‹ Œuvres compl`etes de Bossuet (volume 2)Chapitre 375 sur 458 · ABBESSE D'UN MONASTÈRE · texte numérisé non relu

ABBESSE D'UN MONASTÈRE

lb. est, mors, Victoria tua? (I Cor. xv, 35.) mée de lout cc qu/ene semL)ic avoir ,j,. ,..,.

0 mort, ou esl la victoire? rible, vous lui pourrez dire avec l'A OlrerO

Quand l'Eglise ouvre la bouche des pré- mort: °" cst ta victoire? « Ubietl , vwrs, ti-

dicateurs dans les funérailles de ses en- *-toria tua? »

fanis, ce n'est pas pour accroître la pompe C'est ce (lue Je tâcherai de

du deuil par des plaintes étudiées, ni pour vous fairo entendre dons cette courte exhor-

satisfaire l'ambition des vivants par de tation où j'espère que le Sainij-Esprit me fera

Tains éloges des morts : la première de ces la £râce do ramasser en peu de paroles des

deux choses est trop indigne de sa fermeté vérités très-considérables que je [miserai

et l'autre trop; contraire à sa modestie ; elle danf les Ecritures.

se propose un objet plus noble dans la so- C'est un fameux problème qui a été sou-

lennilé des discours funèbres; elle ordon- vent agité dans les écoles des philosophes,

no que ses minisires, dans les derniers lequel est le plus désirable à l'homme ou

devoirs que l'on rend aux morts, fassent con- de vivre jusqu'à l'extrême vieillesse, ou

terapler à leurs auditeurs la commune con- d'être proraplement délivré des misères de

dition de tous les mortels, afin que la. . cette vie. Je n'ignore pas, Chrétiens, ce que

. ». .^* pensent là-dessus la plupart des hommes.

. '. Mais comme il y a tanl d'erreurs re

pensée de la mort leur dans le monde avec un tel applaudissement,

donne un saint dégoût delà vie présente, et je neveux pas ici consulter les sentiments

que la vanité humaine rougisse, en regar- de la multitude, mais la raison et la vérité

dant le terme falal que la Providence divine qui seules doivent gouverner les esprits des

a donné à ses espérances trompeuses, hommes. Et certes il pourrait sembler au

Ainsi n'attendez pas, Chrétiens, queje vous premier abord que la voixeommune de la

représente aujourd'hui ni la perle de celte nature, qui désire toujours ardemment la rie.

maison, ni la jusie affliction de toutes ct>s devrait décider celte question. Car m la

dames à qui la mort ravit une mère qui les est un don de Dieu, n'est-ce pas un désir

a si bien élevées. Ce n'est pas aussi mon très-juste de vouloir conserver longtemps

dessein de rechercher bien loin dans l'anti- les bienfaits de son souverain? . . . .

quilé les marques d'une très-illustre n -

blesse qu'il me serait aisé de vous faire voir «

dans la race de Monterby, dont l'éclat e>t . . . . Et d'ailleurs étant certain qui

assez connu par son nom et ses alliances... longue vie approche déplus près I immor-

je laisse tous ces entretiens superflus, lalité, ne devons-nous pas souhaiter de

pour m'attacher à une matière et plus sainte tenir, si nous i ouvons, quelque image d

et plus fructueuse. Je vous demande seule- glorieux privilège dont notre naljire Ml

ment que vous appreniez de l'abbesse. . . décime. En effet, nous voyons que les pre-

nour laquelle nous offrons à Dieu le saint miers hommes, lorsque le monde plus inno-

saerifîce de l'Eucharistie, à vous servir si cent était encore dans son enfance, rem |

heureusement de la morUqu'elle vous oh- saient dos neufcenlsanspar leur vie, el que.

tienne l'immortalité. C'est par là que vous lorsque la malice s'est accrue, la vi<

rendrez inutiles tous les efforts de celle même temps s'esl diminuée. Dieu même,

cruelle ennemie, el que, l'ayanl enOn ilésar- donl la vérité infaillible doit être la :

(JtUYIlES INEDITES DE BOSSULT.

