LIVRE PREMIER
Depuis l'an loi" jusqu'à l'an 1520.
SOMMAIRE. — Le commencement des disputes de Lnilier. — Ses agitations. — Ses soumissions envers l'Eglise el envers le Pape. — Les fondements de sa Réforme dans la justice imputée ; ses propositions inouïes; sa condamnation. — Ses emportements, ses menaces furieuses, ses vaines prophéties, et les miracles dont il se vante. — La papauté devait tomber tout à coup sans violence. — 11 piomel de ne point permettre de prendre les armes pour son Evangile.
Il y avait plusieurs siècles qu'on désirait la réformation île la discipline ecclésiastique : « Qui me donnera, » disait saint Bernard ,231), « i j ne je voie avant de mourir, l'Eglise de Dieu comme elle était dans les premiers jours? » Si ce saint homme a eu quelque chose à regretter en mourant, c'a été de n'avoir point vu un changement si heureux.
Il a gémi toute sa vie des maux de l'Eglise. Il n'a cessé d'en avertir les peuples, le clergé, les évoques, les Papes même : il ne craignait pas d'en avertir aussi les religieux, qui s'en affligeaient avec lui dans leur solitude, et louaient d'autant plus la honte divine de les y avoir attirés, que la corruption était plus grande dans le monde. Les désordres s'étaient encore augmentés depuis. L'Eglise romaine, la mère des Eglises, qui durant neuf siè'les entiers, en observant la première, avec une exactitude exemplaire, la discipline ecclésiastique, la maintenait de toute sa force partout l'univers, n'était pas exempte de mal; et dès le temps du concile de Vienne, un grand évêque, chargé par le Pape de préparer les matières qui devaient y être traitées, mit pour fondement de l'ouvrage de cette sainte assemblée, qu'il y fallait reformer l'Eglise dans le chef et dans les membres (232). Le grand schisme, arrivé un peu après, mit plus que jamais celte parole à la bouche non-seulement des docteurs particuliers, d'un Gerson, d'un Pierre d'Ailly, des autres grands hommes de ce temps-là, iiiais encore des conciles; et tout en est plein dans le concile de Pise et dans le concile de Constance. On sait ce qui arriva dans le concile de Bâle, où la réformation fut malheureusement éludée, et l'Eglise replongée dans de nouvelles divisions. Le cardinal Julien représentait à Eugène IV les désordres du clergé, principalement de celui de l'Allemagne.* Cesdésordres,» lui disait-il (233), « excitent la haine du peuple contre tout l'ordre ecclésiastique ; et si on ne le corrige, on Joit craindre que les laïques ne se jettent sur le clergé, à la manière des hussiles, comme ils nous en menacent hautement. » Si on ne réformait promptement le clergé d'Allemagne, il prédisait qu'après l'hérésie
de Bohême, et quand elle sérail éteinte, il s'en élèverait bientôt une autre encore plus dangereuse; car on dira, poursuivait-il (234), « que le clergé e>t incorrigible, et ne veut point apporter de remède à ses désordres. On se jettera sur nous, » continuait ce grand cardinal, «quand on n'aura plus aucune espérance tle notre correction. Les esprits des hommes sont en attente de ce que l'on fera, et ils semblent devoir bientôt enfanter quelque chose de tragique. Le venin qu'ils ont contre nous se déclare : bientôt ils croiront faire à Dieu un sacrifice agréable en maltraitant ou en dépouillant les ecclésiastiques, comme des gens odieux à Dieu et aux hommes, et plongés dans la dernière extrémité du mal. Le peu de dévotion qui reste envers l'ordre sacré achèvera de se perdre. On rejettera la faute de tous ses désordres sur la cour de Rome, qu'on regardera comme la cause de tous les maux (235), » parce qu'elle aura négligé d'y apporter le remède nécessaire. 11 le prenait dans la suite d'un ton plus haut : « Je vois, » disaitil, « que la cognée est à la racine, l'arbre penche et au lieu de le soutenir pendant qu'on le pourrait encore, nous le | récipilons à terre. » Il voit une prompte désolation dans le clergé d'Allemagne ^23G). Les biens temporels dont on voudra le priver, lui paraissent comme l'endroit par où le mal commencera ; « Les corps, » dit-il, >< périront avec les €lmes. Dieu nous ôte la vue de nos périls, comme il a coutume de faire à ceux qu'il veut punir; le feu est allumé devant nous et nous y courons. »
C'est ainsi que, dans le xve siècle, ce cardinal, le plus grand homme de son temps, en déplorait les maux et en prévoyait la suite funeste; par où il semble avoir prédit ceux que Luther allait apporter à loute la chrétienté, en commençant par l'Allemagne ; et il ne s'est pas trompé, lorsqu'il a cru que la réformation méprisée, et la haine redoublée contre le clergé, allait enfanter une secte plus redoutable ù l'Eglise que celle des bohémiens. Elle est venue cette secle sous la conduite de Luther; et en prenant le titre de Réforme, elle s'e?t vantée d'à voir accom-
(231) r.ERs., epist. 557, Ad F.ug. Pap. nunc 238, (255) Epist. i htlian.Card. ad Eitij. IV, inier n. ti. Op. .-En. Sïi.v.
