancé -ions la Picar- : il brûla toute la campagne-, et jeta l'é- |M)UTanle jusque dans Paris ; enfin, le r9 , ,> îùi à ce même jour que le roi perdit le Dauphin] il vint tomber sur Péronne, qu'il croyait emporter d'abord, parce qu'il n'v avait qu'une faible garnison.
En même temps l'empereur s'était emparé do Toulon, et avait saccagé la ville d'Aix, i i! partit le loaout pour assiéger Marseille. Il manqua d'j être tué d'un coup de canon, allant reconnaître la place avec le marquis du Guast. Il donna ordre aux aflaires, et retourna s Aix, dont il avait fait sa place d'armes. En partant, il envoya le mar- (juis du Guast pour tenter la prise d'Arles, et il laissa au duc d'Albe le soin du sié^e de Marseille; mais les choses n'allaient pas si vite qu'il s'était proposé.
Le maréchal de la Mark trouva moyen d'entrer dans Péronne avec cent hommes d'armes et mille hommes de pied, ce qui la mit en état de défense. Pour Paris , le cardinal du Belley, qui en était évêque, et que le roi avait "fait son lieutenant général, donna si bon ordre à tout, qu'en peu de temps celte grande ville se trouva fournie de vivres pour un an. L'entreprise d'Arles manqua par la diligence incroyable que le grand maître avait apportée à la fortifier; elle se trouva en si bon état, qu'on n'osa l'attaquer. Marseille ne craignait rien, forte par elle-même et munie de chefs, de soldats, de vivres et de toutes sortes de provisions.
Les impériaux, au contraire, soufflaient beaucoup; en passant, les paysans leur avaient tué beaucoup de gens, et la personne de l'empereur avait été plusieurs fois en péril. Les garnisons de Piémont les incommodaient extrêmement , en défaisant leurs convois et en brûlant leurs magasins. Depuis qu'ils furent à Aix, ville éloignée de Toulon, d'où l'empereur faisait amener ses vivres, ils manquèrent presque de pain, et on n'en voyait qu'à la table des officiers généraux.
Dans cette disette, les soldats, principalement les Allemands, se jetaient sur les délicieux raisins que porte celte contrée, et périssaient par la dyssenterie. L'empereur avait vainement tenté d'engager le Pape et les princes d'Italie à l'aider dans une guerre qu'il disait n'avoir entreprise que pour leur commun intérêt. Le Pape avait répondu que le Turc seul tirerait avantage de celte guerre, et qu'il était bien éloigné d'entretenir un feu qu'il voudrait éteindre de son sang. Les potentats d'Italie s'élaient excusés par de semblables raisons.
Cependant les forces du roi croissaient tous les jours. Boisrigauld, son ambassadeur auprès des Suisses, malgré les vio-
lentes sollicitaiion« (]qs, ministres de l'empereur, sut persuader aux cantons qu'ils se ruinaient eux-mêmes en laissant ruiner la France, et qu'ils perdraient non-seulement leurs grosses pensions qu'ils tuaient d'un si grand royaume, mais encore tous les moyens de défendre leur liberté contre la puissance d'Autriche. Touchés de ces raisons, ils permirent des levées considérables. Il est vrai qu'elles ne se firent pas ouvertement, les soldats venaient à la file, par des chemins détournés, joindre leurs camarades qui étaient déjà en grand nombre dans l'armée du roi. Il les reçut à Valence, et donna lui-même une chaîne d'or à chacun de leurs capitaines.
Ses forces étaient déjà presque égales h celles de l'empereur, et il attendait encore de nouveaux renforts. Le coude Gui de Rangon avait rassemblé en Italie dix mille hommes de pied et six cents chevaux, que le roi lui avait fait congédier, pour contenter l'empereur, un peu avant qu'on en fût venu à la force ouverte. Il envoya le dauphin avec titre de général, dans l'armée que commandait le grand maître. Il lui dit en partant, qu'il l'envoyait non pour commander, mais pour apprendre à commander sous un si grand capitaine : Allez, lui ditil, et conduisez-vous de telle sorte, que si vous notiez pas ce que vous êtes, on désirât que vous le fussiez.
