‹ Œuvres compl`etes de Bossuet (volume 2)Chapitre 65 sur 458 · LIVRE PREMIER · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER

l)i:S PRINCIPES DE LA SOCIÉTÉ PARMI LES HOMMES.

ARTICLE PREMIER f homme est fait pour vivre en société.

Première Proposition, Les hommes riont qu'une même fin, et un même objet, qui est Dieu. — a Ecoule, Israël ; le Seigneur notre Dieu est le seul Dieu. Tu aimeras le Seigneur ton Dieu, de tout ton cœur, de toute ton âme, el de toute la force. » (Deut. vi, Y, o.)

Il' Pr.op. /,' amour de Dieu oblige les hommes à s'aimer les uns les autres. — Un docleur de la loi demanda à Jésus: « Maître,, quel est le premier de tous les commande-

ents? Jésus lui répondit : Le premier de tous les commandements est celui-ci:

Ecoule, Israël ; le Seigneur ton Dieu est le seul Dieu, et tu aimeras le Seigneur ton Dieu de toul ton cœur, de toute ton âme, de toute ta pensée, et de toute la force; voilà le premier commandement. Et le second, oui lui est semblable, est celui-ci : Tu aimeras ton prochain comme toi-même. >.

[M»re. xi!, 29, 30, 31 )

'< En ces deux préceptes consiste toute la Loi et les Prophètes. » [Mat th. xxn, 40.)

Nous nous devons donc aimer les uns les autres, parce que nous devons aimer tous < nsemble le. même Dieu, qui est notre Père nmun; et sou unité est notre lien. « il D y aqu'un seul Dieu, » dit saint Paul (i Cor. fui, 1, 5, C); « si les autres comptent plusieur? dieux, il n'y en a pour nous qu'un seul, qui est le père d'où nous sortons tous, Faits j our lui. »

S'il y a des peuples qui ne connaissent pas Dieu, il n'en est pas moins pour cela le Créateur, et il ne les a pas moins faits à son image el ressemblance. Car il a dit en créant l'homme : « Faisons l'homme à notre image et ressemblance {(îen. i, 20, 27), » et un peu après : «El Dieu créa l'homme à son image; il le créa à l'image de Dieu. »

î) le répète souvent, afin que nous entendions sur quel modèle nous sommes formés, ■et que nous aimions les uns dans les autres l'image de Dieu. C'est cequil'ait dire à Nolre- Seignéur, que le précepte d'aimer le prochain est semblable à celui d'aimer Dieu : parce qu'il est naturel que qui aime Dieu, aime aussi pour l'amour de lui toul ce qui csl fait à son image ; et ces deux obligations sont semblables.

Nous voyons aussi que quand Dieu défend d'attenter à la vie de l'homme , il en ncmd cette raison ; « Je rechercherai la vie de l'homme de la main de toutes les bêles et de la main de l'homme. Quiconque répandra le sang humain, son sang sera répandu : parce que l'homme est fait à l'image de Dieu. >/ (Gen. îx, 5, 6.)

Les bêtes sont en quelque sorte appelées, dans ce passage, au jugement de Dieu, pour y rendre compte du sang humain qu'elles auront répandu. Dieu parle ainsi pour faire trembler les hommes sanguinaires; et il est vrai, en un sens, que Dieu redemandera môme aux animaux les hommes qu'ils auront dévorés, lorsqu'il les ressuscitera, malgré leur cruauté, dans le dernier jour.

PART. XI!!. THEOL. SOCIALE. - POLITiQl.T; TIREE DE L'ECRITURE LlV. I.

IUr Prop. Tous les hommes sont frères. —

Premièrement, ils sont ions enfants du infime Dieu. « Vous êtes lous frères, » dit le Fils de Dieu (Malth. xxm, 8, 9), « cl vous ne devez donner le nom de père à personne sur la terre, car vous n'avez qu'un seul père qui est dans les deux. »

Ceux que nous appelons pères, et d'où.

nous sortons de la chair, ne savent pas qui nous sommes; Dieu seul nous connaît de toute éternité, et c'est pourquoi Isaïfi disait [Isa. lxiii,1G) : *< Vous êtes notre vrai père ; Abraham ne nous a pas connus, et Israël nous a ignorés: mais vous, Seigneur, vous êtes notre père et notre protecteur; votre nom est devant tous les siècles. »

Secondement, Dieu a établi la fraternité des hommes en les faisant lous naître d'un seul, qui pour cela est leur père commun, et porte en lui-même l'image de la paternité de Dieu. Nous ne lisons pas que Dieu ait voulu faire sortir les autres animaux d'une même tige. « Dieu fit les bêles selon leurs espèces ; et il vit que cet ouvrage était bon, et il dit: Faisons l'homme à notre image et ressemblance. »(Gen. i, 25, 20.)

