‹ Œuvres compl`etes de Bossuet (volume 2)Chapitre 96 sur 458 · DES DEVOIRS PARTICULIERS DE LA ROYAUTÉ · texte numérisé non relu

DES DEVOIRS PARTICULIERS DE LA ROYAUTÉ

ARTICLE PREMIER

Division générale des devoirs du prince.

Les sujets ont appris leurs obligations. Nous avons donné aux princes la première idée des leurs. Il faut descendre au détail : et afin de ne rien omettre, faisons une exacte distribution de ces devoirs.

La fin du gouvernement est le bien el la conservation de l'Etat.

Pour le conserver, il faut, en premier lieu, y entretenir au dedans une bonne constitution.

En second lieu, profiter des secours qui lui sont donnés.

En troisième lieu, il faut sauver les inconvénients dont il est menacé.

Ainsi se conserve le corps humain, en y

(27*) On trouvera ces deux difficultés, et plusieurs auires matières concernant les devoirs de la bujelion sous l'autorité légitime, traiiées à fond

maintenant une bonne constitution; en se prévalant des secours dont la faiblesse des choses humaines veut être appuyée; en lui procurant les remèdes convenables contre les inconvénients et les maladies dont il peut être attaqué.

La bonne constitution du corps de l'Etat consiste en deux choses, dans l'a religion et dans la justice : ce sont les principes intérieurs et constitutifs des Etats. Par l'une, on rend à Dieu ce qui lui est dû, et par l'autre, on rend aux hommes ce qui leur convient.

Les secours essentiels à la royauté, et nécessaires au gouvernement, sont les armes, les conseils, les richesses ou les finances, où on parlera du commerce et des impôts.

Enfin nous finirons par la prévoyance des

dans le cinquième Avertissement contre le ministre Jurieu, et dans h Défense de VHisloire des Variations contre le minisire Basnagc.

fcâl

PART. Xlll. T1IE0L. SOCIALE.— POLITIQUE TIREE RE L'ECRITURE. LIV. VII.

inconvénients qui accompagnent la royauté, et des remèdes qu'on y doit apporter.

Le prince sait tous ces devoirs particuliers quand il sait l'aire toutes ses choses. C'est ce que nous allons lui enseigner dans les livres suivants. Commençons à lui expliquer ce qu'il doit à la religion.

ARTICLE II

De la religion en tant quelle est le bien des nations et de la société civile.

Première Proposition.

et la corruption du genre humain, il s'y est toujours conservé quelques principes de religion. — Il est vrai que saint Paul parlant aux peuples de Lycaonie, leur a dit que « Dieu avait laissé toutes les nations aller chacune dans leurs voies. » (Act. xiv, 15.) Comme s'il les avait entièrement abandonnées à elles-mêmes, et à leurs propres pensées en ce qui regarde le culte de Dieu, sans leur en laisser aucun principe. Il ajoute cependant, au même endroit (Ibid., 16) : «qu'il ne s'était pas laissé lui-même sans témoignage, répandant du ciel ses bienfaits, donnant la pluie et les temps propres à produire des fruits; remplissant nos cœurs de la nourriture convenable, et de joie. » Ce qu'il n'aurait pas dit à ces peuples ignorants, si, malgré leur barbarie, il ne leur fût resté

II" Prop. — Ces idées de religion avaient, dans ces peuples, quelque chose de ferme et d'inviolable. — « Passez aux îles de Cétliim, disait Jérémie (Jer. n, 10, 11.), et envoyez en Cédar (aux pays les plus éloignés de l'Orient et de l'Occident.) Considérez attentivement ce qui s'y. passe; et voyez si uni* seule de ces nations a changé ses dieux, et cependanteenesont pas des dieux.» Cesprincipes dereligion étaient doncrépuléspourinviolables:etc'estaussi parcette raison qu'on Dans Vignorance a eu tant de peine d'en retirer ces nations.

IIIe Prop. — Ces principes de religion, quoique appliqués à l'idolâtrie et à l'erreur, ont suffi pour établir une constitution stable d'Etat et de gouvernement. — Autrement il s'ensuivrait qu'il n'y aurait point de véritable et légitime autorité hors de la vraie religion et de la vraie Eglise : ce qui e>-t contraire à tous les passages où l'on a vu que le gouvernement des empires, même idolâtres, et où règne l'infidélité, était saint, inviolable, ordonné de Dieu, et obligatoire* en conscience.

La religion du serment, reconnue dans toutes les nations, prouve la vérité de notre proposition.