A l'arrivée du dauphin, la jeunesse qui le suivait ne parlait que de combattre, et accusait le grand maître de lâcheté. A les entendre , il n'y avait rien de si facile que de faire lever le siège, et ils répondaient du succès ; mais le grand maître, qui savait qu'une des plus grandes qualités d'un général était de ne pas se laisser émouvoir aux discours et aux reproches des siens, demeura ferme dans son dessein de ne rien hasarder. Il connaissait le triste élat des troupes de l'empereur qui dépérissaient tous les jours ; ainsi il se contentait de leur donner des alarmes continuelles, de battre leurs fourrageurs et de leur couper les vivres.
Ce n'était pas lui seulement qui les leur ôtait, un convoi que l'empereur avait fait préparer à Toulon avec grand soin fut défait en chemin par les paysans. Le duc d'Albe ne voyait que famine et mortalité dans son camp. Le reste de l'armée, qui campait aux environs d'Aix, n'était pas en meilleur élat. Antoine de Lève y mourut de maladie, à quoi contribua beaucoup le chagrin qu'il eut du mauvais état des affaires, que tout le monde imputait à ses conseils.
Cependant Gui de Rangon fit avec César Frégose, un des chefs de son armée, une entreprise sur Gènes; elle ne réussit pas , parce que l'artillerie leur manquait. Ils prirent le chemin du Piémont, pour ne point demeurer inutiles. A leur approche, les impériaux quittèrent le siège de Turin ; ce fut le 3 de septembre. Ces troupes victorieuses reprirent tout le marquisat de Saluées, el plusieurs places du Piémont où il y avait
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des vivres pour l'armée d'Aix ; ainsi la misère y croissant tons les jours, l'empereur commençait à songer à la retraite, et rien ne le retenait que la honte de retourner en arrière, sans rien faire après tant do bruit. A la fin il fallut céder à la nécessité; car encore que sa flotte, conduite par André Doria, lui eût amené des vivres.il n'y en avait pas assez pour achever son entreprise.
Il fit embarquer son artillerie, et pour couvrir sa retraite, il commanda à ses soldais de se tenir prêts à marcher, comme s'il eût eu quelque grand dessein. Le roi, qui ne pouvait se persuader qu'il s'en retournât sans rien entreprendre, ne douta pas qu'il ne vînt attaquer le grand maître : il accourut en diligence ; mais aussitôt qu'il fut arrivé au camp, il apprit que l'empereur avait repris le chemin d'Italie; partout où passait son armée, elle laissait tout le pays plein.de morts ou de mourants , et de cinquante mille combattants à peine en emmena-t-il vingt cinq ou trente mille.
On blâma le grand maître et le roi même de n'avoir pas poursuivi une armée qui se retirait en si mauvais état. Le conseil de ne point combattre ne paraissait plus de saison dans un temps où il n'y avait rien à hasarder, et l'empereur lui-même dit souvent depuis, qu'il devait son salut à la circonspection du grand maître; mais on fut si aise d'être délivré de la crainte qu'on avait eue de tout perdre, qu'on ne songea pas à profiter d'une occasion si favorable. On l rit pour prétexte qu'il fallait aller secourir Péronne, que l'on supposait pressée. Elle n'avait plus besoin de secours.
Le maréchal de la Mark, après avoir soutenu quatre furieux assauts, réduisit les ennemis à ne pouvoir rien entreprendre. Ainsi il fallut lever le siège, et le roi en apprit la nouvelle incontinent après la retraite de l'empereur, c'est-à-dire, environ le 15 septembre. La levée du siège de Péronne ne donna pas moins de joie à toute la France que celle du siège de Marseille ; car, comme le roi avait opposé de grandes forces à l'empereur vers la Provence, il y avait moins à craindre de ce côté-là : mais tout était en péril du côté de la Picardie, où Nassau n'avait à combattre que les garnisons des places.
Langey fut cause en partie du bon succès de nos affaires, en détournant les troupes qui devaient venir d'Allemagne grossir les armées ennemies. 11 était parti de France au commencement de juin, aussitôt qu'il avait reçu ses ordres. Les traverses qu'il eut dans son voyage et dans sis négociations sont incroyables; car l'empereur, qui se souvenait des grandes choses qu'il avait faites contre lui en Allemagne, n'eut pas plutôt appris que le roi l'y renvoyait, qu'il résolut de tout remuer pour empêcher son passage ; il avait disposé des troupes sur les bords du Ilhin, et ceux qui les commandaient avaient tous le portrait de Langey, qu'on avait trouvé moyen de faire si res-
semblant, qu'il était impossible de le mé connaître.