Dieu parle de l'homme en nombre singulier, et marque distinctement qu'il n'en veut faire qu'un seul, d'où naissent tous les autres, selon ce qui est écrit dans les Actes (Act. xvn, 26), que « Dieu a fait sortir d'un seul tous les hommes qui devaient remplir la surface delà terre. » Le grec porte que Dieu les a faits (d'un même sang). J! a même voulu que la femme qu'il donnait au premier homme fût tirée de lui, afin que tout fût un dai.s le genre humain. « Dieu forma en femme la côte qu'il avait tirée d'Adam, et il l'amena à Adam, et Adam dit : Celle-ci est un os tiré de mes os, et une chair tirée de ma chair • son nom même. marquera qu'elle est tirée de l'homme ; c'est pourquoi l'homme quittera son père elsa mère pour s'attacher à sa femme ; et ils seront deux dans une chair. » (Gen. n, 22, 24.)

Ainsi le caractère d'amitié est parfait dans le genre humain ; et les hommes, qui n'ont lous qu'un même père, doivent s'aimer comme frères. A Dieu ne plaise qu'on croie que les rois soient exempts de cette loi, ou qu'on craigne qu'elle ne diminue le respect qui leur est dû. Dieu marque distinctement que les rois qu'il donnera à son peuple, « seront tirés du milieu de leurs frères (Deut. xvii, 15, 20) ; )- un peu après : « Ils ne s'élèveront point au-dessus de leurs frères par un sentiment d'orgueil; » el c'est à celle condition qu'il leur promet un long règne.

Les hommes ayant oublié leur fraternité, et les meurtres s'étant multipliés sur la terre, Dieu résolut de détruire tous les hommes (Gen. vi,7), à la réserve de Noé et de sa famille, par laquelle il répara tout le genre humain, et voulut que dans ce renouvellement du monde nous eussions encore tous un. même père.

Aussitôt après, il défend les meurtres, en avertissant les hommes qu'ils sont tous frères, descendus premièrement du même

Adam, ci ensuite du n ôme Noé : < Je rc< hercherai, » dit-il (Gen. i\, 5), « la vie dé l'homme

de la main de l'homme et de la main deson frère. »

IV* Prop. Nul homme n'est étranger à un autre homme.-- Noire-Seigneur, après avoir établi le précepte d'aimer son prochain, interrogé par un docteur de la loi, qui était celui que nous devons tenir pour notre prochain, condamne Terreur des Juifs, qui ne regardaient comme tels que ceux de leur nation. Il leur montre, par la parabole du Samaritain qui assiste le voyageur méprisé par un prêtre et par un lévite, que ce n est pas sur la nation, mais sur l'humanité en général, que l'union des hommes doit être fondée. « Un prêtre vit le voyageur blessé, et passa; et un lévite passa près de lui et continua son chemin. Mais un Samaritain, le voyant, fut touché de compassion. » (Luc. x, 31, 32, etc.) Il raconte avec quel soin il le secourut, et puis il dit au docteur (ibid , 3G, 37) : « Lequel de ces trois vous paiait être son prochain? et le docteur répondit : Celui qui a eu pitié de lui ; et Jésus lui dit : Allez, et faites de même. »

Celte parabole nous apprend que nul homme n'est étranger à un autre homme, fût-il d'une nation auiant haïe dans la nôtre, que les Samaritains l'étaient des Juifs.

Ve Prop. — Chaque homme doit avoir soindes autres hommes. — Si nous sommes lous frères, lous faits à l'image de Dieu et également ses enfants, lous une môme raie et un même sang, nous devons | rendre soin les uns des autres; et ce n'est pas sans raison qu'il est écrit : « Dieu a chargé chaque homme d'avoir soin deson prochain.» (Eccli. xvii, 12.) S'ils ne le font pas de bonne foi, Dieu en sera le vengeur : car ajoute \' Ecclésiastique (Ibid., 13), « nos voies sont toujours devant lui et ne peuvent être cachées à ses yeux. » Il faut donc secourir noir* prochain, comme en devant rendre compte à Dieu qui nous voit.

Il n'y a que les parricides et les ennemis du genre humain qui disent comme Caïn (Gen. îv, 91 : « J'1 ne sais où est mon frère ; suis-je fait pour le garder? »

« N'avons nous pas tous un même père ? n'est-ce pas un même Dieu qui nous a crées ? pourquoi donc chacun de nous méprisel-il son frère, violant le pacte de nos pères?» (Mal. n, 10.)

VIe Prop. L'intérêt même nous unit. — « Le frère, aidé de son lière, est comme une ville forte. » (Prov. xvm, 19.) Voyez comme les forces se multiplient par la sûciéléet le secours mutuel.

« Il vaut mieux être deux ensemble, que d'être seul, car on trouve une grande utilité dans cette union. Si l'un tombe, l'autre le soutient. Malheur à celui qui est seul : s'il tombe, il n'a personne pour le relever. Deux nommes reposés dans un même lit, se réchauffent mutuellement. Qu'y a-t-il déplus froid qu'un homme seul? Si quelqu'un est trop fort contre un seul, deux pourront lui

Page 1