Saint Paul observe deux choses dans la religion du serment. ( Hebr. vi, 13, 16,18. ) L'une qu'on jure par plus grand que soi. quelque idée de la puissance et de la bonté L'autre, qu'on jure par quelque chose d'im-

divine.

On voit aussi parmi ces barbares une connaissance de la Divinité, à laquelle ils voulaient sacrifier. [Ibid., 10-12.) Et celte espèce de tradition de la Divinité, du sacrifice et de l'adoration instituée pour la reconnaître, se trouve, dès les premiers temps, si universellement répandue parmi les nations

muable. D'où le même Apôtre conclut que « le serment fait parmi les hommes le dernier affermissement, la dernière et finale décision des affaires. »

Il y faut encore ajouter une troisième condition : c'est qu'on jure par une puissance qui pénètre le plus secret des consciences; en sorte qu'on ne peut la tromper,

où il y a quelque espèce de police, qu'elle ni éviter la punition du parjure

ne peut être venue que de Noé et de ses enfants.

Ainsi, quoique le même saint Paul parlant aux gentils convertis à la foi, leur ait dit « qu'ils étaient auparavant sans Dieu en ce inonde {Ephes. n, 12), » il ne veut pas dire qu'ils fussent absolument sans divinité : puisqu'il reprocheailleursaux gentils«qu'ils se laissaient entraîner à l'adoration des idoles sourdes et muettes. » (/ Cor. xn, 2.)

Si donc il reproche aussi aux Athéniens [Act, xvn, 30) les temps d'ignorance, où l'on vivait sans connaissance de Dieu , c'est seulement pour leur dire qu'ils n'avaient de Dieu que des connaissances confuses et pleines d'erreur; quoiqu'au reste ils ne fussent pas tout à fait destitués de la connaissance de Dieu, puisque même ils l'adoraient quoique inconnu (lbid., 23), et qu'ils lui rendissent dans leur ignorance quelque sorte de culte.

De semblables idées de la Divinité se trou-

Cela posé, et le serment étant établi parmi toutes les nations, cette religion établit eu même temps la sûreté la plus grande qui puisse être parmi les hommes, qui s'assurent les uns les autres, par ce qu'ils jugent le plus souverain, le plus stable, et qui seul se fait sentir à la conscience.

C'est pourquoi il a été établi, qu'en deux cas, où la justice humaine ne peut rien ; dont l'un est quand il faut traiter entre deux, puissances égales, et qui n'ont rien au dessus d'elles, et l'autre est lorsqu'il faut juger des choses cachées, et dont on n'a pour témoin ni pour arbitre que la conscience ; il n'y a point d'autre moyen d'affermir les choses, que far la religion du serment.

Pour cela il n'est pas absolument nécessaire qu'on jure par le Dieu véritable; et iî suffit que chacun jure par le Dieu qu'il reconnaît. Ainsi, comme le remarque saint Augustin (28), on affermissait les traités avec, les Barbares par les serments en leurs dieux : Juratione barbarica. Ce que ce Père prouve par le serment qui affermit le traité de paix

vent dans toute la terre, de toute antiquité :

et cest ce qui fait qu'on ne trouve aucun

peuple sans religion, de ceux du moins qui entre Jacob et Laban, chacun d'eux juran

n'ont pas été absolument barbares, sans ci- par son Dieu : Jacob par le vrai Dieu, « qui

vililé et sans police. avait été redouté et révéré par sou père

(28) Aco., epist. 47 cul Public, n. 2, t. 11.

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i ihan , i lolâlre, jurant par ses dieux Gtn. iixi, B S - : c mme il paraîtra à ceux qui sauront le bien entendre.

c'est donc ainsi que la religion, vraie o 1 fouai . sblil la bonne lui entre les hommes; parce qu'encore qua ci» soit aux idolâtres une toupillé de jurer par de toux dieux, la intime' loi <lu serment qui affermit un traité n'a rien d'impie, étant au contraire eu eWe-roême inviolable et sainte, comme l'enseigne le même douleur au même lieu. C'est pourquoi Dieu n'a cas laissé d'être le vengeur ries taux serments outre les infidèles ; parée que, encore que les serments par les faux dieux soient en abomination devant lui, il n'en est pas moins le protecteur de la bonne foi qu'on veut établir par ce moven.

Nous avons vu (28*) que les nations qui ne connaissaient pas le vrai Dieu, n'ont pas Lusse d'affermir leurs lois par les oracles de leurs dieux ; cherchant d'établir la justice et l'autorité, c'est-à-dire, la tranquillité et la paix, par les moyens les plus inviolables qui se trouvassent parmi les hommes.

