PART. XII. TI1E0L HISTORIQUE. — II. 1IIST. DE FRANCE. LIV. XII
mais depuis ce temps-là il n'eut plus l'esprit si ncl ni si bon qu'auparavant. 11 s'échauffa plus ipie jamais contre les Suisses, et pour s'en venger, il envoya demander des secours d'hommes et d'argenta ses villes des Pays-Bas.
Elles répondirent, d'un commun accord, qu'elles étaient prêles de donner leurs biens et leur sang pour sa défense; mais qu'elles étaient résolues de ne pas l'aider à continuer une guerre injuste, il est aisé de juger combien une telle réponse devait irriter un prince de son humeur, et combien il lui futfAcheux de sentir son pouvoir affaibli, même parmi ses sujets. I) ne laissa pas, malgré leur refus, de lever une grande armée, presque toute composée d'étrangers, parce qu'il se défiait de ses sujets et ne croyait pas qu'ils pussent prendre confiance en lui depuis la trahison qu'il avait faite au connétable.
Avec cette armée il alla camper devant Morat; le duc de Lorraine, qu'il avait dépouillé de ses Etats, se joignit aux Suisses avec quelque peu de troupes. L'armée de Charles fut mise en déroute dès le premier choc; mais il n'en arriva pas comme à la première bataille, où le duc ne perdit que sept hommes, parce que les Suisses n'avaient point de cavalerie ; ici, où ilsavaient quatre mille chevaux et de fort bons hommes, ils poursuivirent vivement les fuyards et en mirent dix-huit mille sur la place. René II, duc de Lorraine, mena aussitôt l'armée victorieuse dans son duché, où il prit en passant quelques places, et alla mettre le siège devant Nancy.
Charles, plongé dans la douleur, se renferma durant six semaines, ne pouvant supporter la vue des hommes, et croyant que la lumière même du soleil lui reprochait sa défaite; il vit à cette fois qu'il allait être abandonné de tous ses amis. La défiance qu'il avait de la duchesse de Savoie l'obligea à la faire prendre chez elle, et à l'envoyer prisonnière dans un château près de Dijon.
Cependant il donnait des ordres pour lever de nouvelles troupes, mais assez nonchalamment, et il semblait qu'il ne fil plus rien que par obstination. Au lieu de tourner son cœur à Dieu dans son affliction, il se livra au dépit et au désespoir ; sa colère devint plus que jamais impétueuse et terrible. Aucun des siens n'osait l'avertir des choses nécessaires; et à peine pouvait-on approcher de lui ou lui parler. Ses chagrins affaiblirent sa santé; il tombait dans des défaillances fréquentes, et il fallut faire des remèdes extraordinaires pour lui rappeler la chaleur et le sang au cœur.
Le duc de Lorraine pressait cependant Nanuy, et Charles, abandonné à ses déplaisirs, perdit l'occasion de secourir cette place. Le capitaine Looin, qui y commandait les Anglais, homme de basse naissance, mais de grande vertu, ayant été tué d'un coup de canon, sa mort fit perdre le courage à ses soldats, qui, peu entendus au siège, se mirent à murmurer contre le gouverneur,
Œuvres compl. de Bossu et, XL
et le contraignirent à parlementer; s'il eût eu la Corée de leur parler connue il devait,
il les aurait réduits, et n'aurait pas capitulé, comme il lit, très-mal à propos.
Deux jours après le traité, le due de Bourgogne arriva avec son armée, et trouvant la pince rendue, il résolut de la r'assiéier : il eût mieux valu pour lui qu'il ne se fût pas obstiné à ce siège malheureux ; il aurait pu facilement, en 'prenant les petites places d'alentour, tenir Nancy à l'étroit et comme bloqué; par ce moyen, ses troupes ne se seraient point fatiguées, et il eût fait périr la place sans rien hasarder; mais, comme dit à cette occasion Philippe de Coinines, « Dieu préparc de tels vouloirs extraordinaires aux princes, quand ïl veut changer leur fortune.»