(232) Gnill. Dcrano:, episc. Mimât. Speculalor (254) Jftid.
(2351 //'if/.
diclliS, /'e modo (jeu. conc. celeh., lit. I, part, i ; tu. I, part, in ; ejusd. pan. lit. 55, de.
(23fij Ibid., page 70.
PART. X THEOL. POLEMIQUE. — II. HISTOIRE DES VARIATIONS
|,h les vœux «le toute la chrétienté, puisque la réformation était désirée par les peuples, parles docteurs ol par les prélats catholiques. Ainsi, pour 'autoriser cette réformaiton prétendue, on a ramassé avec soin ce que les auteurs ecclésiastiques ont «lit contre les désordres et du peuple et du clergé même. Mais c'est une illusion manifeste, puisque, de tant do passages qu'on allègue, il n'y en a pas un seul où ces docteurs aient seulement songé à changer la foi de l'Eglise, à corriger son culte, qui consistait principalement dans le sacrifice de l'autel, à renverser l'autorité des prélats, et principalement celle du Pape, qui était le but où tendait toute cette nouvelle réformation, dont Luther était l'architecte.
Nos réformés nous allèguent saint Bernard , qui, faisant le dénombrement des maux de l'Eglise (237), et de « eux qu'elle a soufferts dans son origine durant les persécutions, et de ceux qu'elle a sentis dans S"U progrès par les hérésies, et de ceux qu'elle a éprouvés dans les derniers temps par la dépravation îles mœurs, dit que ceuxci sont le plus à craindre, parce qu'ils gagnent le dedans, et remplissent toute I Eglise de corruption : d'où ce grand homme conclut que l'Eglise peut dire avec Isaïe, que son amertume la plus arrière et la plus douloureuse est dans la paix [Isa. xxxviu, 17); lorsqu'en paix du côté des infidèles, et en paix du côté des hérétiques, elle est plus dangereusement combattue par les mauvaises mœurs de ses enfants. Mais il n'en faut pas davantage pour montrer que ce qu'il déplore n'est pas, comme ont fait nos réforuialeurs, les erreurs où l'Eglise était lombée, puisqu'au contraire il la représente comme étant à couvert de ce coté-lù; mais seulement les maux qui venaient du relâchement de la discipline. D'où il est aussi arrivé que, lorsqu'au lieu de la discipline, des esprits inquiets et turbulents comme un Pierre de Bruis, un Henri, un Arnaud de lîresse, ont commencé a reprendre les dogmes; ce grand homme n'a jamais souffert qu'on en affaiblit aucun, et a combattu avec nue force invincible, tant pour la foi de l'Eglise, que pour l'autorité de ses prélats (-238).
Il en est de même des autres docteurs catholiques, qui dans les siècles suivants ont déploré les abus, et ont demandé la réformation. Gerson est le plus célèbre de tous, et nul n'a proposé avec plus de force la réformation de l'Eglise dans le chef et dans les membres. Dans un sermon qu'il lit après le concile de Pise devant Alexandre V, il introduisit l'Eglise demandant au Pa;>e la réformation et le rétablissement du royaume d'Israël : mais pour montrer qu'il ne se plaignait d'aucune erreur qu'on pût remarquerdans ladoctrinedel'Eglise, il aciresseau Pape ces paroles : « Pourquoi, » dit-il (239). « n'envoyez-vous pas aux Indiens, dont lafoi
(257; Bern., serm. 55 in C<mt., n. 10.