souveraine Je nos sentiments, élan! irrité aire nous, nous menace en sa colère d'aôger nos jours, el an contraire il promet uoe longue vie à coin qui observeront ses amandements. Enfin si cette vie est le champ fécond dans lequel nous devons semer pour la glorieuse immortalité, ne de- \ Ds-noits pas désirer que le champ sort ample et spacieux, afin que la moisson soit plus abondante, ex ainsi l'on ne peut nier

que

la longue vie ne soit souhaitable. Ces

raisons qui flattent nos sens gagneront aisément le dessus; mais on leur oppose d'autres maximes qui sont plus dures, à la vérité, et aussi plus fortes et plus vigoureuses. El premièrement, je dénie que la vie de l'homme puisse être longue, de sorte que souhaiter une longue vie, c'est n'entendre pas ses propres désirs. Je me. fonde sur ce principe de saint Augustin. Nihil est longum quod aliquando finit. Tout ce qui a fin ne peut être long. Et la raison en est évidente ; rar tout ce qui est sujet à finir s'efface nécessairement au dernier moment, et on ne peut compter la longueur de ce qui est entièrement effacé. Car de même qu'il ne sert

même par heures, par jours, par nuits, par années, et, dans cette considération, je

soutiens que le temps n'est rien, parce qu'il n'a ni forme ni subsistance; que tout son être n'est que de couler, c'est-à-dire que tout son être n'est que de périr, et parlant que tout son être n'est rien. C'est ce qui fait dir.c au Psalmiste retiré profondément en lui-même dans la considération de l'homme : F.cce mcnsurabiles posuisti dics ; Vous avez, dit-il, établi le cours de ma vie pour être mesuré ( Psal. xxxviu, 6) par le temps, et c'est ce qui lui fait dire aussitôt après : Et substantia mea tanquam nihilum ante te : et ma substance est comme rien devant vous (ibid.), parce que tout mon êire dépend du temps dont la nature est de n'être jamais que dans un moment qui s'enfuit d'une course précipitée et irrévocable. Il s'ensuit que ma substance n'est rien, étant inséparablement attachée a cette vapeur légère et volage qui ne se forme qu'en se dissipant, et qui entraîne perpétuellement mon être avec elle, d'une manière si étrange et si nécessaire que, si je ne suis le temps, je me perds, parce que ma vie demeure arrê-

de rien de remplir ce que j'avais écrit lors- tée; et si, d'autre part, je suis le temps qui

que j'efface tout par un dernier trait, ainsi Jq longue vie el laeourte sont toutes égalées par la mort, puisqu'elle les efface toutes également.

Je vous ai représenté, Chrétiens, deux opinions différentes qui partagent le sentiment de tous les mortels : les uns, en petit nombre, méprisent la vie; les autres estiment (pie leur .plus grand bien c'est de la pouvoir longtemps conserver. Mais peut-être que nous accorderons aisément ces deux propositions si contraires, par une troisième maxime qui nous apprendra à estimer la vie, non pour sa longueur, mais par son usage, et qui nous fera confesser qu'il n'est rien plus dangereux qu'une longue vie, quand elle n'est remplie que de vaines entreprises ou même d'actions criminelles ; comme aussi il n'est rien de plus précieux, quand elle est

se perd et coule toujours, je me perds nécessairement avec lui : Ecce mensurabiles posuisti diesmeos. D'où, (tassant plus outre, il conclut : In imagine pcrlransit homo (ibid., 7.j, l'homme passe comme ces vaines images que la fantaisie forme en elle-mê.i e dans l'illusion de nos songes, sans solidité et sans consistance. Mais élevons plus haut nos esprits, et, après avoir regardé le temps dans cette perpétuelle dissipation, considérons-le maintenant en un autre sens, en tant qu'il aboutit à l'éternité. Car celte présence immuable de l'éternité, toujours fixe, toujours permanente, enfermant en l'infinité de son étendue toutes les différences des temps, il s'ensuit manifestement que le temps peut entrer en quelque sorte dans l'éternité, et il a plu à notre grand Dieu, pour consoler les misérables mortels de la perte continuelle

utilement ménagée pour l'éhrnité ; et c'est qu'ils font de leur être par le vol irréparable

