DE L'AUTORITÉ ROYALE
ARTICLE PREMIER
On en remarque les caractères essentiels.
Unique Proposition. Il y a, quatre caractères ou qualités essentielles à l'autorité royale. — Premièrement, l'autorité royale est sacrée;
Secondement, elle est paternelle;
Troisièmement, elle est absolue;
Quatrièmement, elle est soumise à la raison.
C'est ce qu'il faut établir par ordre, dans les articles suivants.
ARTICLE II
L'autorité royale est sacrée.
Première Proposition. Dieu établit les rois comme ses ministres, et règne par eux sur les peuples. — Nous avons déjà vu que toute puissance vient de Dieu. (Rom. xm, 1,2.)
« Le prince, ajoute saint Paul [Ibid., 4), est ministre de Dieu pour le bien. Si vous faites mal, tremblez; car ce n'est pas en vain qu'il a le glaive : et il est ministre de Dieu, vengeur des mauvaises actions. »
Les princes agissent donc comme ministres de Dieu, et ses lieutenants sur la terre. C'est par eux qu'il exerce son emoire. «Pen-
sez-vous pouvoir résister au royaume du Seigneur, qu'il possède par les enfants de David?» (II Par. xm. 8.)
C'est pour cela que nous avons vu que «e trône royal n'est pas le trône d'un homme, mais le trônede Dieu même. « Dieu a choisi mon fils Salomon pour le placer dans le trône où règne le Seigneur sur Israël. » ( / Para/ xxvm, 5.) Et encore : «Salomon s'assit sur le trône du Seigneur. » (/ Par. xxix, 23.)
Et afin qu'on ne croie pas que cela soit particulier aux Israélites, d'avoir des rois établis de Dieu, voici ceque dit l'Ecclésiastique : « Dieu donne à chaque peuple son gouverneur; et Israël lui est manifestement réservé. » (Eccli. xvn, li, 15.)
Il gouverne donc tous les peuples, et leur donne ù tous, leurs rois; quoiqu'il gouverne Israël d'une manière plus particulière et plus déclarée.
H* Prop. La personne des rois est sacrée. — Il paraît de tout cela que la personne des rois est sacrée, et qu'altenler sur eux c'est un sacrilège.
Dieu les fait oindre par ses prophètes d'une onction sacrée (IReg. ix, 16 , xvi, 3 seq.), comme il fait oindre les pontifes el ses autels.
C** UVRES COMPI F.TES DE DOSSCEÏ.
Mais même sans l'application extérieure
de nette onction, ils sont sacrés par leur
pge, coran il les r (présentants de la
• divine, députés par sa providence è
l'exécution de ses desseins. C'est ainsi que
u même a ipelle Cyrus son oint. « Voici
lue dit le S igneur à C\ rus mon oin1,
que j'ai pr s par la main pour lui assujettir
is les peuples. » (Isa. xi.v. 1.)
Le tilre de christ est donné aux rois; et on les voit partout appelés les christs, ou les oints du S igneur.
Suis ce nom vénérable, les prophètes mêmes les révèrent, et les regardent comme associés à Te m pire souverain de Dieu, dont ils exercent l'autorité sur le peuple. « Parlez île moi hardiment devant le Seigneur, et devant son christ ; dites si j'ai pris des présents de quelqu'un, et si j'ai opprimé quelqu'un. Kl ils répondirent : Jamais ; et Samuel dit: Le Seigneur et son christ sont dont*:, témoins que vous n'avezaucune plainte a faire contre moi. » (/ Rcg. xn,3, 4, 5.)
C'est ainsi que Samuel, après avoir jugé le peuple vingt et un ans de la part de Dieu, avec une puissance absolue, rend complede sa conduite devant Dieu, et devant Saûl, qu'il appelle ensemble à témoin, et établit son innocence sur leur témoignage.
Il faut garder les rois comme des choses sacrées ; et qui néglige de les garder est digne de mon. m Vive le Seigneur, dit David aux capitaines de Saûl (I Rcg. xxvi, 16), vous è.'es des enfants de mort, vous tous qui ne gardez pas votre maître l'oint du Seigneur. »
Qui garde la vie du prince, met la sienne en la garde de Dieu même. « Comme votre vie a été chère et précieuse à mes yeux, » dit David au roi Saûl {lbid., 24), «ainsi soit chère ma vie devant Dieu même, et qu'il daigne me délivrer de tout péril. »
Dieu lui met deux fois entre les mains Salit, qui remuait tout pour le perdre; ses genslepressentde se défaire de ce prince injuste et impie ; mais celte proposition lui l'ail horreur. « Dieu, » dit-il (/ Reg. xx.iv, 7, 11 seq.), « soit à mon secours, et qu'il ne m'arrive pas de mettre ma main sur mon maître, l'oint du Seigneur. »
Loin d'attenter sur sa personne, il est même saisi de frayeur pour avoir coupé un bout de son manteau, encore qu'il ne l'eût fait «pie pour lui montrer combien religieusement il l'avait épargné. « Le cœur de David fut saisi, parce qu'il avait coupé le bord du manteau de Saùl (/ Reg. xxiv, G) : » tant la personne du prince lui paraît sacrée; et taniil craint d'avoir violé par la moindre irrévérence le respect qui lui était dû.
IIP Puop. On doit obéir au prince par principe de religion et de conscience. — Saint Paul, après avoir dit que le prince est le ministre de Dieu, conclut ainsi (Rom. xm, 5) : • Il est donc nécessaire que vous lui soyez s n . :-, qoq seulement ; ar la crainte de sa colère ; mais encore par l'obligation de voire conscience. »
9 Tcr.Ti.LL.. Apol.t n. Zl.
C'est pourquoi « il le faut servir, non à l'œil, comme pour plaire aux hommes, mais avec bonne volonté, avec crainte, avec respect, et d'un cœur sincère connue à Jésus- Christ. » [Ephes. vi, S, <>.)
Et encore: « Serviteurs, obéissez on tontes choses à vos maîtres temporels, no les servant point à l'œil, comme pour plaire à des hommes, mais en simplicité de cœur et dans la crainte de Dieu. Faites do bon cœur tout ce (pie vous faites, comme servant Dieu et non pas les hommes, assurés do recevoir de Dieu même la récompense de vos services. Regardez Jésus-Christ comme voire maître, y (Col. m, 22,23, 24.)
Si l'Apôtre parle ainsi de la servitude, l'état contre la nature; que devons-nous penser de la sujétion légitime aux princes, et aux magistrats protecteurs de la liberté publique?
C'est pourquoi saint Pierre dit : « Soyez donc soumis pour l'amour de Dieu, à l'ordre qui est établi parmi les hommes : soyez soumis au roi, comme à celui qui a la puissance suprême ; el a ceux à qui il donne son autorité, comme étant envoyés de lui pour Ja louange des bonnes actions et la punition des mauvaises.» (/' Peir. n, 13, 14.)
Quand même ils ne s'acquitteraient pas de ce devoir, il faut respecter en eux leur charge et leur ministère. « Obéissez à vos maîtres, non-seulement à ceux qui sont bons et modérés, mais encore à ceux qui sont fâcheux et injustes. » (Ibid.,i&.)