(-iôSj Beun., serin 65, OU i» Ctuit.
(£59) Geks., Serin, de Ascens. Dum. ad Alex. V,
peut élre facilement corrompue, puisqu'ils
ne sont pas unis à l'Eglise romaine, de loquelJe se doit tirer la certitude de la foi? u Son maître, le cardinal Pierre d'Ailly, évoque de Cambrai, soupirait aussi après la réformation : mais il en posait le fondement sur un principe bien différent de celui que Luther établissait ; puisque celui-ci écrivait h Mélanchthon, « que la bonne doctrine ne pouvait subsister, tant que l'autorité du Pape serait conservée (240); » et au contraire ce cardinal estimait que « durant le schisme les membres de l'Eglise étant séparés de leur chef, et n'y ayant point d'économe et de directeur apostolique, » c'est-àdire n'y ayant point de Pape que toute l'Eglise reconnût, « il ne fallait pas espérer que la réformation se pût faire (241). » Ainsi l'un faisait dépendre la réformation de la destruction de la papauté, et l'autre, du parfait rétablissement de cette autorité sainte, que Jésus-Christ avait établie pour entretenir l'unité parmi ses membres, et tenir tout dans le devoir.
H y avait donc de deux sortes d'esprits qui demandaient la réformation : les uns, vraiment pacifiques et vrais enfants de l'Eglise, eu déploraient les maux sans aigreur, en proposaient avec respect la réformation, dont aussi ils toléraient humblement le délai ; et loin de la vouloir procurer parla rupture, ils regardaient au contraire la rupture comme le comble de tous les maux : au milieu des abus ils admiraient la divine Providence, qui savait, selon ses promesses, conserver la foi de l'Église : et si on semblait leur refuser la réformation des mœurs, sans s'aigrir et sans s'emporter, ils s'estimaient assez heureux de ce que rien ne les empêchait de la faire parfaitement en euxmêmes. C'étaient là les forts de l'Eglise, dont nulle tentation ne pouvait ébranler la foi, ni les arracher de l'unité. Mais il y avait outre cela des esprits superbes, pleins de chagrin et d'aigreur, qui, frappés des désordres qu'ils voyaient régner dans l'Eglise et principalement parmi ses ministres, ne croyaient pas que les promesses de son éternelle durée pussent subsister parmi ses abus : au lieu que le Fils de Dieu avait enseigné à respecter la chaire de Moise, malgré les mauvaises œuvres des docteurs et des pharisiens assis dessus. (Mal th. xx.ni, 2, 3.) Ceux-ci devenus superbes, et par là devenus faibles, succombaient à la tentation qui porte à haïr la chaire en haine de ceux qui. y président ; et comme si la malice des hommes pouvait anéantir l'œuvre de Dieu, l'aversion qu'ils avaient conçue pour les docteurs leur faisait haïr tout ensemble et la doctrine qu'ils enseignaient, et l'autorité qu'ils avaient reçue de Dieu pour enseigner.
Tels étaient les albigeois et les vaudois, tels étaient Jean Viclef et Jean Hus. L'appât le plus ordinaire, dont ils se servaient pour
loin. II, p. 151.
(240) Si.f.id., liv. vu, fol. 112.
(2ilj Cunc. I, de S. Lud.
ailirer les Ames infirmes dans leurs lacets, était la haine qu'ils leur inspiraient pour les pasteurs de l'Eglise : par cet esprit d'aigreur on ne respirait que la rupture; et il ne faut pas s'étonner si dans le temps de Luther, où •es invectives et l'aigreur contre le clergé furent portées à la dernière extrémité, on vil aussi la rupture la plus violente, et la plus grande apostasie qu'on eût peut-être jamais vue jusqu'alors dans la chrétienté.