Environ dans ce mêmetemps, la duchesse de Savoie, qui était assez négligemment gardée, envoya demander au roi des gens pour la délivrer. Il ne voulut pas manquer à sa sœur dans un besoin si pressant; elle fut tirée de sa prison, et vint trouver Louis au Plessis-Iez-Tours, où il s'était retiré à son ordinaire, ne jugeant plus sa présence nécessaire à Lyon après l'affaire de Morat. Il alla au-devant de la duchesse, qu'il aborda eu riant, et l'appela Bourguignonne ; à quoi elle répondit qu'elle était fort bonne Française, et lui témoigna beaucoup de reconnaissance; elle fut très-bien reçue, et ils traitèrent leurs affaires avec une commune satisfaction.
Les historiens remarquent qu'elle était vraie sœur du roi, et qu'elle n'était pas moins cachée ni moins artificieuse que son frère. Ils se connaissaient trop pour se plaire ensemble et pour se fier l'un à l'autre : ils s'embrassèrent mutuellement, et se séparèrent bientôt avec de grands compliments, fort contents de ne se plus voir. & Cependant le duc de Lorraine levait des troupes en Suisse et en Allemagne, pour secourir Nancy. Le roi favorisait ces levées, et par ses ambassadeurs et par son argent ; un graùd nombre de gentilshommes français prirent parti dans ces troupes par sa permission. René II vint loger à Saint-Nicolas, auprès de Nancy, avec cette armée, et le roi avait la sienne dans le Barrois, pourobserver ce qui se passait, et prêt a agir au premier ordre.
Au second siège de Nancy, Campobascho continua ses pratiques, et encourageait toujours ceux de dedans. Il fit dire au duc de Lorraine, et aux gens que le roi avait dans son armée, que le propre jour de la bataille il se rangerait de leur parti avec les siens, et en laisserait quelques-uns, tant pour commencer à prendre la fuite et mettre la terreur dans toute l'armée, que pour suivre de près le duc et le tuer dans ia confusion.
Pendant que ces choses se tramaient, les Bourguignons prirent un gentilhomme provençal, qui menait secrètement celle affaire et portait toutes les paroles; il fut surpris entrant dans Nancy, et Charles ordonna qu'il fût pendu, suivant les lois riguureuses qui se pratiquaient alors en quelques
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M ncj était fort pressé et commençait a manquer de vivres, ce qui obligea le duede i rraine a donner bataille; il délogea de Boint-Nicolas dans ce dessein, et marcha droit au duc de Bourgogne. Alors, contre sa utume, Charles prit un peu de conseil; Il on lui remontra le mauvais état de ses troupes deux fois vaincues, qui n'étaient que de quatre mille hommes, dont à peine y ♦ n avait-il douze cents en étal de combattis : que pouvait-il espérer contre une si grande armée qui allait fondre sur lui, et contre celle do roi, qu'il voyait en si bon état dans le voisinage?
Sur ce fondement, on lui conseillait de se roi uer pour un [jeu de temps, parce que, disait-on, les Allemands, après avoir ravitaillé la place, ne tarderaient pas h se retirer; qu'au reste, le peu de vivres qu'ils feraient entrer à Nancy serait bientôt consommé dans une si grande ville, et qu'alors il r'assiégerait cette ville qui ne pourrait plus lui échapper.
Malgré un si bon conseil, ce prince s'opiniâtra au combat, où il fallait qu'il mourût. Le jour de la bataille, qui se donna au cœur de l'hiver, le 5 janvier [1477], Campobasche ne manqua pas d'exécuter son dessein ; mais comme il se rangeait parmi les Allemands, ils le chassèrent, en criant qu'ils ne voulaient point de traître parmi eux.