Il y a donc quelque chose de religieux dans le respect qu'on rend au prince. Le service de Dieu et le respect pour les rois sont choses unies; et saint Pierre met ensemble ces deux devoirs: « Craignez Dieu, honorez le roi.» (lbid. y 17. j
Aussi Dieu a-t-il mis dans les princes quelque chose de divin. « J'ai dit: Vous êles des dieux, et vous êtes tous enfants du Très-Haut. » (Psal. lxxxi, 6.) C'est Dieu même que David fait parler ainsi.
De là vient que les serviteurs do Dieu jurent par le salut et la vie du roi, comme par une chose divine et sacrée. Crie pariant à David : « Par votre salut el par la conservation de votre vie, je ne ferai point cette chose. » (U Reg. xi, 11. )
Encore même que le roi soit infidèle, par la vue qu'on doit avoir à l'ordre de Dieu . u Par le salut de Pharaon je ne vous laisserai point sortir d'ici. » (G en. xlii, 15, 1G.)
Il faut écouter ici les premiers Chrétiens, et Tertullien qui parle ainsi au nom d'eux tous: « Nous jurons, non par les génies des Césars ; mais par leur vie et par leur salut, qui est plus auguste que tous les génies. Nesavez-vous pas que les génies sont des démons? Mais nous, qui regardons dans les empereurs le choix et le jugement de Dieu qui leur a donné le commandement sur tous les peuples, nous respectons en eux ce que Dieu y amis, et nous tenons cela à grand serment (9J. »
K21 PART. X!ll. T11E0L. SOCIALE. — POLITIQUE TIREE DE L'ECRIT! RE. LIV. i!l
Il ajoute : <( Que dirai-je davantage de mystère de Dieu dans vos personnes : il
notre religion et de notre piété pour l'ern- gouverne par lui-même les choses célesli i ;
pereur, quenous devons respecter connue il partage celles de l<-i terre avec vous. So
celui que notre Dieu a choisi : en sorte que donc des dieux à vos sujets (12). » C'est-a-
je puis dire que César est plus à nous qu'à dire, gouvernez-les comme Dieu gouveru -,
vous, parce que c'est notre Dieu qui l'a éla- d'une manière noble, désintéressée, bien-
bU (10; ? » faisante, en un mol, divine.
C est donc l'esprit du christianisme de
faire respecter les rois avec une espèce de ARTICLE J!I.
religion, que le même Teriullien appelle L'autorité royale est paternelle, et son propre
très-bien, « la religion de la seconde ma- caractère, c'est la bonté. jeslé (11). »
Cette seconde majesté n'est qu'un écou- Après les choses qui ont été dites , celte
lement de la première, c'est-à-dire de la vérité n'a plus besoin de preuves,
divine, qui, pour le bien des choses humai- Nous avons vu que les rois tiennent la
nés, a voulu taire rejaillir quelque partie place de Dieu, qui est le vrai père du genre
de son éclat sur les rois. humain. Nous avons vu aussi que la pre-
IVe Pbop. Les rois doivent respecter leur mière idée de puissance qui ait été parmi
propre puissance, et ne remployer qu'au les hommes est celle de la puissance pater-
bien public. — Leur puissance venant d'en nelle; et que l'on a l'ail les rois sur 1g mo-
haut, ainsi qu'il a été dit, ils ne doivent pas dèle des pères.
croire qu'ils en soient les maîtres pour en Aussi tout le monde est-il d'accord, quo
user à leur gré ; mais ils doivent s'en servir l'obéissance qui est due à la puissance pu-
avec crainte et retenue, comme d'une chose blique, ne se trouve, dans le Décalogue, o,ua
qui leur vient de Dieu, et dont Dieu leur dans le précepte qui oblige à honorer ses
demandera compte. « Ecoutez, ô rois 1 et parents.
comprenez: apprenez, juges de la terre: pi ê- Il paraît, par tout cela, que le nom de roi
tez l'oreille, ô vous qui tenez les peuples et un nom de père, et que la bonté est le
sous votre empire, et vous plaisez à voir la caractère le plus naturel des rois,
multitude qui vous environne. C'est Dieu qui Faisons néanmoins ici une reflexion par-
vous a donné la puissance: votre force vient ticulière sur une vérité si importante.
du Très-Haut, qui interrogera vos œuvres, Première Puopositiox. La bonté est une
et pénétrera le fond de vos pensées ; parce qualité royale, et le vrai apanage de la yran-
que, étant les ministres de son royaume, deur. — o Le Seigneur votre Dieu est le
vous n'avez pas bien jugé, et n'avez pas Dieu des dieux, el ieSeigneurdes seigneurs:
marché selon ses volontés. Il vous paraîtra un Dieu grand, puissant, redoutable; qui
bientôt d'une manière terrible : car à ceux n'a point d'égard aux personnes en juge-
qui commandent est réservé le châtiment le ment, et ne reçoit pas de présents; qui fait
plus dur. On aura pitié des petits et des fai- jusli e au pupille et à la veuve; qui aime
blés ; mais les puissants seront puissaui- l'étranger et lui donne sa nourriture et sou
ment tourmentés. Car Dieu ne redoute la vêlement.» (Deut. x, 17,18.)
puissance de personne, parce qu'il a iait les Parce que Dieu est grand et plein en lui-
grauus et les petits, et qu'il a soin également même, if se tourne , pour ainsi dire, tout
des uns el des autres. Et les plus forts se- eulier à faire du bien aux hommes, confor-
ront tourmentés plus fortement. Je vous le m émeut à celte parole : « Selon sa grandeur,
dis, ô rois ! atin que vous soyez sages, et ainsi esl sa miséricorde.» (Eccli. h, 23.)
que vous ne tombiez pas. >- (Sap. vi, 2 seq.J II met une image de sa grandeur dans les
Les rois doivent donc trembler en se ser- rois, afin de les obliger à imiter .-a bonté.
vaut de la puissance que Dieu leur donne, Il les élève à un état où ils n'ont plus rien
et songer combien horrible est le sacrilège, à désirer [tour eux-mêmes. Nous avons ouï
d'employer au mal une puissance qui vient David disant : « Que peut ajouter votre ser-
de Dieu. viteur à toute cette grandeur dont vous f..-
Nous avons vu les rois assis dans le trône vez revêtu? » ( // Reg. vu, 20; 1 Par. rvn,
du Seigneur, ayant en main i'épée que lui- 18.)
même leur a mise en main. Quelle profana- Et en même temps il ieur déclare qu'il tion et quelle audace aux rois injustes, de leur donne cette grandeur pour l'amour des s'asseoir dans le trône de Dieu, pour donner peuples. « Parce que Dieu aimait son pendes arrêts contre ses lois, et d'employer l*é- pie, il vou> a l'ait régner sur eux. » (II Par.. pée qu'il leur met en main, à l'aire des vio- 11*11.) Et encore : « Vous avez plu au Silences, et à égorger ses enfants ! gneur, il vo .s a placé sur le trône d'Israël ; Qu'ils respectent donc leur puissance; et parce qu'il aimait ce peuple, il vous a fait parce que ce n'est pas leur puissance, mais leur roi pour faire justice et jugement. »(/// la puissance de Dieu, dont il faut user sain- Reg. x, 9.)
tementet religieusement. Saint Grégoire de C'est pourquoi dans les endroits où nous
Nazianze parle ainsi aux empereurs : « Res- lisons que le royaume de David fut élevé
peclez voire pourpre: reconnaissez le grand sur le peuple, l'hébreu et le grec portent
(10, Tertlll., Apol , n. 53. {H) Grec. Naz. [\\\ Ibid., n. oS.