Martin Luther, Augustin de profession, docteur et professeur en théologie dans l'université de "Wittemberg, donna le branle à ces mouvements. Les deux partis de ceux qui se sont dits réformés, l'ont également reconnu pour l'auteur de cette nouvelle réformation. Ce n'a pas été seulement les luthériens ses sectateurs qui lui ont donné à l'envi de grandes louanges. Calvin admire souvent ses vertus, sa magnanimité, sa constance, l'industrie incomparable qu'il a fait paraître contre le Pape. C'est la trompette, ou plutôt c'est le tonnerre, c'est le foudre qui a tiré le monde de sa léthargie : ce n'était pas Luther qui parlait, c'était Dieu qui foudroyait par sa bouche (24-2).
Il est vrai qu'il eut de la force dans le génie, de la véhémence dans ses discours, une éloquence vive et impétueuse, qui entraînait les peuples et les ravissait; une hardiesse extraordinaire quand il se vit soutenu et applaudi, avec un air d'autorité qui faisait trembler devant lui ses disciples : de sorte qu'ils n'osaient le contredire ni dans les grandes choses ni dans les petites.
11 faudrait ici raconter les commencements de la querelle de 1517, s'ils n'étaient connus de tout le monde. .Mais qui ne sait la publication des indulgences de Léon X, et la jalousie des Augustms contre les Jacobins qu'on leur avait préférés en cette occasion ? Qui ne sait que Luther, docteur augustin, choisi pour maintenir l'honneur de son ordre, attaqua premièrement les abus (lue plusieurs faisaient dos indulgences, et les excès qu'un en prêchait? Mais il était trop ardent pour se renfermer dans ces bornes : des abus, il passa bientôt à la chose même. Il avançait par degrés; et encore qu'il allât toujours diminuant les indulgences, et les réduisant presque à rien par la manière de les expliquer, dans le fond il faisait semhlantd'être d'accord avec sesadversaires, puisque , lorsqu'il mit ses propositions par écrit, il y en eut une couchée en ces termes : Si quelqu'un nie la vérité des indulgences du Pape, qu'il soit anathème (243).
Cependant une matière le menait à l'autre. Comme celle de la justification et de l'efficace des sacrements touchait de près à celle des indulgences, Luther se jeta sur ces deux articles, et cette dispute devint bientôt la plus importante.
La justification, c'est la grâce, qui, nous remettant nos péchés, nous rend en même temps agréables à Dieu. On avait cru jusqu'alors que ce qui faisait cet effet devait à la vérité venir de Dieu, mais enfin devait être en nous; et que pour être justifié, c'est-à-dire de pécheur être fait juste, il fallait avoir en soi la justice ; comme pour être savant et vertueux, il faut avoir en soi la science et ia vertu. Mais Luther n'avait pas suivi une idée si simple. Il voulait que ce qui nous justifie, et ce qui nous rend agréables aux yeux de Dieu, ne fût rien en nous; maisque nous fussions justifiés parce que Dieu nous imputait la justice de Jésus- Chiist, comme si elle eût été la nôtre propre, et parce qu'en effet nous pouvions nous l'approprier par la foi.
Mais le secret de celle foi justifiante avait encore quelque chose de bien particulier : c'est qu'elle ne consistait pas à croire en général au Sauveur, à ses mystères et à ses promesses; mais à croire très-certainement, à chacun dans son cœur, que tous nos péchés nous étaient remis. On était justifié, disait sans cesse Luther, dès qu'on croyait l'être avec cerlitude; et la certitude qu'il exigeait n'était pas seulement cette certitude morale qui, fondée sur des motifs raisonnables, exclut l'agitation et le trouble; mais une certitude absolue, une certitude infaillible, où le pécheur devait croire qu'il était justifié, de la même foi dont il croit que Jésus-Christ est venu au monde (244) .
Sans cette certitude il n'y avait point de justification pour le fidèle : car il ne pouvait, lui disait-on, ni invoquer Dieu, ni se confier en lui seul, tant qu il avait le moindre doute, non-seulement de la bonté divine en général, nfciis encore de la bonté particulière par laquelle Dieu imputait à chacun de nous la justice de Jésus-Christ; et c'est ce qui s'appelait la foi spéciale.
