‹ Œuvres compl`etes de BossuetChapitre 131 sur 325 · HISTOIRE DES VARIATIONS · texte numérisé non relu

HISTOIRE DES VARIATIONS

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suivie d'un mariage

joint l'instruction du landgrave: et l'histoire maintenant est complète.

Les crimes échappent toujours par quelque endroit. Quelque précaution qu'on eût prise pour cacher ce mariage scandaleux, on ne laissa pas d'en soupçonner quelque chose; et il est certain qu'on l'a reproche au landgrave aussi bien qu'à Luther dans des écrits publics : mais ils s'en tirèrent par des équivoques. Un auteur allemand a publié

une lettre du I;

ave à Henri le Jeune,

duc de Brunswick (726), où il lui parle en ces termes : « Vous me repro'chez un bruit

qui court, que j'ai pris une seconde femme, la première étant enoore en vie. Maisje vous déclare que si vous, ou qui que ce'SOit, dites que j'ai contracté un mariage non chrétien, ou que j'ai fait quelque chose indigne d'un prince chrétien, on me l'impose par pure calomnie : car quoiqu'envers Dieu je me tienne pour un malheureux pécheur, je vis pourtant en ma foi ut en ma conscience devant lui d'une telle manière que mes confesseurs ne nie tiennent pas pour un homme non chrétien. Je ne donne scandale b personne, et je vis avec la princesse ma femme dans une parfaite intelligence.)' Tout cela était véritable selon sa pensée ; car il ne prétendait pas que le mariage qu'on lui rei ni hait fût non chrétien. La landgrave sa femme en était contente, et la consultation avait fermé la bouche aux confesseurs de ce prince. Luther ne répond pas avec moins d'adresse. On reproche, dit-il (727) , « au landgrave que c'est un polygame. Je n'ai pas beaucoup h parler sur ce sujet-là. Le landgrave est assez fort, et a des gens assez savants pour le défendre. Quant à moi, je connais une seule princesse et landgrave ne Hesse, qui est et qui doit Être nommée la femme et la mère en Hesse; et il n'y en a point d'autre qui puisse donner à ce prince de jeunes landgraves, que !a princesse qui est tille de George, duc de Saxe.» En effet, on avait donné bon ordre que ni la nouvelle épouse ni ses enfants ne pussent porter le litre de landgraves. Se défendre de cette sorte, c'est aider à sa conviction, et reconnaître la honteuse corruption qu'introduisait dans la doctrine ceux qui neparlaient dans tous leurs écrits que du rétablissement du pur Evangile.

Après tout, Luther ne faisait que suivre les principes qu'il avait posés ailleurs. J'ai toujours craint de parler de ces inévitables nécessités qu'il reconnaissait dans l'union fies deux sexes, et du sermon scandaleux qu'il avait fait à Wittemberg sur le mariage: mais puisque la suite de celte histoire m'a une fois fait rompre une barrière que la pudeur m'avait imposée, je ne puis plus dissimuler ce qui se trouve bien imprimé dans les œuvres de Luther (728). 11 est donc vrai

(7Î5) Varill., Uist. de Chérés., liv. su.

(726) Hurtlluekcs , Ue caus. bel. Germ.,an.

(727) Tom. Vil, Jen. fol. «5.

(72S) Tom. V, Serin, de malrim., fol. 123.

