II. HISTOIRE l>KS VARIATIONS
de dire, « que la contrition par laquelle on repasse ses ans écoulés dans l'amertume de son cœur, en pesant la grièvelé de ses péchés, leur difformité, leur multitude, la béatitude perdue et la damnation méritée, ne faisait que rendre les hommes plus hypocrites (259) : » comme si c'était une byuocrisieau pécheur de commencer à se réveiller de son assoupissement,
Mais peut-èlre qu'il voulait dire que ces sentiments de crainte ne suffisaient pas, et qu'il y fallait joindre la foi et l'amour de Dieu. J'avoue qu'il s'explique ainsi dans la suite (260), mais contre ses propres principes; car il voulait, au contraire, (et nous verrons dans la suite que c'est un des fondements de sa doctrine) que la rémission des péchés précédât l'amour; et il abusait pour cela de la parabole des deux débiteurs de l'Evangile, dont le Sauveur avait dit : Celui-là à qui on remet lapins grande dette, aime aussi avec plus d'ardeur (Luc. vu, 42, 43): d'où Lutheretsesdisciples concluaienl qu'un n'aimait qu'après que la dette c'est-à-dire les péchés étaient remis. Telle était la grande indulgence que prêchait Luther, et qu'il opposait à celles que les Jacobins publiaient et que Léon X avait données. Sans s'exciter à la crainte, sans avoir besoin de l'amour, pour être justilié de tous ses péchés, il ne fallait que croire, sans hésiter, qu'ils étaient tous pardonnes, et dans le moment l'affaire était faite.
Parmi les singularités qu'il avançait tous les jours, ii y en eut une qui étonna tout le monde chrétien. Pendant que l'Allemagne menacée par les armes formidables du Turc, était tout en mouvement pour lui résister, Luther établissait ce principe : Qu'il fallait vouloir, non-seulement ce que Dieu veut que nous voulions, mais absolument tout ce que Dieu veut; d'où il concluait que combattre contre le Turc, c'était résistera la volonté de Dieu qui nous voulait visiter (201).
Au milieu de tant de hardies propositions, il n'y avait à l'extérieur rien de plus humble que Luther. Homme timide et retiré,» il avait» disait-il (262), « été traîné par force dans le public, et jeté dans ces troubles plutôt par hasard que de dessein. Son style n'avait rien d'uniforme, il était même grossier en quelques endroits, et il écrivait exprès de cette manière. Loin de se promettre l'immortalité de son nom et de ses écrits, il ne l'avait jamais recherchée. » Au surplus, il attendait avec respect le jugement de l'Eglise, jusqu'à déclarer en termes exprès, que « s'il ne s'en tenait à sa détermination, il consentait d'être traité comme hérétique (2G3). » Lutin tout ce qu'il disait était plein de soumission nonseulement envers le concile, mais encore envers le Saint-Siège et envers le Pape; car le Pape, ému des clameurs qu'excitait dans toute l'Eglise la nouveauté de sa doc-
(258) Prop. 1517; prop. 50, tom. I, fol. 50. (259J Serm. de indulg.
(260) Àdvers. execr. Anlicfi. bull., lom. 11 , 03; ad prop. 6, disp. 1555, prop, 10, 17, ibid.
(-201) Prop, 15, 98, fol. 56.
(202) ttedot de put. Papw, Prtef. lom. I, fol. 510 ; fol. Prcef. Oper., ibid., 2.
(265) dont. Prier., loui. I, fol. 177.
Œl'VKES COMPLETES DE BOSSUET.
trine, en avait pris connaissance; et ce fut alors que Lutlier parut le plus respectueux. « Je ne suis pas, s disait-il i26i), « assez téméraire pour préférer mon opinion particulière à celle de tous les autres. » Et pour le Pape, voici ce qu'il lui écrit le dimanche de la Trinité en 1518: «Donnez la vie ou la mort, appelez ou rappelez, approuvez ou réprouvez comme il vous plaira, j'écouterai votre voix comme celle de Jésus Christ même (265*. » Tous ses discours furent pleins de semblables protestations durant environ trois ans. Bien plus, il s'en rapportait à la décision des universités de Bàle, de Fribourg et de Louvain (26(i). Un peu après il v ajouta celle de Paris ; et il n'y avait dans l'Eglise aucun tribunal qu'il ne voulût reconnaître.