Œuvres compl. vk Bossî""" ' ' 17
pour le peuple. Ce qui montre que la grandeur n pour objet le bien des peuples soumis.
I ii effet, Dieu, qui a formé tous les hommes d'une môme terre i <»ur le corps, et a u,i> également dans leurs ftmes son image et
ressemblance, n'a pas établi entre eux tant de distinctions, pour foire d'un côté des orgueilleux, et de l'autre des esclaves et des misérables. Il n'.a fait des grands que pour protéger les petits; il n'a donné sa puissance aux rois, que pour procurer le bien public, et i our être le support du peuple.
Il* Prop. le prince n'est pas né pour luiméme,mais pour le public. — CYst une suite de la proposition précédente, et Dieu continue celle vérité par l'exemple de Moïse.
II lui iloune son peuple à conduire, et en h ème temps il fait qu'il s'oublie lui-même.
Après beaucoup île travaux, et après qu'il a supporté l'ingratitude du peuple durant quarante ans pour le conduire en la terre promise, il en est exclu : Dieu le lui déclare, et que cet honneur était réservé à Josué. (Veut, xxxi, 7.)
Quant à Moïse, il lui dit : « Ce ne sera [tas vous qui introduirez ce peuple dans la terre que je leur donnerai.» (Num. xx, 12.) Comme s'il lui disait : Vous en aurez le travail , et un autre en aura le fruit.
Dieu lui déclare sa mort prochaine (Ibid., xxwi , 13): Moïse, sans s'étonner et sans songer à lui-même , le prie seulement de I ourvoir au peuple. « Que le Dieu de tous les esprits donne un conducteur à cette multitude, qui puisse marcher devant eux ; qui le mène et le ramène, de peur que le peuple ou Seigneur ne soit comme des brebis sans pasteur.» (Jbid ,10, 17.)
Il lui ordonne une grande guerre en ces termes : « Venge ton peuple des Madianites et puis lu mourras. » (IVM/n.xxxi,2.) 11 veut lui faire savoir qu'il ne travaille pas pour lui-même, et qu'il est fait pour les autres. Aussilût, et sans dire un mot sur sa mort prochaine, Moïse donna ses ordres pour la guerre, et l'achève tranquillement. {Ibid., 3-7.)
Il achève le peu de vie qui lui reste à enseigner le peuple et à lui donner les instructions qui composent le livre du Deuléronome. Et puis il meurt, sans aucune récompense sur la terre, dans un temps où Dieu les donnait si libéralement. Aaron a le sacerdoce pour lui et pour sa postérité : Caleb et sa famille est pourvu magnifiquement; les autres reçoivent d'autres dons : Moïse rien; on ne sait ce que devient sa famille. C'est un personnage public né pour le bien de l'univers; ce qui aussi esl la véritable grandeur.
Puissent les princes entendre que leur vraie gloire esl de n'être pas pour eux-mêmes, et que le bien public qu'ils procurent leur esl une assez digne récompense sur la terre, en attendant tes biens éternels que Dieu leur réserve 1
1:1e Prop. Le prince doit pourvoir aux besoins du peuple. — < Le Seigneur a dit à
David : Vous pattrez mon peuple d'Israël, et
vous en serez le conducteur.» (II Itcg. v, 2.)
« Dieu a choisi David, et l'a tiré d'après les brebis pour paître Jacob son serviteur ei Israël son héritage. » (Psal, i.xxvh, 70,71.) Il n'a fait que changer de troupeau : au lieu de paître des brebis, il paît des hommes. Paître, dans la langue sainte, c'est gouverner, et le nom de pasteur signifie le prince; tant ces choses sont unies.
« J'ai dit à Cyrus, dit le Seigneur : Vous êtes mon pasteur (Isa. xliv, 28 et alibi), » c'est-à-dire, vous êtes le prince que j'ai établi.
Ce n'est donc pas seulement Homère qui appelle les princes, pasteurs des peuples; c'est le Saint-Esprit. Ce nom les avertit assez de pourvoir au besoin de tout le troupeau, c'est-à-dire de tout le peuple.
Quand la souveraine puissance l'ut donnée 5 Simon le Machabée, le décret en est congu en ces termes : « Tout le peuple l'a établi prince, et il aura soin des saints ( / Mach. xiv, 42), » c'est-à-dire du peuple juif, qui s'appelait aussi le peuple des saints.
C'est un droit royal de pourvoir aux besoins du peuple. Qui l'entreprend au préjudice du prince, entreprend sur la royauté: c'est pour cela qu'elle est établie, et l'obligation d'avoir soin du peuple est le fondement de tous les droits que les souverains ont sur leurs sujets.
C'est pourquoi , dans les grands besoins , le peuple a droit d'avoir recours à sou prince. «Dans une extrême famine, toute l'Egypte vient crier autour du roi, lui demandant du pain.» (Gen. xu, 55.) Les peuples atfamés demandent du pain à leur roi , comme à leur pasteur ou plutôt comme à leur père. Et la prévoyance de Joseph l'avait mis en état d'y pourvoir (Jbid., kl.)
Voici sur ces obligations du prince uno belle sentence du Sage (Eccli. xxxn, 1, 2): « Vous ont-ils fait prince ou gouverneur, soyez parmi eux comme l'un d'eux rayez soin d'eux, et prenez courage; et reposezvous après avoir pourvu à tout. »
Cette sentence contient deux préceptes.
Premier précepte. « Soyez parmi eux comme l'un d'eux. » Ne soyez point orgueilleux : rendez-vous accessible et familier : ne vous croyez pas, comme on dit, d'un autre métal que vos sujets : mettez-vous à. leur place et soyez-leur tel que vous voudriez qu'ils vous fussent, s'ils étaient à la vôtre.
Second précepte. « Ayez soin d'eux; et reposez-vous après avoir pourvu à tout. » Le re| os alors vous est permis : le prince est un personnage public, qui doit croire que quelque chose lui manque à lui-même, quand quelque chose manque au peuple et à l'Etat.
IVe Prop. Dans le peuple, ceux à qui le prince doit le plus pourvoir sont les faibles. — Parce qu'ils ont plus bescin de celui qui esl, par sa charge, le père et le protecteur de tous.
C'est pour cela que Dieu recommande
PAItT. XIII. THEOL. SOCIALE. - POLITIQUE TIREE DE L'ECRIIUUE. I.IV. III.
principalement au* juges cl aux magistrats les veuves et les pupilles.