En effet, comme il était prêt à passer, si bien déguisé qu'il croyait pouvoir tromper les plus clairvoyants, il sévit tout d'un coup reconnu. Un officier, qu'il ne connaissait point, après l'avoir salué en français, par son nom, à basse voix, lui dit du même ton (ju'il avait deux mois à lui dire dans nue maison qu'il lui monlra. Langey enlra, et il apprit que ce gentilhomme, qui avait ordre de l'arrêter, ne désirait rien tant que de lui faire plaisir.
C'était un officier allemand, qui avait autrefois servi en France sous le comte de Furstemberg, et qui, dans une grande nécessité où il s'était trouvé par la perte de son bagage, avait reçu de Langey quelque libéralité. Il s'était toujours souvenu combien il l'avait obligé de bonne grâce, et pour lui en témoigner sa reconnaissance, il lui montra ses ordres et lui fit connaître combien d'officiers en avaientde semblables. Pour conclusion il lui conseillait de s'en retourner en France, et lui offrait pour cela toutes sortes de facilités ; mais Langey lui répondit en peu de mots, selon sa coutume, que sa vie était à son pays, qu'il allait pour servir son prince, et que rien, excepté la prison ou la mort, n'était capable de l'arrêter. Il se mit à raconter à ce gentilhomme le tort qu'on faisait à son maître en Allemagne, et combien on y déguisait ses bonnes intentions. Enfin il lui expliqua les ordres qu'il avait de donner toute satisfaction au corps de l'empire, et lit tant par ses discours, que cet officier, qi.i était chargé de l'arrêter, crut servir son prince en facilitant son passage.
Ainsi Langey arriva dans les terres do Saxe, où il était en sûreté, et passa île là n Munich, auprès du duc de Bavière, il n'eut pas moins de peine dans sa négociation, qu'il en avait eu dans son passage; on avait persuadé aux Allemands que le roi ne faisait la guerre que pour faciliter au Turc l'entrée dans les pays chrétiens. On avait fait mille fausses histoires des fraitements cruels qu'il faisait en France aux marchands allemands, et même aux Français qui avaient commerce en Allemagne, qu'il faisait, disait-on, mourir comme luthériens, sans écouter leurs défenses. On ne se contentait fias de rendre le roi odieux, on le rendait méprisable.
Les ministres de l'empereur avaient répandu une infinité de copies de la harangue que ce prince avait faite dans le consistoire ; mais il l'avaient ajustée à leur mode, et il> y faisaient parler l'empereur avec tant de hauteur, qu'on eût dit que le roi de Franco n'était auprès de lui qu'un petit prince. On avait môme débité un cartel de défi, qu'on disait avoir été présenté au roi, environné de ses princes et de ses barons, par un héraut qui lui portait une épée, émaillée d'un côté de couleur de sang, etde l'autre en forme de flammes, pour lui dénoncer la guerre à fou et à sang, s'il ne se désistait de celle qu'il faisait avec le Turc à la religion chrétienne.
OEUVRES COMPLETES DE BOSStJET.
Des choses si vaines avaient fait une si : uissanle impression sur l'esprit des peuples qu'ils couraient à iVim s'enrôler contre lo roi, le regardant comme perdu, et la France comme leur proie. Langey, au commenceun1!!!, n'était pas même écouté, mais*il lit imprimer tant de lettres et mutile mémoires in latin, en allemand et en français, qu'a la tin plusieurs ontrirenl les yeux.