Il semblait même qu'il parlait de bonne foi sur l'autorité du Saint-Siège. Car les raisons dont il appuyait son attachement pour ce grand siège étaient en effet les plus capables de tomber un cœur chrétien. Dans un livre qu'il écrivait contre Silvestre de Prière, Jacobin, il alléguait, en premier lieu ces paroles de Jésus-Christ {Mat th. xvi, 18) : Tu es Pierre; et celles-ci (Joan. xxi, 15) : Pais mes brebis. « Tout le monde confesse, » dit-il (267), « que l'autorité du Pape vient de «es passages. » Là même, après avoir dit « que la foi de tout le monde se doitconformer à celle que professe l'Eglise romaine, » il continue en ieUe sorte : « Je rends grâces à Jésus-Christ de ce qu'il conserve sur la terre cette Eglise unique par un grand miracle, et qui seul peut montrer que notre foi est véritable; en sorte qu'elle ne s'est jamais éloignée de la vraie foi par aucun décret. » Après même que dans l'ardeur de la dispute ces bons principes se furent un peu ébranlés, « le consentement de tous les tidèles le retenait dans la révérence de l'autorité du Pape. Est-il possible «disait-il (268,', « que Jésus-Christ ne soitpas avec ce grand nombre de Chrétiens? » Ainsi il condamnait les Bohémiens uni s'étaient séparés de notre communion, et prolestait qu'il ne lui arriverait jamais de tomber dans un semblable schisme.
On ressentait cependant dans ses écrits je ne sais quoi de lier et d'emporté. Mais encore qu'il attribuât ses emportements à la violence de ses adversaires, dont les excès en effet n'étaient pas petits, il ne laissait pas de demander pardon de ceux où il tombait. « Je confesse, «écrivait-il au cardinal Cajetan, légat alors en Allemagne (269), « que je nie suis emporté indiscrètement, et que j'ai manqué de respect envers le Pape. Je m'en repens. Quoique poussé, je ne devais pas répondre a:i fou qui écrivait contre moi, selon sa folie. Daignez, »poursuivail-il,« rap-
porter l'affaire au Saint-Père: je ne demande qu'à écouter la voix de l'Eglise, et la suivre. »
A près qu'il eut été à Borne, en formant son appel du Pape mal informé au Tape mieux informé, il ne laissait pas de dire, que l'appellation, quant à lui, ne lui semblait pas nécessaire (270), puisqu'il demeurait toujours soumis au jugement du Pape : mais il s'excusait d'aller à Borne à cause des frais. Et d'ailleurs, disait-il (271), cette citation devant le Pape était inutile contre un homme qui n'attendait que son jugement pour y obéir.
Dans la suite de la procédure, il appela du Pape au concile le dimanche 28 novembre 1518. Mais dans son acte d'appel il persista toujours à dire, « qu'il ne prétendait ni douter de la primauté et de l'autorité du Saint-Siège, ni rien dire qui fût contraire à la naissance du Pape bien avisé, et bien instruit. (272) »
En effet, le 3 mars 1519, il écrivait encore à Léon X, qu'il ne prétendait en aucune sorte toucher à sa puissance ni à celle de i'Eylise romaine (273). 11 s'obligeait à un silence éternel, comme il avait toujours fait, pourvu qu'on imposât une loi semblable à ses adversaires : car il ne pouvait soutenir un jugement inégal ; et il fût demeuré content du Pape, à ce qu'il disait, s'il eût voulu seulement ordonner aux deux partis un égal silence : tant il jugeait la réformation qu'un a depuis tant vantée, peu nécessaire au bien de l'Eglise I
Pour ce qui estderétra lation, il n'en voulut jamais entendre parler, encore qu'il y en eût assez de matière, comme on a pu voir : et cependant je n'ai pas tout dit, il s'en faut beaucoup. Mais, disait-il, étant engagé, sa réputation chrétienne ne permettait pas qu'il se cachât dans un coin, où qu'il reculât en arrière. Voilà ce qu'il dit pour s'excuser après la rupture ouverte. Mais durant la contention, il alléguait une excuse plus vraisemblable comme plus soumise.