Job, qui était un grand prince, dit aussi : x On me rendait témoignage, que j'écoutais le cri du pauvre, et délivrais le pupille qui n'avait point de secours: la bénédiction de celui qui allait périr venait sur moi, et je consolais lecœurde la veuve.» [Job xxix, 11, 12, 13.) Et encore : « J'étais l'oeil de l'aveugle, le pied du boiteux, le père des pauvres.» (lbid., 15, 16.) El encore : « Je tenais la première place; assis au milieu d'eux, comme un roi environné de sa cour et do son armée , j'étais le consolateur des affligés.» (/fr/d., 25.)
Sa tendresse pour les pauvres est inexplicable. « Si j'ai refusé aux pauvres ce qu'ils demandaient, et si j'ai l'ait attendre les yeux de la veuve; si j'ai mangé seul mon pain, et ne l'ai pas partagé avec le pupille; parce que la compassion est née avec moi, et a crû dans mon cœur dès mon enfance : si j'ai dédaigné celui qui mouraitde froid faute d'habits; si ses côtés ne m'ont pas béni, et s'il n'a pas été réchauffé par la laine de mes brebis, puisse mon épaule se séparer de sa jointure, et que mon bras soit brisé avec ses osl » ( Job xxxi, 16, 17, 18, etc.) Etre impitoyable à son peuple , c'est se séparer de ses propres membres, et on mérite de perdre ceux de son corps.
11 donne libéralement, il donne pénétré de compassion, il donne sans faire attendre: qu'y a-t-il de plus paternel et de plus royal ?
Dans les vœux que David fit pour Salomon, Je jour de son sacre, il ne parle que du soin qu'il aura des pauvres, et met en cela tout le bonheur de son règne. « 11 jugera le peuple avec équité, et fera justice aux pauvres. » (Psal. lxxi, 2, 4, 12, 13 seq.) 11 ne se lasse point de louer cette bonté pour les pauvres. « Il protégera, dit-il, les pauvres du peuple, et il sauvera les enfants des pauvres, et il abattra leurs oppresseurs. » Et encore : i Tous les rois de la terre l'adoreront, et toutes les nations lui seront sujettes, parce qu'il délivrera le pauvre des mains du puissant, le pauvre qui n'avait point de secours. Il sera bon au pauvre et a l'indigent; il sauvera les Ames des pauvres: il les délivrera des usures et des violences, et leur nom sera honorable devant lui. » Ses bontés pour les pauvres lui attireront avec de grandes richesses la prolongation de ses jours, et la bénédiction de tous les peuples. « il vivra, et l'or de Saba lui sera donné: il sera le sujet de tous les vœux, et on ne cessera de le bénir. » Voilà un règne merveilleux, et digne de figuier celui du Messie.
David avait bien conçu que rien n'est plus royal que d'être le secours de qui n'en a point ; et c'est tout ce qu'il souhaite au roi son fils.
Ceux qui commandent les peuples, soit princes, soit gouverneurs, doivent, à l'exemple de Néhémias, soulager le peuple accablé. (JJEsdr. v, 15 seq.) « Les gouverneurs qui m'avaient précédé foulaient le peuple,
et leurs serviteurs tiraient beaucoup : et moi qui craignais Dieu, je n'en ai pas usé ainsi ; au contraire, j'ai contribué à rebâtir les murailles : je n'ai rien acquis dans le pays; » plus soigneux de donner que de m'enrichir : « et je faisais travailler mes serviteurs. Je tenais une grande table, où venaient les magistrats et les principaux de la ville, sans prendre les revenus assignés au gouvernement ; car le peuple était fort appauvri. »
C'est ainsi que Néhémias se réjouissait d'avoir soulagé le pauvre peuple; et il dit ensuite plein de confiance : « 0 Seigneur! souvenez-vous de moi en bien, selon le bien que j'ai fait à votre peuple. » (Jbi/L, 19 )
V Piior. Le vrai caractère du prince est de pourvoir aux besoins du peuple; somme celui du tyran est de ne songer qu'à luimême. — Aristote l'a dit ; mais le Saint-Esprit l'a prononcé avec plus de force.
Il représente en un mot le caractère d'une âme superbe et tyrannique, en lui faisant dire : « Je suis, et il n'y a que moi sur la terre. » {Isa. xlvii, 10.)
Il maudit les princes qui ne songent qu'à eux-mêmes, par ces terribles paroles (Ezeih. xxxiv,2seq.) : «Voici ce que dit le Seigneur : Malheur aux pasteurs d'Israël qui se [laissent eux-mêmes. Les troupeaux ne doiventils pas être nourris par les pasteurs ? Vous mangiez le lait de mes brebis, et vous vous couvriez de leur laine, et vous tuiez ce qu'il y avait de plus gras dans le troupeau, et vous ne le [laissiez pas ; vous n'avez pas fortifié ce qui était faible, ni guéri ce qui était malade, ni remis ce qui était rompu, ni cherché ce qui était égaré, ni ramené ce qui était perdu : vous vous contentiez de leur parler durement et impérieusement. Et mes brebis dispersées, parre qu'el'es n'avaient pas de pasteurs, ont été la proie des bêtes farouches : elles ont erré dans toutes les montagnes et dans toutes les collines, et se sont répandues sur toute la face de la terre, et personne ne les recherchait, dit le Seigneur. Pour cela, ô pasteurs] écoutez la parole du Seigneur. Je vis "éteint bernent, dit le Seigneur : parce que mes brebis dispersées ont été en proie faute d'avoir des pasteurs; carmes pasteurs ne cherchaient point mon troupeau : ces pasteurs se paissaient eux-mêmes, et ne paissaient point nies brebis, et voici ce que dit le Seigneur: Je rechercherai mes brebis de la main de leurs pasteurs, et je les chasserai, afin qu'ils ne paissent plus mon troupeau, et ne se paissent plus eux-mêmes ; et je délivrerai mon troupeau de leur bouche, et ils ne le dévoreront plus. »
On voit ici, premièrement : que le caractère du mauvais prince est de se paître soimême , et de ne songer pas au troupeau ;
Deuxièmement : que le Saint-Esprit lui demande compte non-seulement un mal qu'il fait, mais encore de celui qu'il ne guérit pas;
Troisièmement : que tout le mal que les ravisseurs font à ses peuples, pendant qu'il
(M VRES » oMll I 11 S l>i. BOSSUET.
le? i m .-, .1 ite songe qu'à ses i laisii s,
relo i b - ur lui.
\ I' Prop. /c prince inutile au bivn du peuple es' puni aussi dicn que le méchant qui )f ti/Kiunisc. — C'est la règle de la justice divin-', d i e punir pas seulement les serviteurs violents, qui abusent du pouvoir qu'il leur a donné, mais encore les serviteurs inutiles, qui ne l'ont pas profiter le talent qu'il leur a mis on main. « Jetez le serviteur inutile dons les ténèbres extérieures : >< t est-a-dire dans la prison obscure et profonde, qui est hors de la maison de Dieu : « le seront pleurs et grincements de dents.» (Malt fi. \\\, 30.)
C'est pourquoi nous venons d'entendre qu'il reprochait aux pasteurs, non-seulement qu'ils dévoraient son troupeau, mais qu'ils ne le guérissaient pas, qu'ils le négligeaient et le laissaient dévorer.