I.a protestation qu'il faisait au nom du roi de soumettre tons ses différends à la diète de l'empire, tit un grand effet; mais ce qui acheva de désabuser le peuple, furent les marchands qui arrivaient des foires de Lyon, et qui, au lieu de se plaindre d'aucun mauvais traitement, ne cessaient au contraire de se louer des otites magnifiques que le roi leur avait faites pour faciliter le commerce, même en cas de rupture, s'engageant à leur fournir jusqu'à quatre et cinq cent mille écus, à rendre en France ou en Allemagne, après ou durant la guerre. Langey répondit de môme sur tous les autres articles, et satisfit tellement les princes et les peuples, qu'au lieu de treize mille lansquenets qui devaient descendre eu Champagne, à peine en demeura-t-il deux ou trois mille sous les étendards du roi des Romains. Il en envoya une partie en Italie et l'autre au comte de Nassau ; mais un si faible renfort n'eut aucun effet remarquable, et ainsi toutes les mesures de l'empereur furent inutiles.
Quoiqu'on eût résolu de ne pas poursuivre l'empereur en corps d'armée, on avait détaché de la cavalerie après lui; elle lui tua beaucoup de monde, el il fut contraint d'abandonner une infinité de malades. Il eut une peine extrême à se tirer des montagnes ; mais enfin il gagna Gênes, où ses galères l'attendaient pour le ramener en Espagne : il en vit périr deux devant le port de Gênes, et il en perdit six autres pendant le voyage. Il crut diminuer les pertes qu'il avait faites par mer et par terre, en disant partout qu'il rentrerait bientôt en France avec tant de forces, qu'elle ne pourrait y résister.
A l'égard du roi, il retourna à Lyon, où on fit durant son séjour le procès à "un Italien qui avait empoisonné le dauphin. Il s'appelait Sébastien Montécuculi; on l'avait arrêté sur des soupçons assez légers : on l'avait vu seulement tourner autour d'un vaisseau où l'on porlait de l'eau fraîche à boire au dauphin. Il confessa son crime à la question, et déclara de plus qu'il avait été suborné par Antoine de Lève et par Ferrand Gonzague, ajoutant qu'il avait promis de faire périr le roi et ses deux autres enfants par la même voie.
Les impériaux se moquèrent d'une déclaration extorquée par force et qui avait si peu de vraisemblance. Ils attribuèrent la mort du jeune prince à des excès de jeunesse, qui n'étaient que trop véritables, et que le roi eût eu peine à réprimer. Onsoup-^ çonna depuis Catherine deMédicis, comme intéressée à une mort qui lui assurait la Couronne. Quoi qu'il en soit, le coupable ' fut tiré à quatre chevaux, et on fut bien
aise à la cour d'avoir imputé la nioit du dauphin aux impériaux.
François, étant parti de Lyon, rencontra le roi d Ecosse sur le chemin de Paris. Au premier bruit de la guerre, ce prince avait levé seize mille hommes dans ses Ktals; il s'était embarqué avec eux pour venir au secours du roi, et quoique repousse'' deux fois par la tempête, il ne s'était point ralenti et avait piis terre en Normandie avec une partie de ses troupes. Il prit la poste pour se trouver h la bataille qu'on croyait que l'empereur devait donner : mais ayant appris sa retraite, il attendit le roi sur son passage, pour lui demander en mariage sa fille Madeleine, qu'il lui avait fait espérer.
[1535] Après quelques difficultés le mariage se fit à Blois avec grande satisfaction du roi d'Ecosse, qui se tint honoré par celle alliance. Il y avait une éternelle jalousie entre les rois d'Angleterre et les rois d'Ecosse; ainsi ce mariage donna du chagrin à Henri, et peu s'en fallut qu'il ne s'unît de nouveau avec l'empereur. Catherine, qui avait été le sujet de la rupture, était morte un an après la sentence du Pape; elle avait vu avant sa mort sa rivale odieuse au roi son mari. Il aima une autre maîtresse, etdansla suite il fit mourir Anne de Boulen pour ses impudicités.
L'empereur, ainsi déchargé de la protection qu'il devait à sa tante, et délivré des mauvais offices que lui rendait Anne, son ennemie, invita Henri à rentrer avec lui dans leurs anciennes confédérations contre la France. Il y était disposé, et ne pouvait pardonner à François le refus qu'il lui avait fait de suivre ses emportements contre le Saint-Siège ; mais son schisme et les cruautés qu'il avait exercées pour le maintenir avaient brouillé tout son royaume.