que dans un sermon qu'il fit h WiUemberg pour la réformation du mariage, il ne rougit pas de prononcer ces infâmes et scandaleuses paroles : « Si elles sont opiniâtres (il parle des femmes), il est à propos que leurs maris leur disent,- Si vous ne voulez pas, une autre le voudra : Si la maîtresse ne veut pas venir, que la servante approche. » Si on entendait un tel discours dans une farce et sur le théâtre, on en aurait honte. Le chef des réformateurs le prêche sérieusement dans l'église; et comme il tournait en dogmes tous ses excès, il ajoute : « Il faut pourtant auparavant que le mari amène sa femme devant l'Eglise, et qu'il l'admoneste deux ou trois fois : après, répudiez-la, et prenez Esther au lieu de Vasthi. » C'était une nouvelle cause de divorce ajoutée à celle île l'adultère. Voilà comme Luther a traité le chapitre de la réformation du mariage. Il ne lui faut pas demander dans quel Evangile il a trouvé cet article : c'est assez qu'il soit renfermé dans les tiécessités qu'il n voulu croire au-dessus de toutes les lois et de toutes les précautions. Faut-il s'étonner après cela de ce qu'il permit au landgrave? Il est vrai que dans ce sermon il oblige à répudier ta première femme avant que d'en prendre une autre; et dans la consultation il permet au landgrave d'en avoir deux. Mais aussi le sermon fut prononcé en 1522, et la consultation est écrite en 1539. 11 é'tait juste que Luther apprît quelque chose en dix-sept ou dix-huit ans de réformation.

Depuis ce temps le landgrave eut un pouvoir presque absolu sur l'esprit de ce patriarche de la Réforme; et, après en avoir senti le faible dans une matière si essentielle, il ne le crut pas capable de lui résister. Ce prince était peu versé dans les controverses: mais en récompense il savait en habile politique concilier les esprits, ménager les intérêts différents, et entretenir les ligues. Sa plus giande passion était de faire entrer les Suisses dans celle de Smalcalde. Mais il les voyait olïeivsés de beaucoup de choses qui se pratiquaient parmi les luthériens et en particulier de l'élévation du saint Sacrement, que l'on continuait d-e faire au son de la cloche, le peuple frappant sa poitrine,. et poussant des gémissements et des soupirs (729). Luther avait conservé vingt-cinq ans ces mouvements d'une piété dont il savait bien que Jésus-Christ était l'objet: mais il n'yavait rien de ti\e dans la Réforme. Le landgrave ne cessa d'aitaquer Luther sur ce point, et il l'e persécuta tellement, qu'après avoir laissé abolir cette coutume dans quelques églises de son parti, à la lin il l'ôla lui-même dans celle de WiUemberg qu'il conduisait (730). Ces changements arrivèrent en 15i2et 12i3. On en triompha parmi

les sacramenlaires : ils crurent a ce coup que Luther se laissait fléchir : on disait même parmi les luthériens, qu'il s'était enfin relâché de cette admirable vigueur avec laquelle il avait jusqu'alors soutenu l'ancienne doctrine de la présence réelle, et qu'il commençait à s'entendre avec les sacramenlaires. 11 fut piqué de ces bruits, car il souffrait avec impatience les moindres choses qui blessaient son autorité (731). Peucer, gendre de Mélanchthon dont nous avons pris ce récit, remarque qu'il dissimula quelque temps, .car son grand cœur, dit-il, ne se laissait pas facilement émoxivoir. Nous allons voir néanmoins comment on lui faisait prendre feu. Un médecin nommé Vildus, célèbre dans sa profession, et d'un grand crédit parmi la noblesse de Misnie, où ces bruits se répandaient le plus contre Luther, le vint voira WiUemberg, et fut bien reçu dans sa maison. Il arriva, poursuit Peucer, que dans un festin où était aussi Mélanchthon, ce médecin échauffé par le vin (car on buvait comme ailleurs à la table des réformateurs, et ce n'était pas de pareils abus qu'ils avaient entrepris de corriger), « ce médecin, dis-je, se mit à parler avec peu de précaution sur l'élévation otée depuis peu; et il dit tout franchement à Luther, que la commune opinion était qu'il n'avait fait ce changement que pour plaire aux Suisses, et qu'il était entré dans leurs sentiments. » Ce grand cœur ne fut pas à l'épreuve de ce discours fait dans le vin : son émotion fut visible; et Mélanchthon prévit ce qui arriva.