Mardochée manda aussi à la reine Esther, dans le péril extrême du peuple de Dieu : « Ne croyez pas vous pouvoir sauver toute sculi', parce que vous êtes la reine, et élevée au-dessus de tous les autres : car si vous vous taisez, les Juifs seront délivrés par quelque autre voie ; et vous périrez, vous, et la maison de votre père. » ( Esther iv, 13. 14 )
VIIe Prop. La bonté du prince ne doit pas tire altérée par l'ingratitude du peuple. — Il n'y a rien de plus ingrat envers Moïse que le peuple juif. Il n'y a rien de meilleur envers le peuple juif que Moïse. On n'entend partout dans l'Exode et dans les Nombres, que des murmures insolents de ce peuple contre lui; toutes leurs plaintes sont séditieuses, et jamais il n'entend de leurs bouches des remontrances tranquilles. Des menâtes ils passent aux effets. « Tout le peuple criait contre lui, et voulait le lapider. » {Num. xvi, k, 10. ) Mais pendant celte fureur, il plaide leur cause (.levant Dieu, qui voulait les perdre. « Je les frapperai de peste, et je les exterminerai, et je te ferai prince d'une grande nation plus puissante que celle-ci : Oui, Seigneur, répondit Moïse, alin que les Égyptiens b asphèment contre vous. Glorifiez plutôt votre puissance, ô Dieu patient et de grande miséricorde! et pardonnez à ce peuple selon vos bontés intimes, h [Jbid., 12, 13 seq.)
Il ne répond pas seulement aux promesses que Dieu lui fait, occupé du péri! de ce peuple ingrat, et s'oubliant toujours luimême.
bien plus, il se dévoue pour eux. « Seigneur, ou pardonnez-leur ce péché, ou effacez-moi de votre livre (Exod. xxxn, 32) : >, c'est-à-dire, ô'ez-moi la vie.
David imite M< ï-e. Malgré toutes s<'S
:iiés, son [ euple avait suivi ia révolte d'AusaloQ ; et depuis, celle de Séba.{// lieg. xx.) Il ne leur en est pas moins bon; et même ne laisse pas de se dévouer, lui et famille, pour ce peuple tant de fois rebelle. » Voyant l'ange qui frappait le peupie ' - iTiia-t-il, c'est moi qui ■i péi l moi qui suis coupable ; qu'ont
fait ces brebis que vous frappez? Tournez votre main contre moi, et contre la mai* m
de mou père. » (// lieg. xxiv, 17.)
Y IIP Prof, hè prince ne doit rien donner i) son ressentiment ni à son humeur. — « A
Dieu ne plaise, dit Job (Job xxxi, 29, 30), que je me sois réjoui de la chute démon
ennemi, ou du mal qui lui arrivait! Je n'ai pas même péché contre lui par des paroles, ni je n'ai fait aucune imprécation contre sa vie. »
Les commencements de Saùl sont admirables, lorsque la fortune n'avait pas encore perverti en lui les bonnes dispositions qui l'avaient rendu digne de la royauté. Une partie du peuple avait refusé de lui obéir : « Cet homme nous pourra-t-il sauver? Ils le méprisèrent, el ne lui apportèrent pas les présents ordinaires en cette occasion. » ( / lieg. x,27.) Comme donc il venait de remporter une glorieuse victoire, « tout le peu plu dit à Samuel : Qu'on nous donne ceux qui ont dit, Saùl ne sera pas notre roi, et qu'on les fasse mourir. A quoi Saùl répondit : Personne ne sera tué en ce jour, que Dieu a sauvé son peuple. » (/ lieg. xi, 12, 13.)
En ce jour de triomphe et de salut, il ne pouvait offrir à Dieu un plus digne sacrifice que celui de la clémence.
Voici encore un exemple de celte vertu en la personne de David. Durant que Saiil le persécutait, il était avec ses troupes vers leCarmel, où il y avait un homme exlraordinairement riche, nommé Nabal. David le traitait avec toute la bonté possible : nonseulement il ne soull'rait pas que ses soldais lui fissent aucun tort; chose difficile dans la licence de la guerre, cl parmi des troupes tumultuairement ramassées sans paye réglée, telles qu'étaient alors celles de David; mais les gens de Nabal confessaient eux-mêmes, qu'il les protégeait en toutes choses, s Ces hommes, disent-ils, nous sont fort bons : nous n'avons jamais rien perdu parmi eux, et au contraire , pendant que nous paissions nos troupeaux, ils nous étaient nuit et jour comme un rempart. » (1 lieg. xxv, 15, 10.) C'est le vrai usage de la puissance : car que sert d'être le plus fort, si ce n'est pour soutenir le plus faible?
C'est ainsi qu'en usait David : et cependant comme ses soldats, en un jour d© réjouissance, vinrent demander à Nabal, avec toute la douceur possible, qu'il leur donnât si peu qu'il voudrait ; cet homme féroce, non-seuiemenl le refusa, mais encore il s'emporta contre David d'une manière outrageuse, sans aucun respect pour un si grand homme, destiné à la royauté par ordre de Dieu ; et sans être touché de la persécution qu'il souffrait injustement; l'appelant, au contraire, un valet rebelle qui voulait fane le maître, (1 Heg. xxv, 8 seq.)
A ce coup la douceur de David fut poussée à bout; il courait a la vengeance : mais Dieu lui envoie Abigaïl, femme de Nabal, aussi prudente que belle, qui lui [varia en ces termes (Ibid., 25, 26, etc.; : « Que le roi
529 PART. XIII. THEOL. SOCIALE. — POLITIQUE TIREE DE L'ECRITURE. LIT. III. 5ffl
mon soigneur ne prenne pas garde aux em- faire; et cette eau qu'il avait achetée nu
portements de cfet insensé. Vive le Seigneur prix du sang, ne lui cabse plus que du
qui vous a empêché de verser le sang, et l'horreur. »
a conservé vos mains pures et innocentes! Xe Prop. Un bon prince, déteste les actions
le Seigneur vous sera une maison puissante sanguinaires. — « Retirez-vous de moi; gens
et fidèle, parce que vous combattez pour lui. sanguinaires, » disait David. [Ptal. cxxxvin,
A Dieu ne plaise qu'il vous arrive de faire 19.) 11 n'y a rien qui s'accorde moins avec
aucun mal dans tout le cours de voire vie! le protecteur de la vie et du salut de tout un
Quand le Seigneur aura accompli ce qu'il peuple, qne- les hommes cruels et violents,
vous a promis, et qu'il vous aura établi roi Après le meurtre d'Urie, le même David,
surson peuple d'Israël, vous n'aurez point qu'un amour aveugle avait jeté, contre sa
le regret d'avoir répandu le sang innocent, nature , dans celle action sanguinaire ,
ni de vous être vengé vous-même, et celle croyait toujours nager dans le sang; et
triste pensée ne viendra pas vous troubler ay anlhorreur de lui-même, il s'écriait : «O
au milieu de votre gloire, et mon seigneur Seigneurldélivrez-moi du sang.» (Psa/. l,16.)