Car après tout, dit-il (274), « je ne vois pas à quoi est bonne marétraclation; puisqu'il ne s'agit pas de ce que j'ai dit, mais de ce que dira l'Eglise à laquelle je ne prétends pas répondre comme un adversaire, mais l'écouter comme un disciple. »
Au commencement de 1520, il le prit d'un ton un peu plus liant : aussi la dispute s'échauffait-elle, et le parti grossissait. 11 écrivit donc au Pape (275) : « Je hais les disputes, je n'attaquerai personne; mais aussi je ne veux pas être attaqué. Si ou m'attaque, puisque j'ai Jésus-Christ pour maître, je ne demeurerai pas sans réplique. Pour ce qui est de chanter la palinodie, que personne ne s'y attende. Votre Sainteté peut
(-264) Proi Luth., loin. I, fol. 195. (-205) Episl. ad Levn X, ibid.
(266) Aci. cap. Légat, ibid., fol. 208
(267) Coin. Prier, loin. 1, pag. 175, 188.
(268) Dips. lip$., loin. I, fol. 251.
(-201») Ibd., toi. 215.
(-27(1) Ad card. Caj.
(-271) Ibid.
(-27-2) Ad card. Cajct., Appell. Luth, ad conc.
(-275) Luih. ad Léon. X, 1519, ibid.
(274) Ad raid. Cajet., loin. 1, p "2l(î cl scq.
(-275) Ad Léon. A, tom. Il, fol. -i, 6 april, 1520.
finir toutes ces contentions par un seul mot, en évoquant l'affaire à elle, et en Imposant silence aux uns et aux autres. » Voilà ce qu'il écrivit à Léon X, en lui dédiant le livre Dr la liberté chrétienne, plein île nouvcaux paradoxes, dont nous verrons bientôt les effets Funestes. La même année, après la censure des universités de l.ouvain et de Cologne, tant contre ce livre que contre les autres, Luther s'en plaignit en cette sorte : « Ko quoi est-ce que notre Saint l'ère Léon a offensé ces universités, pour lui avoir arraché îles mains un livre dédié à son nom, et mis à ses pieds pour y attendre sa sentence ? » Enfin il écrivit à (maries V, « qu'il serait jusqu'à la mort un Gis humble et obéissant de l'Eglise catholique, et promettait île se tairo si ses ennemis le lui permettaient ("276). » Il prenait ainsi à témoin tout l'univers, et ses deux plus grandes puissances, qu'on pouvait cesser de parler de toutes les choses qu'il avait remuées; et lui-même il s'y obligeait de la manière du monde la plus solennelle.
.M;>is cette affaire avait l'ail un trop grand éclat pour être dissimulée. La sentence partit de Home: Léon X publia sa bulle de condamnation du 18 juin 1520; et Luther oublia en même temps toutes ses soumissions, comme si c'eût été de vains compliments. Dès lors il n'eut que de la fureur : on vit voler des nuées d'écrits contre la bulle. Il lit paraître d'abord des notes ou des apostilles pleines de mépris (277). Un second écrit portait ce titre : Contre la bulle exécrable de l'Antéchrist (278). Il le finissait par ces mots : De même qu'ils m' excommunient, je les excommunie aussi à mon tour. C'est ainsi que prononçait ce nouveau Pape. Enfin il publia un troisième écrit pour la défense des articles condamnés par la bulle (279). Là, bien loin de se rétracter d'aucune de ses erreurs, ou d'adoucir du moins un peu ses excès, il enchérit par-dessus, et confirma tout, jusqu'à cette proposition : que « tout Chrétien, une femme ou un enfant peuvent absoudre en l'absence du prêtre, en vertu de ces paroles de Jésus-Christ: Tout ce que vous délierez sera délié (280); » jusqu'à celle où il avait dit, que « c'était résistera Dieu que de combattre contre le Turc (281).» Au lieu de se corriger sur une proposition si absurde et si scandaleuse, il l'appuyait de nouveau; et prenant un ton de prophète, il parlait en celte sorte : « Si l'on ne met le Pape à la rason, c'est fait de la chrétienté. Fuie qui peut dans les motitagnes ; ou qu'on ôte la vie à cet homicide Romain. Jésus- Christ le détruira par son glorieux avènement; ce sera lui, et non pas un autre (282). » Puis empruntant les paroles d'Isaïe (un, 1) : 0 Seigneur, s'écriait ce nouveau pro-