Les troupes du duc, effrayées des deux batailles perdues et de la défection de Campobasche, prirent bientôt la fuite. L'infanterie fut mise en déroute par la furieuse décharge des Suisses, et après cela la cavalerie ne tint guère; Campobasche se saisit d'un pont par où ils pouvaient s'échapper, de sorte qu'il en fut fait un carnage épouvantable. Le duc fut tué des premiers par «ne multitude de gens qui ne le connaissaient pas, à ce qu'on disait alors; mais il y a beaucoup d'apparence que ce fut par les soldats de Campobasche, ainsi que ce traître l'avait projeté. Quoi qu'il en soit, on le trouva parmi les morts, percé do plusieurs coups, et entre autres d'un coup de hallebarde, qui lui fendait la tête.
Ce duc avait de bonnes qualités et beaucoup plus de mauvaises; il avait l'esprit vif et pénétrant, et la conception merveilleuse; il aimait à donner, mais il donnait à chacun médiocrement, pour faire durer ses libéralités et les étendre à plus de personnes. Il était agissant, laborieux, ambitieux et hardi au delà de toute mesure, et avide de faire parler de lui après sa mort, comme on parle
de ces fameux conquérants si renommés dans l'histoire; orgueilleux, incapable de suivre un conseil, ni de démordre de ses
premières résolutions, quelque téméraires qu'elles fussent ; jamais de retour à Dieu, ni en prospérité, ni en adversité, et croyant devoir sa grandeur a lui-même et à son bon sens. Il périt enlin malheureusement, dans la force de son Age, par son opiniâtreté et par une infâme trahison, justement puni de celle qu'il avait faite au connétable.
Environ dans ce même temps, le duc de Milan, parlant à un ambassadeur dans une église, fut assassiné par trois gentilshommes : il avait enlevé les femmes des deux premiers, et avait fait a l'autre quelque injustice au sujet d'une abbaye.
Cependant Louis attendait avec une grande impatience, au palais do Plessis-lez-Tours, des nouvelles de Nancy. 11 avait fait dans tout son royaume l'établissement des postes, si utiles au bien public et particulier, et qui font la correspondance de toutes les parties de l'Etat : par ce moyen, il était bientôt averti de tout ce qui se passait, et faisait ' des présents considérables à ceux qui lui apportaient des nouvelles importantes.
Le comte de Lude, après avoir pris les pfiquets des courriers, vint en diligence au Plessis, éveilla le roi, à jjeine était-il jour. Il lui raconta la défaite et la fuite du duc de Bourgogne, car on n'avait point encore de nouvelles de sa mort. Cette nouvelle réjouit beaucoup le roi ; mais il eut peur que s'il tombait entre les mains des Allemands, comme il avait beaucoup d'argent, il ne fît son accommodement avec eux et ne Jes gagnât contre lui avec son argent : c'est ce qui le fit penser à se rendre maître des terres qui dépendaient de la couronne; ce qu'il pouvait très-facilement, parce que le due avait perdu la fleur de ses troupes dans ses trois batailles; il prétendait mander au duc qu'il s'était saisi de ses terres, comme seigneur souverain, pour les lui garder et empêcher que les Allemands n'occupassent une partie si considérable du royaume.
Aussitôt qu'il se fut levé, les seigneurs vinrent en foule, à leur ordinaire, pour lui faire leur cour. Il les entretenait de ce qui s'était passé, et montrait une grande joie; la plupart ne répondaient pas, et paraissaient étonnés : ils appréhendaient que le roi, débarrassé des ennemis, ne tournât tout son esprit à les abattre. Plusieurs d'entre eux avaient été de la guerre du bien public ou du parti du duc de Guyenne, et ils savaient bien que Louis n'était pas d'humeur à oublier ces menées. Il lit dîner avec lui, selon sa coutume, plusieurs grands seigneurs, avec son chancelier et ceux de son conseil.
Comines remarqua dans ce festin que la plupart, troublés de leurs affaires, mangèrent fort peu et ménageaient leurs paroles devant un prince si soupçonneux. Louis envoya ensuite Comines sur la frontière de Picardie, pour négocier avec les vi il es qui appartenaient à la maison de Bourgogne, et les obliger à se rendre à lui. 11 eut ordre, en partant,