se ressouviendra de sa servantes » Les violences et les cruautés, toujours dé-
Eile parlait à David comme assurée de sa lestables, le sont encore plus dans les prin-
bonlé, et le touchail en effet par où il était ces, établis pour les empêcher et les punir,
sensible, lui faisant voir que la grandeur Dieu qui avait supporté avec patience les
n'était donnée aux hommes que pour bien impiétés d'Àchab et de Jézabel , laisse partir
taire, comme il avait toujours fail ; et qu'au la dernière et irrévocable sentence, après
reste toute sa puissance n'aurait plus d'à- qu'ils ont répandu le sang de Naboth. Aus-
grément pour lui , s'il pouvait se reprocher sitôt Elie est envoyé pourdire àce roi rruel :
d'en avoir usé avec violence. (/// Ueg. xxi, 19, 23, 2ï.) « Tu as tué, et tu
David pénétré de ce discours s'écrie : as possédé le bien de Naboth, et tu ajouteras
{llieg. xxv, 32, 33.) « Béni soit le Dieu dTs- encore à tes crimes; mais voici ce que dit le
raël qui vous a envoyée à ma rencontre; Seigneur : Au même lieu où les chiens ont lé-
béni soit votre discours, qui a calmé ma co- ché le sang de Naboth, ils lécheront aussi ton
1ère; et bénie soyez-vous vous-même , vous sang; et je ruinerai ta maison sans qu'il en
qui m'avez empêché de verser du sang, et reste un seul homme, et les chiens mangeront
ce me venger de ma main. » lecorpsde lafemme Jézabel. Si Achab meurt
Comme il goûte la douceur de dompter sa dansla ville, leschiens le mangeront; et s'il
colère : et dans quelle horreur enlre-l-ii de meurt à la campagne, il sera donné aux oi-
l'action qu'il allait faire I seaux. »
Il reconnaît qu'en effet la puissance doit Antiochus, surnommé l'illustre, roi de
être odieuse, même à celui qui l'a en main , Syrie, périt d'une manière moins violente
quand elle le porle à sacrifier le sang inno- en apparence, mais non moins terrible. Dieu
cent à son ressentiment particulier. Ce n'est le punit en l'abandonnant aux reprochés do
pas être puissant, que dp- n'avoir pu résister sa conscience, et à des chagrins furieux, qui
à la tenlation de la puissance; et quand on se tournèrent enfin en maladie incurable.
en a abusé, on sent toujours en soi-même Son avarice l'avait engagé à piller le lem-
qu'on ne la méritait pas. pie de Jérusalem, et ensuite à persécuter le
Voilà quel éiait David : et il n'y a rien peuple de Dieu. 11 fit de grands meurtres,
qui fasse plus déplorer ce que l'amour et le et parla avec grand orgueil. ( I Mach. i, 23,
plaisir peuvent sur les hommes, que de voir 24, 25.) Kl voilà que tout d'un coup,enten-
un si bon prince poussé jusqu'au meurtre dant parler des victoires des Juifs qu'il per-
d'Urie par cette aveugle passion. séculail à toutre outrance, « il fut saisi de
Si le prince ne doit rien donnera ses res- frayeur à ce discours, et fut jeté dans un sentiments particuliers , à plus forte raison grand trouble : il se mil au il et tomba dans ne doit-il pas se laisser maîtriser par son une profonde tristesse; parce que ses deshumeur, ni par des aversions ou des incli- seins ne lui avaient pas réussi, il fut plunaisons irrégulières : mais il doit agir ton- sieurs jours en cet état; sa tristesse se rejours par raison, comme on dira dans la suite, nouvelait et s'augmentait tous les jours, et
IXe Prop. Un bon prince épargne le sang il se sentait mourir. Alors, appelant tousses
humain. — «Qui me donnera, » avait dit Da- courtisans, il leur dit : Le sommeil s'est re-
vid ( 11 Reg. xxin,15, 16, 17), « qui me don- lire de mes yeux , je n'ai [dus de force . et
nera de l'eau de la citerne de Bethléem? mon cœur est abattu par de cruelles inquié-
Aussilôt trois vaillants hommes percèrent lô tudes. En quel abîme de tristesse stiis-je
camp des Philistins , et lui apportèrent de plongé! quelie horrible agitation sens-je en
l'eau de cette citerne : mais il ne voulut moi même, moi qui étais si heureux , et si
pas en boire, et la répandit devant Dieu en chéri de toute ma cour dans ma puissance!
effusion, disant : Le Seigneur me soit pro- Maintenant je me ressouviens des maux et
pico: à Dieu ne plaise que je boive le sang des pilleries que j'ai faites dans Jérusalem,
de ces hommes, et le péril de leurs âmes ! » et des ordres que j'ai donnés sans raison
« Il sent, » dit saint Ambroise (13), « sa pour faire périr les peuples de la Judée. Je
conscience blessée par le péril où ces vail- connais que c'est pour cela que m'arrivent
Unis hommes s'étaient mis pour le salis- les maux où je suis : et voila que je péris
(13) Ambr ,.\)>ol. David., cap. 7, mim. 31, t I.
accablé de tristesse, dans une terre étran-
■•.» , / Ma eh, 1 1. s seq.)
I! se joignit à cette tristesse, dos douleurs d'entrailles, el des ni lères par tout le corps : il devint insupportable à lui -meiiio , aussi [n'en qu'au i autres par la puanteur qu'exhalaient ses membres pourris. En vain reconnut-il la puissance divine par ces paroles : « Il csi juste d'être soumis à Dieu, et qu'un mortel ne s'égale pas à lui; » J)ieu rejeta des soumissions forcées. « Et ce méchant le prîtiit en vain dans un temps où Dieu avait résolu de ne lui plus l'aire de miséricorde. » [ilMach. îx, 5, 7, 12, 13.)
■ Ainsi mourut ee meurtrier et ce blasphémateur, traité comme il avait traité les autres.» (Ibid , -28.) C'est-à-dire qu'il trouva Di'*u impitoyable, comme il l'avait été.
Voilà ce qui arrive aux rois violents et sanguinaires. Ceux qui oppriment le peuple et l'épuisenl par de cruelles vexations, doivent craindre la même vengeance, puisqu'il est écrit (Eccli. xxxiv , 23) : « Le pain est la vie du pauvre : qui le lui Ole est un bomme sanguinaire. »
XI' Trop. Les bons princes exposent leur rie pour le salut de leurs peuples , el la conservent aussi pour l'amour d'eux. — L'un et l'autre nous paraît par ces deux exemples.
Pondant la révolte d'Absalon , David mit son armée en bataille, et voulut marcher avec elle a son ordinaire. « Mais le peuple lui dit : Vous ne viendrez pas : car quand nous serons défaits, les rebelles ne croiront pas pour cela avoir vaincu. Vous êtes vous seul compté pour dix mille , et il vaut mieux que vous demeuriez dans la ville pour nous sauver tous. Le roi répondit : Je suivrai vos conseils.» (// Iicg. xvm, 3, 4.)
11 cède sans résistance, il ne fait aucun semblant de se retirer à regret; en un mot, il ne fait point le vaillant : c'est qu'il l'était.
« Dans un combat des Philistins contre David, comme les forces lui manquaient, un Philistin allait le percer; Abisaï , ti'l-s de Sarvia, le défendit et tua le Philistin : alors les gens de David lui dirent avec serment : Vous ne viendrez plus avec nous à la guerre, pour ne point éteindre la lumière d'Israël. » (Il Iieg. xxi, 15-17).