11 s'élevait ici une nouvelle difficulté, savoir si pour être assuré de sa justification, il fallait l'être en même temps de la sincérité de sa pénitence. C'est ce qui d'abord venait dans l'esprit à tout le monde; et puisque Dieu ne promettait de justifier que les pénitents, si l'on était assuré de sa justification, il semblait qu'il le fallait être en même temps de la sincérité de sa pénitence. Mais cette dernière certitude était l'aversion de Luther; et loin qu'on fût assuré de la sincérité de sa pénitence, « on n'était pas même assuré, » disait-il (245), «de ne pas commettre plusieurs péchés mortels dans ses meilleures œuvres, a cause du vice très-caché de la vaine gloire ou de l'amour-propre. »
Luther poussait encore la chose plus loin, car il avait inventé cette distinction entre les œuvres des hommes et celles de Dieu, « que les œuvres des hommes, quand elles seraient toujours belles en apparence, et
(242) Calv., Il Dc[. cnni. Westpk. opusc. , fol. (244) Lcth., loin. I Vit. Prop. 1518, fol. £9;
785, 787 cl seu.; Bps;», cont. Pigg., ibid., fol. 131 Str.n. de indulg., loi. Gl ; Ad. op. Légat. Apost.,
l«l. elc. f0|. -2tl ; Luth, ud l 'rider, loi. "2"2"2.
r243) Prop. 1M7, 71, loin. ), Viieb. (245) Luth., loiu. I, prop. 1518, prop. 48.
PJMT. \ TilKOL. POLEMIQUE. — 11. UJSTOIRE DES VARIATIONS.
sembleraient bonnes probablement, étaient dos pécbés mortels, el qu'au contraire les
œuvres de Dieu, Quand elles .seraient toujours laides, et qu'elles paraîtraient mauvaises, sont d'un mérite éternel ("2'»6). » I bloui «le son anlithèse et de ce jeu de paroles, Luther s'imagine a voir trouvé la vraie différence entre les œuvres «le Dieu et celles des hommes, sans considérer seulement que les hotines œuvres des hommes sont en même temps désoeuvrés de Dieu, puisqu'il les produit en nous par sa grâce, ce qui, selon Luther même, leur devait nécessairement donner un immortel mérite : niais c'est ce qu'il voulait éviter, puisqu'il concluait au contraire (347), « que toutes les œuvres des justes seraient des péchés mortels, s'ils n'appréhendaient qu'elles n'en fussent; et qu'on ne pouvait éviter la présomption, ni avoir une véritable espérance, si on ne craignait la damnation dans chaque œuvre qu'on taisait. »
Sans doute la pénitence ne compatit pas avec des péchés mortels actuellement commis : car on ne peut ni être vraiment repentant de quelques péchés mortels sans l'être de tous, ni l'être de ceux qu'on l'ait pendant qu'on les l'ait. Si donc on n'est jamais assuré de ne pas faire à chaque bonne œuvre plusieurs péchés mortels; si au contraire on doit craindre d'en faire toujours, on n'est jamais assuré d'être vraiment pénitent : et si on était assuré de l'être, on n'aurait pas à craindre la damnation, comme Luther le prescrit; à moins de croire en même temps que Dieu contre sa promesse condamnerait à l'enfer un cœur pénitent. Et cependant s'il arrivait qu'un pécheur doutât de sa justitiration, h cause de son indisposition particulière dont i! n'était pas assuré, Luther lui disait, qu'à la vérité il n'était pas assuré de sa bonne disposition, et ne savait pas, par exemple, s'il était vraiment pénitent, vraiment contrit, vraiment affligé de ses péchés ; mais qu'il n'en était pas moins assuré de son entière justification, parce qu'elle ne dépendait d'aucune bonne disposition de sa part. C'est pourquoi ce nouveau docteur disait au pécheur : « Croyez fermement que vous êtesabsous, et dès là vous l'êtes, quoi qu'il puisse être de votre contrition (2i8) ;» comme s'il eût dit : Vous n'avez pas besoin de vous mettre en peine si vous êtes pénitent ou non. Toutconsiste, disait-il toujours, à croire suns hésiter que vous êtes absous (2VJ) : d'où il concluait (250), qu'il n'importait pas que le prêtre vous baptisât, ou vous donnât I absolution sérieusement, ou en se moquant; parce que dans les sacrements il n'y avait qu'une chose à craindre, qui était de ne croire pas assez fortement que tous vos crimes vous étaient pardonnes, dès que vous aviez pu gagner sur vous de le croire.