pour cette seule raison que je bénirai mille et mille fois la sage et honorable vieillesse d'Volan :c deMonterby, puisque, dès ses années les plus tendres jusqu'à l'extrémité de sa vie, qu'elle a finie en Jésus-Christ après un grand âge, la crainte de Dieu a été son guide, la prière son occupation, la pénitence son exercice, la charité sa pratique la plus ordinaire, le ciel tout son amour et son espérance. Désabusons -nous, chrétiens, des vaincs et téméraires préoccupations dont notre raison est tout obscurcie par l'illusion de nos sens ; apprenons à juger des choses par les véritables principes. Nous avouerons franchement, à l'exemple de celte abbesse, que nous devons dorénavant mesurer la vie par les actions, non par les années. C'est ce que vous comprendrez sans difficulté par ce

isonnement invincible. Nous pouvons re- Jer le temps en deux considérations différentes : nous le pouvons considérer pre-

f-rement en tant qu'il « ire en Jui-

du temps, que ce même temps qui se perd fût un passage à l'éternité qui demeure, et rtB celle distinction importante du temps considéré en lui-même, et du temps par rapport à l'éternité, se lire cette conséquence infaillible : si le temps n'est rien par lui-même, il s'ensuit que tout le temps c.->t perdu auquel nous n'aurons point attaché quelque chose de pi us immuable que lui, quelque chose qui [misse passer à l'éternité bienheureuse. Ce principe étant supposé, arrêtons un peu noire vue sur un vieillard qui aurait blanchi dans les vanités de la terre; quoique l'on me montre ses cheveux giis, quoique l'on mécompte ses longues années, je soutiens que sa vie ne peut être iongue, j'ose même assurer qu'il n'a pas vécu. Que sont devenues toules ses années? elles sont passées, elles sont perdues; il ne lui teste pas la moindre parcelle en ses mains, parce qu'il n'y a rien attaché de fixe ru de permanent; que si toutes ses années sout

litlERE DE

perdues, elles ne sont pas capables do foire nombre. (Je ne vois rien à compter dans celle vie dissipée, parce que loul est inutilement dissipé.) Par conséquent tout est mort en lui, sa vie /tant vide de toutes parts. C'est erreur de s'imaginer qu'elle puisse jamais être estimée longue. Que si je viens maintenant a jeter les yeux sur la dame si vertueuse qui a gouverné si longtemps cette noble et religieuse abbaye, c'est là où. je remarque, fidèles, une vieillesse vraiment vénérable. Certes, quand elle n'aurait vécu que fort peu d'années, les ayant fait profiter si utilement pour la bienheureuse immortalité, sa vie me paraîtrait toujours assez longue. Je ne puis jamais croire qu'une vie soil si courte, lorsque j'y vois une éternité tout entière. Mais quand je considère quatre vingt-dix ans si soigneusement ménagés, quand je regarde des années si pleines et si bien marquées par les bonnes œuvres, quand j« vois dans une vie si réglée tant de jours, tant d'heures et tant de moments comptés et alloués pour l'éternité, c'est là que je ne puis m'empêclier de dire : O temps utilement employé! ô vieillesse vraiment précieuse ? Ubi est, mors, Victoria? « O mort, où est la victoire? » Ta main avare n'a rien enlevé à cette vertueuse abbessej, parce que ton domaine n'est que sur le temps, et que la sainte dame dut désirer une heure qui l'a fait heureusement passer dans l'éternité. Si je l'envisage dans l'intérieur de son âme, j'y remarque dans une conduite tressage une simplicité chrétienne; étant humble dans ses actions et dans ses paroles, elle s'est toujours plus glorifiée d'êlre fille de saint Bernard que de tant de hauts aïeux de 'a race desquels elle est descendue. Elle passait la plus grande partie de son temps dans laméditationetdansla prière; ni les affaires, ni les compagnies n'éiaient pas capables de lui ravir le temps qu'elle destinait aux choses divines; ou la voyait entrer en son cabinet avec une contenance modeste et une aclion toute retirée, et elle répandait son cœur devant Dieu avec cette bienheureuse simplicité qui est la marque la plus assurée des enfants de la nouvelle alliance. Sortie de ces pieux exercices, elle parlait souvent des choses divines avec une affection si sincère, qu'il était aisé de connaître que son âme mettait sur ses lèvres les sentiments les plus purs et Jes plus profonds. Jusque dans Ja vieillesse la plus décrépite, elle souffrit

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