La valeur de David s'était fait sentir aux Philistins, à ce fier géant Goliath , el même aux ours et aux lions, qu'il déchirait comme agneaux. (/ Reg. xvn, 3G ; Eccli. xlvii, 3.) Cependant nous ne lisons point qu'il ait combattu depuis ce temps. Il ne faut pas moins estimer la condescendance d'un roi si vaillant, qui se conserve pour son Etat, que la piété de ses sujets.
Au reste, l'histoire des rois et celle des Machabées sont pleines de fameux exemples de princes qui ont exposé leur vie pour le peuple; et il est inutile de les rapp.orler.
L'antiquité païenne a admiré ceux qui se sont dévoués pour leur patrie. Saùl, au commencement de son règne, et David à la fin du si( n, se sont dévoues à la vengeance divine pour sauver leur peuple.
Nous avons déjà rapporté l'exemple de David : voyons celui de Saiil.
Saùl victorieux, résolu de poursuivre les ennemis jusqu'au bout; selon une coutume ancienne dont on voit des exemples dans toutes les nations. « engagea tout le peuple par ce serinent : Maudit celui qui mangera jusqu'au soir, et jusqu'à ce que je me sois vengé de mes ennemis {I Reg. xiv, 2V);» c'est-à dire des Philistins, ennemis de "l'Etat. Jonathas, qui n'avait pas ouï ce serinent de son père, mangea, contre l'ordre, dans son extrême besoin (Ibid. ,27); et Dieu qui voulait montrer, ou combien était redoutable la religion du serment, ou combien on doit être prompt à savoir les ordres publics , témoigna sa colère contre tout le peuple, (ibid., 37.)Sureela que fait Saul ? (/6td, 39,40, 41.) «Vive Dieu, le Sauveur d'Israël 1 dit-il; si la faute est arrivée par mon filsJomthas, il sera irrëmissiblement puni de mort. Séparez-vous d'un côté, et moi je serai de l'antre avec Jonathas. O Seigneur Dieu d'Israël 1 faites connaître en qui est la faute qui vous a mis en colère contre votre peuple. Si elle est en moi ou en Jonathas, faites-le connaître. Aussitôt le sort l'ut jeté; Dieu le gouverna : tout le peuple fut délivré; il ne restait que Saiil et Jonathas. Saiil poursuit sans hésiter : Jetez le sort entre moi et Jonathas : il tombe sur Jonathas. (7 Reg. xiv, 42) ; » ce jeune prince avoue ce qu'il avait fait, son père persiste invinciblement à vouloir le faire mourir : il fallut que tout le peuple s'unit pour empêcher l'exécution.
(Ibid. 43-45); mais du côté de Saùl le vœu fut accompli , et Jonathas fut dévoué à la mort sans s'y opposer.
XIIe Prop. Le gouvernement doit être doux. — « Ne soyez pas comme un lion dans votre maison, opprimant vos sujets et vos domestiques. » (Eccli. iv, 35.)
Le prince ne doit être redoutable qu'aux méchants. Car, comme dit l'Apôtre(JRom. xm, 3, 4), « il n'est pas donné pour faire craindre ceux qui font bien, mais ceux qui font mal. Voulez-vouS ne craindre pas le prince, faites bien; et vous n'aurez de lui que des louanges. Car il est ministre de Dieu pour le bien : que si vous faites mal, tremblez; car ce n'est pas en vain qu'il porte l'épée. »
Ainsi le gouvernement est doux de sa nature; et le prince ne doit être rude, qu'y étant forcé par les crimes.
Hors de là, il lui convient d'être bon, affable, indulgent, en sorte qu'on senteà peine qu'il soit le maître. « Vous ont-ils fait leur prince, ou leur gouverneur, soyez parmi eux comme l'un d'eux. » (Eccli. xxxii, 1.)
C'est au prince de pratiquer ce précepte de l'Ecclésiastique (Eccli. iv, 8) : « Prêtez l'oreille au pauvre sans chagrin; répondezlui paisiblement et avec douceur. »
La douceur aide à entendre et à bien répondre. « Soyez doux à écouter la parole, aiin de la concevoir, el de rendre avec sagesse une réponse véritable. » (Eccli. v, 13.)
Par la douceur on expédie mieux les affaires, et on acquiert une grande gloire. « Mon
PART. XM. TI1E0L. SOCIALE.— POLITIQUE TJREE DE L'ECRITURE. LIV. III. 554
(ils faites vos affaires avec douceur, el vous é avérez voire gloire au-dessus de tous les hommes. » (Eccli. m, 19.)
Moïse était le plus doux de tous les hommes (Num. xn, 3), et par là lo plus digne de commander sous un Dieu qui est la bonté même. « 11 a été sanctifié par sa foi et par sa douceur; et Dieu .'a choisi parmi tous les hommes pour être le conducteur de son peuple. » (Eccli. xlv, h.)
Nous avons vu la honte et la douceur de Job, qui, « assis au milieu du peuple comme un roi environné de sa cour, était lo consolateur des affligés. >< (Job xxix, 25.)
Moïse ne se lassait jamais d'écouter le peuple, tout ingrat qu'était ce peuple à ses hontes, « et il y passait depuis le matin jusqu'au soir. » [Exod. xvm, 13.)
David était tendre et hon. Nathan le prend par la pitié, et commence par cet endroit, comme par le plus sensible, à lui faire entendre son crime. « Un pauvre homme n'avait, dit-il (Il Reg. xn, 3, 4), qu'une petite brebis; elle couchait en son sein, et il l'aimait comme sa tille : et un riche la lui a vie et tuée, » etc.
Cette femme de Thécua, qui venait persuader de rappeler Absalon , le prend
De cet alliait naturel des peuples pour leurs princes, naît la mémorable dispute entre ceux de Juda, et les autres Israélites, à qui servirait mieux le roi. [II Reg. xix, 4-1, \-l, Î3.j « Ces derniers vinrent à David, et lui dirent : Pourquoi nos frères de Juda nous ont-ils dérobé le roi, et font-ils ramené à sa maison, comme si c'était à eux seuls de le servir? Et ceux de Juda répondirent : C'est que le roi m'est plus proche qu'à vous, et qu'il est de notre tribu : pourquoi vous fàchez-vous? l'avons-nous fait par intérêt? nous a-t-on donné des présents ou quelque chose pour subsister? Et ceux d'Israël répondirent : Nous sommes dix fois pins que vous, et nous avons plus de part que vous en la personne du roi : vous nous avez fait injure, de ne nous avertir pas les premiers pour ramener notre roi. Ceux de Juda répondirent durement à ceux d'Israël. »
Chacun veutavoir le roi; chacun, passionné pour lui, envie aux autres la gloire de le posséder : il en arriverait quelque sédition, si le prince, qui en effet est un bien public, ne se donnait également à tous.