Les Catholiques trouvaient un terrible inconvénient dans celte doctrine. C'est qu'a i<j
fidèle étant obligé de se tenir assuré de sa
justification, sans l'être de sa pénitence, il
.s'ensuivait qu'il (levait croire qu'il serait justifié devant Dieu, quand même il ne serait pas vraiment pénitent el vraiment contrit : ce qui ou vrai lie chemin à l'impénilence.
Il est néanmoins très-véritable, car il ne faut rien dissimuler, que Luther n'excluait I as île la justification une sincère pénitence, c'est-à-dire l'horreur de son péché et la volonté de bien faire ; en un mol, la conversion du cœur : et il trouvait absurde, aussi bien que nous, qu'on pût être juslilié sans pénitence et sans contrition. Il ne paraissait sur ce point nulle différence entre lui elles Catholiques; si ce n'est que les Catholiques appelaient ses actes des dispositions? la justification du pécheur, et que Luther croyait bien mieux rencontrer en les appelant seulement des conditions nécessaires. Mais celte subtile distinction au fond ne les tirait pas d'embarras : car enfin, de quelque sorte qu'on nommât ces actes, qu'ils fussent ou condition, ou disposition et préparation nécessaire à la rémission des péchés, quoi qu'il en soit, on est d'accord qu'il les faut avoir pour l'obtenir : ainsi la question revenait toujours, comment Luther pouvait dire que le pécheur devait croire très-certainement qu'il était absous, quoi qu'il en fût de sa contrition; c'est-à-dire quoi qu'il en fût de sa pénitence : comme si être pénitent ou non, était une chose indifférente à la rémission des péchés.
C'était donc la difficulté du nouveau dogme, ou, comme on parle à présent, du nouveau système de Luther : comment sans être assuré et sans pouvoir l'être qu'on fût vraiment pénitent et vraiment converti, on ne laissait pas d'être assuré d'avoir le pardon entier de ses péchés? Mais c'était assez, disait Luther, d'être assuré de sa foi. Nouvelle difficulté, d'être assuré de sa foi sans l'être de la pénitence, que la loi , selon Luther, produit toujours. Mais, répond-il (2ol), le fidèle peut dire Je crois, et par là sa foi lui devient sensible; comme si le môme fidèle ne disait pas de la même sorte Je me repens, et qu'il n'eût pas le même moyen de s'assurer de sarepentance. Que si l'on répond enfin que le doute lui reste toujours, s'il se repent comme il faut, j'en dis autant de la foi ; et tout aboutit à conclure que le pécheur se tient assuré de sa justification, sans pouvoir être assuré d'avoir accompli comme il faut la condition que Dieu exigeait de lui pour l'obtenir.
C'était encore ici un nouvel abîme. Quoique la foi, selon Luther, ne disposât pas à la justification (car il ne pouvait souiïrir ces dispositions), c'en était la condition nécessaire, et l'unique moyen que nous eussions
(iKît Prop. Heidls.
(iiï) Prop. 5, 17, II.
(248) Serm. de indulg.,, loin. I, fol. 5'J.
(249) Prop. K'18, tbul.
(•2.N0) Serm. de indulg.
(251) Assert, unie, damnai., tom- U , ad prop
SJ3
pour nous Approprier Jésus-Christ et sa justice. Si donc, après tout l'effort que fait le pécheur de se bien mettre dans l'esprit que ses péchés lui sont remis par sa foi, il venait à dire en lui-même : Qui me dira, faible et imparfait comme je suis, si j'ai celte vraie foi qui change le cœur? C'est une tentation, selon Luther. 11 faut croire que tous nos péchés nous seront remis par la foi, sans s'inquiéter si cette foi est telle que Dieu la demande, et même sans y penser : car y penser seulement, c'est faire dépendre la grâce et la justification d'une chose qui peut éire en nous ; ce que la gratuité, pour ainsi parler, de la justification, selon lui, ne souffrait pas.
