‹ Œuvres compl`etes de Bossuet (volume 2)Chapitre 441 sur 458 · TROISIÈME AMANTE · texte numérisé non relu

TROISIÈME AMANTE

I. — Marie Madeleine de qui Jésus avait chassé sept démons, accompagne la sainte Vierge jusqu'à la croix, avec Marie, sœur de sa mère el femme de Cléophas. (Matlh. xxix, 55, 56; Marc, xv, 40; xvi, 9; Luc. vm, 2; xxiii, 2, 4; Joan. xix, 25.)

Je ne vous quitte plus, ômère incomparable ;

Vierge, de votre sort compagne inséparable ,

Fallût-il avec vous affronter le trépas,

A la voix de Jésus, je veux suivre vos pas.

Allons : ainsi parlait la Iriste Madeleine,

Elle se souvenait de son affreuse peine,

Lorsque de sept démons, fiers suppôts des enfers ,

Captive , le Sauveur l'affranchit de leurs fers :

Dès cet heureux moment, toujours reconnaissante,

Elle fut de Jésus une parfaite amante ,

El sans craindre, l'horrible appareil de la croix

Elle l'accompagna jusqu'aux derniers abois.

Quand Jésus affligé dans son âme innocente

Que l'état malheureux du pécheur représente,

S'écria par le poids des crimes oppressé :

Mon Dieu, mon Dieu ,pourquoim'avez-vousdélaissc?

De quelle sainte horreur fut-elle pas frappée !

(I) Le srul manuscrit des poésies de Bossuet que nous avons pu consulter, présente ici une lacune que nous r. avons pu combler.

Combien vif lui parut le tranchant tic l'épée ! Combien saigna son cœur! combien de son amant, Pleura-t elle à ses yeux le saint délaissement ! Quoi ! Jésus est soumis au prince dos ténèbres ! Il ne voit que noirceur, que des objets funèbres ! Dedans comme au dehors on l'abreuve de fiel : Pour lui dure est la terre cl d'airain est le ciel. Le Fils est déhissé pour sauver les es; laves ; On le livre à l'enfer pour rompre nos entraves , (l'est le jour des démons : le peuple est possédé : <?Aux noires passions tout esprit a cédé. Aussi de leur erreur l'innocente victime, Par leur faible commun veut excuser leur ovime : Mon Père, que pour eux mes vœux soient exaucés, Pardonnez la fureur de ces cœurs insensés. Des aveugles pécheurs supportez l'ignorance , Et laissez aux mortels ce reste d'espérance : Tous ils sont enivrés et le démon vainqueur A d'énormes excès précipite leur cœur.

Madeleine le voit en cet état funeste, D'une si belle vie achever le beau reste: Il promet le salut au larron converti Aussitôt que du corps l'esprit sera sorti : Avec sa mère il voit le disciple qu'il aime, Tendre (ils, dans son cœur, il se transmet lui-même : C'est un autre Jésus qu'il forme en ce moment: Marie à cette lois enfante avec tourment; Le glaive pénétrant dont son âme est percée Va ramasser des saints la troupe dispersée, Et lui f.iit recevoir par un ordre éternel Pour eux tous dans son sein un amant maternel. Marie en cet état, est la femme féconde, L'Eve qui tout à coup met au jour tout le monde. Jean pour elle en lui seul les élus réunit , Et comme ses enfants tous elle les bénit ; Pour avoir dans Jésus une gloire infinie De Jésus elle boitloule l'ignominie; Pendant que sans pitié ses cruels ennemis Avec des traits amers lui reprochent son fils. J'ai soif : mais quand sera celte soif apaisée ? Ciel, distille d'en haut ta plus douce rosée. Mais non, c'est mon salut qu'à la croix il attend, Aimons; le seul amour le peut rendre content : Madeleine le donne à sa bouche altéré \ Par l'amour, de sa soif l'ardeur est tempérée ; D'un rocher il a pu lirer une liqueur, 11 ne peut rien tirer de mon perfide cœur. Ne pourra-t-il jamais m'arracher une larme ? Sa bon'é nous paraît, sa rigueur nous alarme, Le cœur est insensible et nous ne lui rendons Que vinaigre et que fiel pour ses célestes dons ! Une plus haute voix enfin se fait entendre, Jésus n'a plus qu'un souille cl d'un cœur toujours

[tendre II s'écrie en mourant que tout est consommé, Oui, jusquesà la mort, il a toujours aimé. D'un amour éternel sa mort esi le mystère Et son dernier soupir n'a rien d'involontaire ; 11 ne veut point mourir qu'il n'ait tout accompli

IIIOIS AMANTES. I7i

Et d'un parfait amour tout U devoii r. mpli.

Jusqu'à l.i moindre goutte il a bu le <a.

Ou vin Père Irrité composa son iupfi Victime consacrée an vengeur Immortd Comme de l'eau son sang i coule* sur Pastel.

On ne le connaît plus; sa face d

La merveille des veux, etttOUte déehin

Ce n'est plus ce docteur de tous si rCM l.en hé,

C'est l'homme de douleur, c'est un m r •

0 miracle inouï! pendant qu'à l'agonie,

Jésus avec son sang voit s'écouler sa vie,

Sa voix ne baisse pas : il expire en criant,

Délaissé de son Père il meurt en le priant ;

Et remet en ses mains son àmc désolée,

Qui même en se troublant ne fut jamais troublée.

Madeleine attentive à ce dernier effort,

Voit que ses yeux fixés se tournent à la mort;

Il se meurt; de son sang la source est desséchée,

Sa bouche est entr'ouverte et sa tète penchée ;

C'en est fait ; il n'est plus, tout est perdu pour moi,

Mon amant, mon époux, mon sauveur et mon roi •

Mais que vois-je ? soleil, de la pâle lumière,

Le reste défaillant échappe à ma paupière :

Tout tremble ; et par l'effet d'un mouvement affreux

Des tombeaux d'alentour se découvre le creux :

Des morts parmi les airs on voit voler les ombres.

Avec leur face triste et leurs figures sombres :

Tout l'univers s'ébranle et semble sans moteur

Vouloir s'ensevelir avec son Créateur.

II. — La même amante cherche Jésus dans son tombeau, voit deux anges et le voit lui-même. (Joan. xi, 10.)

Anges saints qui viles mes larmes Et la douleur pleine de charmes D'une amante auprès du tombeau Qui toute sa richesse enserre; • De Jésus sorti de la terre

Chantez le cantique nouveau.

Au creux d'une grotte enfon Dans le roc de nouveau percée, Dans un jardin délicieux :

A l'ombre de fertiles plantes.

Au milieu des Heurt odorantes Reposait le corps précieux.

Dès le malin, avant l'aurore, Les amantes venaient encore, Eprises d'un divin appas, Au saint lieu signaler leur zèle; El plus que les autres li.lele, Madeleine n'en sortait |

Tantôt vers le tombeau penchée.

Tantôt à l'entour épanchée,

Par mille regarda superflus,

Elle cherche, inquiète et triste.

Et va suivant comme à la piste Celui qu'elle ne trouvait plus.

N'est-ce pas là, dans cette roche, Qu'aujourd'hui vainement j'approcha

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