Luther fut animé par ce moyen contre les Suisses, et sa colère devint implacable à l'occasion de deux livres que ceux de Zurich firent imprimer dans la même année. L'un fut une version de la Rible faite par Léon de Juda, ce fameux Juif qui embrassa le parti deszwingliens : l'autre fut les œuvres de Zwingle soigneusement ramassées, avec de grands éloges de cet auteur. Quoiqu'il n'y eût rien dans ces livres con're la personne de Luther, aus-itôt après leur publication il s'emporta à des excès inouïs, et ses transports n'avaient jamais paru si violents. Les zwingliens publièrent, et les luthériens l'ont presque avoué, que Luther ne pulsouffrir qu'un autre que luise mêlât détourner la Bible (732). Il en avait lait une version trèsélégante en sa langue; et il crulq-iM y allait île son honneur que la Réforme n'en eût point d'autre, du moins où l'allemand était entendu. Les œuvres deZwingle réveillèrent sa jalousie (733); et il crut qu'on lui voulait toujours opposer cet homme pour lui disputer la gluiie de premier des réformateurs. (Juoi qu'il en soit, Mélanchthon et les luthériens demeurent d'accord qu'après cinq ou six ans de trêve, Luther recommença le premjer la guerre, avec plus de fureur que

(7-29) Gasp. Pr.rc, A'nr. hist. de Phil. Met. soceri nui; Sentent, de Cœn. boni., Amhergse, 1590, pag.

(7."0) Pr.ee, ibitl., Çalv. episl., pag. 52.

Sultieri ep. ud Calv. huer

("I) PeuC., ibid.

(752) Hûsp , p. il, f. t S3 : Calix., Judicium, n. 72, 181, 128.

(753) Hosr., p. H, fol. 184.

PART. X. Tlll.or.. POLEMIQUE. — II. HISTOIRE DKS VARIATIONS

j.mi.ïis. Quelque pouvoir que le landgrave eiït sur I esprit de Luther, il n'en pouvait pas retenir longtemps les emportements.

I.i-s Suisses produisent des lettres de la propre main de Luther, où il défend au libraire qui lui avait fait présent < I o la version de Léon, de lui rien envoyer jamais do la pari de ceux de Zurich -, « que c'étaient des hommes damnés, qui entraînaient les autres en enfer; que les églises ne pouvaient plus i ommuniquer avec eux, ni consentir à leurs blasphèmes, et qu'il avait résolu de les combattre par ses écrits et par ses prières jusqu'au dernier soupir (734). »

Il tint parole. L'année suivante il publia une explication sur la Genèse, où il mit Zwingle et OEcolaropade avec Arius, avec Muncer et les anabaptistes, avec les idolâtres tjui se taisaient une idole de leurs pensées, et tes adoraient an mépris de la parole de Un 11. Mais ce qu'il publia ensuite fut bien plus terrible : ce fut sa petite confession do foi, où il les traita d'incentif, de blasphémateurs, de yens de néant, de damnés pour qui il n'était plus permis de prier (735) : car il poussa la chose jusque-là, et protesta qu'il ne voulait plus avoir avec eux aucun commerce, ni par lettres, ni par paroles, ni par œuvres, s'ils ne confessaient « que le pain de l'Eucharistie était le vrai corps naturel de Notre-Seigneur, que les impies, et même le traître Judas, ne recevaient pas moins par la bouche que saint Pierre et les autres vrais fidèles. »

Par là il crut mettre fin aux scandaleuses interprétations des sacramentaires, qui tournaient tout à leur sens; et il déclara qu'il tenait pour fanatiques ceux qui refuseraient de souscrire à cette dernière confession de foi (736). Au reste, il le prenait d'un ton si haut, et menaçait tellement le monde de ses anathèmes, que les zwingliens ne l'appelaient plus que le nouveau Pape et le nouvel Antéchrist (737).