Avec cette certitude que mettait Luther de la rémission des péchés, il ne laissait pas de dire qu'il y avait un certain élal dangereux à l'âme, qu'il appelle la sécurité. « Que les fidèles prennent garde, » dit-il (252), « à ne venir pas à la sécurité : » et incontinent après : « Il y a une détestable arrogance et sécurité dans ceux qui se flattent eux-mêmes, et ne sont pas véritablement affligés de leurs péchés, qui tiennent encore bien avant dans leur cœur. » Si l'on joint à ces deux thèses de Luther celle où il disait, comme on a vu (253), qu'à cause de l'amour-propre on n'est jamais assuré de ne pas commettre plusieurs pèches mortels dans ses meilleures œuvres, de sorte qu'il y fallait toujours craindre la damnation (254); il pouvait sembler que ce docteur était d'accord dans le fond avec les Catholiques, et qu'on ne devrait pas prendre la certitude qu'il pose à la dernière rigueur, comme nous avons fait. Mais il ne s'y faut pas tromper : Luther tient au pied de la lettre ces deux propositions, qui paraissent si contraires : On n'est jamais tissure' d'être affligé comme il faut de ses péchés ; et : On doit se tenir pour assuré d'en avoir la rémission; d'où suivent ces deux autres propositions, qui ne semblent pas moins opposées : la certitude doit être admise : la sécurité est à craindre. Mais quelle est donc celte certitude, si ce n'est la sécurité? C'était l'endroit inexplicable delà doctrine de Luther, et on n'y trouvait aucun dénoûment.
Pour moi, tout ce que j'ai pu trouverdans ses écrits qui serve à développer ce mystère, c'est la distinction qu'il fait entre les péchés que l'on commet sans le savoir, et ceux que l'on commet sciemment et contre sa conscience : « lapsus contra conscientiam (255). » 11 semble donc que Luther ait voulu «lire, qu'un Chrétien ne peut s'assurer de n'avoir pas les péchés du premier genre; mais qu'il peut être assuré de n'en avoir pas du second ; et si en les commettant il se tenait assuré de la rémission de ses péchés, il tomberait dans cette damnable et pernicieuse sécurité, que Luther condamne : au
(252) Voy. disp. 1538; prop. 41, 45, 1. !. (255) Ci-dessus, col. 540.
(254) Prop. IMS, i,S, loi,,. !.
(255) Lini., ïliemut,, (oui. I, toi. 4<J0; Conf.
lieu qu'en les évitant il se peut tenirassuré de la rémission de tous les autres, et même des plus cachés; ce qui suffit pour la certitude que Luther veut établir. Mais la difficulté revenait toujours : car il demeurait pour indubitable, selon Luther, que l'homme ne sait jamais si ce vice caché de l'amourpropre n'infecte pas ses meilleures œuvres; qu'au contraire, pour éviter la présomption, il doit tenir pour certain qu'elles en sont mortellement infectées : qu'il se flatte, et que, lorsqu'il croit être affligé véritablement de son péché, il ne s'ensuit pas qu'il le soit autant qu'il faut pour en obtenir la rémission. Si cela est, malgré tout ce qu'il croit ressentir, il ne sait jamais si le péché no règne pas dans son cœur, d'autant plus dangereusement qu'il est plus caché. Nous en serons donc réduits à croire que nous serons réconciliés avec, Dieu, quand môme le péché régnerait en nous : autrement, il n'y aurait jamais de certitude.
Ainsi tout ce qu'on nous dit de la certitude qu'on [icut avoir sur le péché commis contre la conscience est inutile. Ce n'est pas aller assez avant que de ne pas reconnaître que C'i péché qui se cache, cei orgueil secret, cet amour-propre qui prend tant de formes, et même celle de la vertu, est peutêtre le plus grand obstacle de notre conversion, et toujours l'inévitable sujet de ce tremblement continuel que les Catholiques enseignaient après saint Paul. Les mêmes Catholiques observaient que tout ce qu'on leur répondait sur cette matière, était manifestement contradictoire. Luther avait avancé cette proposition : Personne ne doit répondre au prêtre qu'il est contrit (256), c'est-àdire pénitent. Et comme celte proposition fut trouvée étrange, il la soutint'de ces passages. «Saint Paul dit ; Je ne me sens coupable en rien; mais je ne suis pas pour cela justifié. (I Cor. iv, k.) David dit : Qui connaît ses péchés ? [Psal. xviu, 13.) Saint Paul dit : Celui gui s'approuve lui-même n'est pas approuvé, mais celui que Dieu approuve. » (// Cor. x, 18.) Luther concluait de ces passages que nul pécheur n'est en état de répondre au prêtre : Je suis vraiment pénitent; et à le prendre à la rigueur, et pour une certitude entière, il avait raison. On n'était donc pas assuré absolument, selon lui, qu'on fût pénitent; et néanmoins, selon lui, on était absolument assuré que les péchés sont remis : on était donc assuré que le pardon est indépendant de la pénitence. Les Catholiques n'entendaient rien dans ces nouveautés : Voilà, disaient-ils, un prodige dans les mœurs et dans la doctrine; l'Eglise ne peut pas souffrir un tel scandale.