11 y a un charme pour les peuples dans la
vue du prince; et rien ne lui est plus aisé
que de se faire aimer avec passion. « La vie
ie même endroit : «Hélas 1 je suis une femme est dans la gaieté du visage du roi, et sa clé-
ra-
lui iar
O Seigneur 1 souvenez-vous de
veuve : un de mes fils à tué son frère; et ma parenté assemblée me 'veut encore ôter celui qui me reste, et éteindre l'étincelle qui m'est demeurée : el le roi lui dit : Allez, j'y donnerai ordre. » (il Reg. xiv, 5 seq.)
Elle achève de le toucher, en lui représentant le bien du peuple, comme la chojse qui lui était la plus chère. « D'où vous vient celte pensée contre le peuple de Dieu ? et pourquoi ne rappelez-vous pas votre fils banni, que tout le peuple désire?» (Ibid., 13.)
On peut voir par les choses qui ont été dites, que toute la vie de ce prince est pleine de bonté et de douceur. Ce n'est donc pas sans raison que nous lisons dans un psaume, qui apparemment est de Salumon ( Psal cxxxi, 1) : « David et de toute sa douceur. »
Ainsi, parmi tant de belles qualités de David, son fils n'en trouve point de plus mémorable, ni de plus agréable à Dieu, que sa grande douceur.
Il n'y a rien aussi que les peuples célèbrent tant. « Nous avons ouï dire que les rois de la maison d'Israël sont doux et cléments. » (/// Reg. xx, 31.) Les Syriens parlent ainsi à leur roi Bénadad, prisonnier d'un roi d'Israël. Belle réputation de ces rois parmi les peuples étrangers, et qualité vraiment royale I
XIIIe Pkop. Les princes sont faits pour être aimés. — Nous avons déjà rapporté celte parole : « Salomon s'assit dans le trône du Seigneur, et il plut à tous, et tout le monde lui obéit. » (I Par. xxix, 23.)
On ne connaît pas ce jeune prince : il se montre, et gagne les cœurs par la seule vue. Le trône du Seigneur, où il est assis, l'ait qu'on l'aime naturellement, et rend l'obéissance agréable.
mence est comme la pluie du soir ou de l'arrière-saison. » (Prov. xvi, 15.) La pluie , qui vient alors rafraîchir la terre desséchée par l'ardeur ou du jour ou de l'été, n est pas plus agréable qu'un prince qui tempère son autorité par la douceur; et son visage ravit tout le monde quand il est serein.
Job explique admirablement ce charme secret du prince! « Ils attendaient mes paroles comme la rosée, et ils y ouvraient leur bouche comme on fait à la pluie du soir. Si je leur souriais, ils avaient peine à le croire ; et ils ne laissaient point tomber à terre les rayons de mon visage. » ( Job xxix, 23, 24.) Après le grand chaud du jour ou de l'été, c'est-à-dire après le trouble et l'affliction, ses paroles étaient consolantes; les peuples étaient ravis de le voir passer : et heureux d'avoir un regard, ils le recueillaient comme quelque chose de précieux.
Que le prince soit donc facile à distribuer des regards bénins, et à dire des paroles obligeantes. « La rosée rafraîchit l'ardeur, el une douce parolevaut mieux qu'un présent.» (Eccli. xvm, 16.)
El encore : « Une douce parole multiplie les amis, et adoucit les ennemis ; et one langue agréable donne l'abondance. » ( Eccli. vi, 5.)
11 y faut pourtant joindre les effets.
« L'homme qui donne des espérances trompeuses, el n'accomplit pas ses promesses, c'est une nuée el un vent qui n'est pas suivi de la pluie. » (Prov. xxv, li.)
Un prince bienfaisant est adoré par son peuple. « Tout le pays fut en repos durant les jours de Simon : il cherchait le bien de sa nation : aussi sa puissance et sa gloire faisaient le plaisir de (oui le peuple. » (/ M ac h. \\\, \.)
(Jti. VRES COMPLETES DE BOSSUKT.
snce esl affermie, quand elle ne ^m pas moins dan en uses: selon celle
érie par les s I et que Sa- parole de David : « Leur langue esl uneépée
union a raison de dire : « La bonté el la jus- affilie. » [Psal. i.vi, 5.) Et encore : « Ils ont
rdcnl le r ; el son trône esl affermi aiguisé leurs langues comme des langues do
par la clémence I» (Pror. xx, 28.) serpent. Leur morsure esl venimeuse et
1 ■ a une belle garde pour le roi, et un mortelle.» (Psal. cxxux, 3.J
ne soutien de son trô •. L* colère du prince, déclarée par ses pa-
XIV' Prop. Un prince qui se fait haïr par rôles, cause dos meurtres, el vérifie ce que
se l toujours à la veille de périr, dit le Sage (Pror, xvi, IV) : « L'indignation
— Il i -t regardé non comme un homme, du roi annonce la mort. »
• nne bêle féroce: «Le prince discours, loin d'être emporté et vioimpitoya un lion rugissant, et un ours lent, no doit pas même être rude. De tels >. » (Prov. xxvui, 15.) discours aliènent tous les esprits. « One Il se peut assurer qu'il vil au milieu de douce parole abat la colère, un discours rude ses ennemis. Comme il n'aime personne, met en fureur.» (Prov. xv, 1.) personne he l'aime. « Il dit en son cœur : Je Surtout un discours moqueur est insupsuis, el il n'y a que moi sur la terre : il lui portable en sa bouche. « N'offensez point viendra du mal sans qu'il sache de quel côté: votre serviteur qui travaille de bonne loi, il tombera dans une misère inévitable. La et qui vous donne sa vie.» [EccH. vii, 22.) calamité viendra sur lui, -lorsqu'il y pensera Et encore : « Ne vous moquez pas de l'aile moins. » [Isa. xltii, 10, 11.) fligé, car il y a un Dieu qui voit tout, qui
« Brisez Ja tête des princes ennemis qui élève, et qui abaisse. » [Ibid., 12.) disent :îl n'y a que nous » [Eccli. xxxvi, 12.) Ne vous fiez donc pas à votre puissance , Cen'esl pas, comme nous verrons, qu'il soit et qu'elle ne vous emporte pas à des moquepermis d'attenter sur eux ; à Dieu ne plaise! ries insolentes. Il n'y a rien de plus odieux. mais lé Saint-Esprit nous apprend qu'ils ne Que peut-on attendre d'un prince dont on méritent pas de vivre, et qu'ils ont tout à ne reçoit pas même d'honnêtes paroles? craindre, tant des peuples poussés à bout par Aucontraire, il est de la bonté du prince leur violence, que de Dieu qui a pronon é de réprimer les médisances el les railleries nue « les boinmes sanguinaires el trompeurs outrageuses. Le moyen en est aisé ; un rené verront pas la moitié de leurs jours. » gard sévère suffit. '< Le vent de bise dissipe {Psal. liv, 2V.) ja pluie; et un visage triste arrête une lau-
XVe Prop. Le prince doit se garder des gue médisante. » [Prov. xxx, 23.)
paroles rudes et muqueuses. — Nous avons La médisance n'est jamais plus insolente
vu que le prince doit tenir ses mains nettes que lorsqu'elle a osé paraître devant la face
de sang et de violence, mais il doit aussi re- du prince; cl c'est là par conséquent qu'elle
tenir sa langue, dont les blessures souvent doit être le plus réprimée.