Par là ils ont prétendu que leurs lois et leurs magistrats devenaient des choses saintes et sacrées. Et Dieu même n'a pas dédaigné de punir l'irréligion des peuples qui profanaient les temples qu'ils croyaient -.'i nts. et les religions qu'ils croyaient véritable- : à cause qu'il juge chacun par sa conscience.

One si l'on demande ce qu'il faudrait dire d'un Etat où l'autorité publique se trouverait établie sans aucune religion : on voit d'abord qu'on n'a pas besoin de répondre à des questions chimériques. De tels Etats ne lurent jamais. Les peuples où il n'y a point de religion sont en même temps sans police, sans véritable subordination, et entièrement sauvages. Les hommes n'étant point tenus par la conscience, ne peuvent s'assurer les uns les autres. Dans les empires, où les histoires rapportent que les savants et les magistrats méprisent la religion, et sont sans Dieu dans leur cœur, les peuples sont conduits par d'autres principes, et ils ont un culte public.

Si néanmoins il s'en trouvait où le gouvernement lût établi, encore qu'il n'y eût aucune religion (ce qui n'est pas, et ne parait pas pouvoir être), il y faudrait conserver le bien de la société le plus qu'il serait possible : et cet état vaudrait mieux qu'une anarchie absolue, qui est un état de guerre de tous contre tous.

IV' Pkop. La véritable religion étant fondée sur des principes certains, rend la constitution des Etals plus stable et plus solide. — Quoiqu'il soit vrai que les fausses religions, en ce qu'elles ont de bon et de vrai, qui est qu'il faut reconnaître quelque divinité à laquelle les choses humaines sont soumises, puissent sullire absolument à la constitution des Etats ; elles laissent néan-

moins toujours , dans le fond des consciences , une incertitude et on doute qui ne permet pas d'établir une parfaite solidité.

On a honte, dans son cœur, des fables dont sont composées les fausses religions, et de ce qu'on voit dans les écrits des sages païens. Quand il n'y aurait d'autre mal que celui d'adorer des choses muettes et insensibles, comme les astres, la terre, et les éléments; ou que de croire la Divinité figurable, d'en attacher la vertu au bois, à la pierre cl aux métaux, et d'adorer les idoles, c'est-à-dire, l'ouvrage de ses mains : c'est quelque chose de si insensé et de si bas, qu'on ne peut s'empêcher d'en rougir au dedans de soi : et c'est pourquoi les sages païens n'en voulaient rien croire, encore qu'à l'extérieur ils se conformassent aux coutumes populaires, comme saint Paul le leur a reproché. {Rom. i, 20 seq.)

De là vient l'irréligion ; et l'athéisme prend facilement racine dans de telles religions : comme il parait par l'exemple des épicuriens, avec lesquels saint Paul disputait. (Act. xvu, 18.)

Celte secte n'admettait des dieux qu'en paroles et par politique, pour se soustraire à la haine et aux châtiments publics. Mais au reste tout le monde savait que les dieux que les épicuriens admettaient , sans soin des choses humaines, sans puissance et sans providence, ne faisaient aucun bien, et n'appuyaient en aucune sorte la foi publique. On les tolérait toutefois, encore que leur déisme fût au fond un vrai athéisme, et que leur doctrine, qui flattai t les sens, gagnât publiquement le dessus parmi les gens qui se piquaient d'avoir de l'esprit.

Les stoïciens, qui leur étaient opposés, contre lesquels saint Paul disputa aussi [J.bid.), n'avaient pas une opinion plus favorable à la Divinité ; puisqu'ils faisaient un dieu de leur sage, et même le [(référaient à leur Jupiter.

Ainsi les fausses religions n'avaient rien qui se soutînt. Aussi ne consistaient-elles que dans un zèle aveugle, séditieux, turbulent, intéressé, plein d'ignorance, confus, et sans ordre ni raison : comme il [tarait dans l'assemblée confuse et tumultueuse des Ephésiens, et dans leurs clameurs insensées en faveur de leur grande Diane (Act. xixt 2i, 28, 34 seq.) : ce qui est bien éloigné du bon ordre, et de la stabilité raisonnable qui constitue les Etats : c'est cependant la suite inévitable de l'erreur. Il faut donc chercher le fondement solide des Etats dans la vérité, qui est la mère delà paix : et la vérité ne se trouve que dans la véritable religion.

ARTICLE 111

Que la véritable religion se fait connaître par des marques sensibles.

Première Proposition. La vraie religion a pour marque manifeste son antiquité. — aSou-

(i&*) Ckle\ar.i, l. i, art. 4, 7e propos.

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