Il avait fait couper la tête à Thomas Morus, son chancelier, et à Jean Fischer, évoque de Rochesler, que le Pape avait fait cardinal dans la prison. C'étaient les deux plus grands hommes de l'Angleterre, que le roi n'avait jamais pu gagner. Ceux qui suivaient leurs sentiments craignirent d'avoir le même sort, et comme ils étaient en grand nombre, ils firent un parti considérable. Henri, qui avait eu peine à les apaiser, les appréhendait et n'osait s'engager dans de nouvelles affaires. Mais François connaissait son inconstance; il était d'ailleurs aigri contre l'empereur qui, en l'amusant de belles promesses sur le Milanais, s'était presque mis en état de l'accabler tout à coup, et il songeait combien il aurait à craindre, si le roi d'Angleterre se joignait encore à un ennemi si puissant.
Ainsi ses défiances, ses jalousies et sa colère contre l'empereur, qui l'avait traité avec tant de mépris, la honte d'avoir été trompé, et surtout l'ardente passion de recouvrer un si beau duché, l'ancien héritage de ses ancêtres, lui firent prendre un dessein qu'on n'aurait pas attendu de son courage. Ce fut de s'allier avec le Turc, et même de l'exciter contre la chrétienté. Ceux qui veulent l'excuser disent qu'il ne tint pas à l'em-
p reur qu'il ne se procurât un pareil appui, et l'accusent de ne s'être pas opposé, autant qu'il pouvait, aux entreprises des Ottomans, pour tenir en bride les Etats d'Allemagne, et môme son frère Ferdinand. Mais, quoi qu'il en soit, celui qui réussit le mieux dans do pareilles entreprises est toujours le plus malheureux.
La chrétienté a reçu un grand exemple sur ce sujet dans Louis XIV , qui se voyant attaqué par toute l'Europe, et même par l'empereur et tous les Etats de l'empire, sans qu'il leur eût donné aucun sujei , a été si éloigné de se servir du Turc, que le voyant résolu a faire la guerre ou à la Pologne, ou à la Hongrie, il n'a pas même voulu le déterminer au parti qui était le plus convenable aux intérêts de la France.
Charles et Ferdinand avaient leurs gens à la Porte, et ils n'oublièrent rien pour empêcher La Fores t, que François y avait envoyé, d'avoir audience de Soliman: mais ce gentilhomme, plein d'esprit, trouva moyen d'être introduit malgré les ministres que la maison d'Autriche avait gagnés. Il fit connaître à Soliman que l'empereur, qui venait de perdre en France sa réputation et ses meilleures troupes, ne serait pas en état de défendre ses États d'Italie , s'il y était attaqué de deux côtés : ainsi il l'invitait a occuper les côtes de Napl-es avec une puissante flotte, pendant que le roi entrerait, de son côté, dans le Milanais.
Soliman ne manqua pas à ses intérêts, et il promit à La Forest que sa flotte paraîtrait vers Se printemps. Il fil plus, il rompit avec la république de Venise, sous prétexte que dans le traité qu'elle venait de faire avec l'empereur, il y avait un article par lequel elle se liguait avec lui pour la défense de l'Italie. Soliman interpréta cet article contre lui, et saisit tous les vaisseaux de la seigneurie qui se trouvèrent dans ses ports. Voilà ce qui se préparait de loin contre l'empereur.
En France, durant l'hiver, on faisait de grands préparatifs pour la campagne prochaine; mais le roi, pour donner de l'éclat à ses entreprises, fit précéder les hostilités par les formalités de la justice. Il prit sa séance dans le parlement, avec les princes de son sang, les pairs et les seigneurs de son royaume. Là son avocat général remontra que l'empereur qui devait fidélité au roi pour ses comtés de Flandre, d'Artois et de Charolais,avaitfait diverses rébellions contre son souverain seigneur, et il montrait l'inutilité des traités de Madrid et de Cambrai, faits par le roi captif ou pour tirer do captivité ses enfants laissés en otage, et. concluait que ses comtés fussent confisqués et réunis à la couronne.
On fit semblant de délibérer, et on prononça un arrêt par lequel le roi ordonnerait que l'empereur serait ajourné sur la frontière, afin qu'il envoyât quelqu'un pour répondre aux conclusions du procureur général. La sommation fut faite par un Hérault, et personne ne comparaissant à l'ac-