Mais, disait Luther (257) , on est assuré de sa foi ; et la foi est inséparable de la contrition. On lui répliquait : Permettez donc au fidèle de répondre de sa contrition comme
Aitg., rap. De bon. op. ; Synl. yen., part, n , pag.
(256) Assert, art. damnai., ad an, 14, loin. II.
(257) Ibul., ad prop. 12 et 14.
SiS PART. X. THEOL. POLEMIQUE
île sa fui, ou si vous défendez l'un, défendez l'autre.
liais, poursuivait-il, saint Paul a dit: Examine» vous vous-mêmes, si vous êtes dans la foi; éprouves vous vous-mêmes. (Il Cor. 1111,5) Donc on sent la foi, conclut Luther; et on concluait, au contraire, qu'on ne la sent pas. Si c'est une matière d'épreuve, si c'est un sujet d'examen, ce n'est donc pas une chose que l'on connaisse par sentiment, ou, rumine on parle, par conscience. Ce qu'on appelle la foi, poursuivait-on, n'en est peutêtre iprune vaine image ou une faible répélit on île ce qu'on a lu dans les livres, de ce qu'on a entendu dire aux autres Qdèles. Pour être assuré d'avoir cette foi vive, qui opère la véritable conversion du cœur, il faudrait être assuré que le péché ne règne plus eu nous ; c'est ce que Luther ne nie peut ni ne nie veut garantir, pendant qu'il nie garantit ce qui en dépend, c'e^t-à-dire la rémission des péchés. Voilà toujours la contradiction, et le faible inévitable de sa doctrine.
Kt qu'on n'allègue pas ce que dit saint l'aul : Qui s'til ce i/ui est en l'homme, si ee n'est l'esprit (le l'homme tjui est en lui? (I Cor. ii, 11.) Il est vrai, nulle autre créature, ni homme ni ange, ne voit en nous ce que nous n'y voyons pas; mais il ne s'ensuit pas de là que nous-mêmes nous le voyions toujours, autrement comment David aurait-il dit ce que Luther objectait. Qui connaît ses péchés? Ces péchés ne sont-ils pas en nous? Kt puisqu'il est certain que nous ne les connaissons pas toujours, l'homme sera toujours à lui-même une grande énigme; et son propre esprit lui sera toujours le sujet d'une éternelle et impénétrable question. C'est donc une folie manifeste de vouloir qu'on soit assuré du pardon de son péché, si on n'est pas assuré d'en avoir entièrement retiré son cœur.
Luther disait beancoup mieux au commencement de la dispute ; car voici ses premières thèses sur les indulgences, en 1517, et dès l'origine de la querelle : « Nul n'est assuré de la vérité de sa contrition ; et à plus forte raison ne l'est-il pas de la plénitude du pardon (558). » Alors il reconnaissait, par l'inséparable union de la pénitence et du pardon, que l'incertitude de l'un emportait l'incertitude de l'autre. Dans la suite il changea, mais de bien en mal ; en retenant l'incertitude de !a contrition, il ôta l'incertitude du pardon; et le pardon ne dépendait plus «le la pénitence. Voilà comme Luther se réformait. Tel fut son progrès, à mesure qu'il s'échauffait contre l'Kglise, et qu'il s'enfonçait dans le schisme. Il s'étudiait en toutes choses à prendre le contre-pied de l'Kglise. Bien loin de s'efforcer, comme nous, à inspirer aux pécheurs la crainte des jugements de Dieu, pour les exciter à la pénitence, Luther en était venu à cet excès