Ainsi la défense ne fut pas moins violente que l'attaque. Ceux de Zurich, scandalisés de cette expression étrange, le pain est 'le vrai corps naturel de Jésus -Christ, le fuient encore davantage des injures atroces de Luther: de sorte qu'ils firent un livre qui avait pour titre : Contre les vaines et scandaleuses calomnies de Luther,o\x ils soutenaient « qu'il fallait être aussi insensé que lui pour endurer ses emportements; qu'il déshonorait sa vieillesse, et se rendait méprisable par ces violences ; et qu'il devrait être honteux de remplir ses livres de tant d'injures et de tant de diables. »

Il est vrai que Luther avait pris soin de mettre le diable dedans et dehors, dessus et dessous, à droite et à gauche, devant et derrière les zwingliens, en inventant de nouvelles phrases pour les pénétrer de démons,

(751) IIosp., p. n. fol. 183.

(75S) Ibid., ii, p. 186, 187; C.alix., Jud. n. 75, p. 125 el seq.; I.i m., P<irv. conf.

(75tii Conc, |k Tâi ; Li mus, loi». Il, fol. 3Ï5. (737) Hosr , [95.

et répétant ce mot odieux jusqu'à faire horreur.

(l'était sa coutume. En 1542, comme le Turc menaçait plus que jamais l'Allemagne,

il avait publié une prière contre lui, ou il mêla le diable d'une étrange sorte : '< Vous savez, » < 1 i -.* i t-i 1 (738), « ô Scigneurl que le. diable, le Pape, et le Turc n'ont ni droit ni raison de nous tourmenter; car nous no. les avons jamais offensés : mais, parce que nous confessons que vous, ô Père, et voire Fils Jésus-Christ, et le Saint-Esprit, êtes un seul Dieu éternel, c'est là notre péché, c'est tout notre crime; c'est pour (-"la qu'ils nous baissent et nous persécutent; et nous n'aurions plus rien à cr.iindre d'eux, si nous renoncions à cette foi. » Quel aveuglement de mettre ensemble le diable, le Pape et le Turc, comme les trois ennemis de la foi de la Trinité! Quelle calomnie d'assurer que le Pape les persécute pour cette foi ! Et quelle folie de s'excuser envers l'ennemi du genre humain, comme un homme qui ne lui a jamais donné aucun mécontentementl

Un peu après que Luther se fut échauffé de nouveau, de la manière que nous avons vue, contrôles sacramentaires, Bucer dressa une nouvelle confession de foi. Ces Messieurs ne s'en lassaient pas : il sembla qu'il la voulût opposer à la Petite confession que Luther venait de publier. Celle de Bucer roulait à peu près sur les expressions do l'accord de WiUemberg, dont il avait été le médiateur (739) : mais il n'aurait pas fait une nouvelle confession de foi, s'il n'avait voulu changer quelque chose. C'est qu'il ne voulait plus dire aussi nettement et aussi généralement qu'il avait fait, qu'on pouvait prendre sans foi le corps du Sauveur, et le prendre très-réellement en vertu de l'institution de Notre-Seigneur, que nos mauvaises dispositions ne pouvaient priver de son efficace. Bucer corrige ici cette doctrine, et il semble mettre pour condition de la présence de Jésus-Christ dans la Cène, nonseulement qu'on la célèbre selon l'institution de Jésus-Christ, mais encore qu'on ait une foi solide aux paroles par lesquelles il se donne lui-même (7*0). Ce docteur, qui n'osait donner une foi vive à ceux qui communient indignement, inventa en leur faveur cette foi solide, que je laisse à examiner aux protestants ; et par une, telle foi il voulait que les indignes reçussent et le sacrement, et le Sciijneur même (74-1).

Il parait embarra>sé sur ce qu'il doit dire de la communion des impies. Car Luther, qu'il ne voulait pas contredire ouvertement, avait décidé dans sa Petite confession, qu'ils recevaient Jésus-Christ aussi véritablement que les suints. Mais Bucer, qui ne craignait rien tant que ne parler nettement, dit que ceux d'entre les impies qui ont fa foi pour un temps, reçoivent Jésus-Christ dans une

(758) Si.eid., lib. xiv.

(75!)i Ci-ilesstis, liv. iv.

(740) Conf. Bue, ibid., art. 22.

(741 ) Ibid., art. 25.

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