‹ Œuvres compl`etes de BossuetChapitre 132 sur 325 · SOI · texte numérisé non relu

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e'nijme, comme Us reçoivent l'Evangile. Quels prodiges d'expressions! Et pour ceux qui n'ont aucune foi, il semble qu'il devait dire qu'ils ne reçoivent point du tout Jésus- Christ. Mais cela serait trop clair : il se contente de dire, qu'ils ne voient et ne touchent dans le sacrement que ce qui est sensible. Et que veut-il donc qu'on y voie et qu'on y touche, si ce n'est ce qui est capable de frapper les sen>? Le reste, c'est-à-dire le ceps du Sauveur, peut être cru ; mais personne ne se vante ni de le voir ni de le toucher en lui-môme; et les fidèles n'ont de ce côté-là aucun avantage sur les impies. Ainsi, à son ordina:re, Bucer ne fait que brouiller; et par ses subtilités il prépare la voie, comme nous verrons, à celle de Calvin et des calvinistes.

Mélanchtbon durant ces temps prenait un soin particulier de diminuer, pour ainsi parler, la présence réelle, en lâchant de la réduire au temps précis de l'usage. C'est ici un dogme principal du luthéranisme; et il importe de bien entendre comment il s'est établi dans la secte.

L'aversion de la nouvelle Réferme était la Messe, quoique la Messe au fond ne fût autre chose que les prières publiques de l'Eglise, consacrées par la célébration de l'Eucharistie, où Jésus-Christ présent honorait son Père, et sanctifiait ses Gdèles. Mais deux choses y choquaient les nouveaux docteurs, parce qu'ils ne les avaient jamais bien entendues .- l'une était l'oblatiou, et l'autre était l'adoration qu'on rendait à Jésus-Christ présent dans ces mystères.

L'oblation n'était autre chose que la consécration du pain et du vin pour en faire le corps et le sang de Jésus-Christ, et le rendre par ce moyen vraiment présent. Il ne se pouvait que cette action ne fût pas ellemême agréable à Dieu; et la seule présence de Jésus-Christ moniré à son Père, en honorant sa majesté suprême, était capable de nous attirer ses grâces. Les nouveaux docteurs voulurent croire qu'on attribuait à cette présence et à l'action de la Messe une vertu pour sauver les hommes, indépendamment de la foi : nous avons vu leur erreur : et sur une si fausse présupposilion la Messe devint l'objet de leur aversion. Les paroles les plus saintes du canon fuient décriées. Luther y trouvait du venin partout, et jusque dans cette prière que nous y faisons un peu devant la communion : « 0 Seigneur Jésus-Christ! Fils de Dieu vivant, qui avez donné la vie au monde par votre mort, délivrez-moi de tous mes péchés par votre corps et par votre sang. » Luther (qui le pourrait croire!) condamna ces dernières paroles, et voulut imaginer qu'on attribuait notre délivrance au corps et au sang indépendamment de la foi; sans songer que cette prière, adressée à Jésus-Christ Fils de

Dieu vivant, qui avait vivifie le monde par sa mort, était elle-même dans toute sa suite un acte de foi très-vif. N'importe : Luther disait que les moines attribuaient leur salut au corps et au sang de Jésus-Christ, sans dire un mot de la foi (742). Si le prêtre, en communiant, disait avec le Psalmiste : Je prendrai le pain céleste, et j'invoquerai le nom du Seigneur (Psal. cxv, 13); Lutherie trouvait mauvais, et disait que mal à propos et à contre-temps on détournait les esprits de la foi aux œuvres. Combien aveugle est la haine! combien a-t-on le cœur rempli de venin, quand on empoisonne des choses si saintes!

11 ne faut pas s'étonner après cela qu'on se soit emporté contre les paroles du canon, où l'on disait que les fidèles offraient ce sacrifice de louange pour la rédemption de leurs Ames. Les ministres les plus passionnés sont à présent obligés de reconnaître que l'intention de l'Eglise est ici d'offrir pour la rédemption; non pas pour la mériter de nouveau, comme si la croix ne l'avait pas méritée, mais en action de grâces d'un si grand bienfait (7i3), et dans le dessein de nous l'appliquer. Mais Luther ni les luthériens ne voulurent jamais entrer dans un sens si naturel .- ils ne voulaient voir qu'horreur et abomination dans la Messe : ainsi tout ce qu'elle avait de plus saint était détourné à de mauvais sens; et Luther concluait de là qu'il fallait avoir autant d'horreur du canon que du diable même.

Dans la haine que la Réforme avait conçue contre la Messe, on n'y désirait rien tant que d'en saper le fondement, qui après tout n'était autre que la présence réelle. Car c'était sur cette présence que les Catholiques appuyaient toute la valeur et la vertu de la Messe : c'était là le seul fondement de l'oblation et de tout le reste du culte; et Jésus- Chrisl présent en faisait le fond. Calixte, luthérien, demeuie d'accord qu'une des raisons, pour ne pas dire la principale, qui lit nier la présente réelle à une si grande partie de la Réforme, c'est qu'on n'avait point de meilleur moyen de ruiner la Messe et tout le culte dû papisme (~hk). Luther eût entré lui-même dans ce sentiment s'il eût pu; et nous avons vu ce qu'il a dit sur l'inclination qu'il avait de s'éloigner du papisme par cet endroit-là, comme par les autres (7*5). Cependant en retenant, comme il s'y voyait forcé, le sens littéral et la présence réelle, il était clair que la Messe subsistait en son entier : car dès là qu'on retenait ce sens littéral, les Catholiques concluaient que non-seulement l'Eucharistie était le vrai corps, puisque Jésus-Christ avait dit : Ceci est mon corps; mais encore que c'était le corps, dès que Jésus-Christ l'avait dit, par conséquent avant la manducation, et dès la consécration, puisque enfin on n'y

(742) De Abomin. )liss. priv. scu Canitnis., tom. II, 595, 594.

{'['■ Br osd., Pi\c(. in lib. Albert, de Eucltar.

744J Calis., Judic., n. i", pag. 70; n. 51, pag^ (Tto) Ci-dessus, liv. n.

FAUT. X THF.OL. POLEMIQUE. — 11. HISTOIRE DLS VARIATIONS

Ht

diN.'it pas : Ceci scia, mais Ceci est : doekrine où nous allons voir toute la Messe renfermée.

Celte conséquence que tiraient les Calhohques de la présence réelle à la présence permanente eî hors île l'usage, était si claire, que Luther l'avait reconnue : c'était sur ce rondement qu'il avait toujours retenu l'élévation de l'hostie jusqu'en 1543; et après même qu'il lent abolie, il écrit encore dans sa Petite confession, en 1544, « qu'on la pouvait conserver avec piété, comme un témoignage de la présence réelle et corporelle dans le pain ; puisque par cette action le prêtre disait : Voyez, Chrétiens, ceci est le corps de Jésus-Christ qui a été livré pour vous (716). » D'où il parait que pour avoir changé la cérémonie de l'élévation, il n'en changea pas pour cela le fond de son sentiment sur la présence réelle, et qu'il continuait à li reconnaître incontinent après la consécration.

Avec cette foi il est impossible de nier le sacrifice de l'autel : carque veut-on que fasse Jésus-Christ avant que l'on mange son corps et son sang, si ce n'est de se rendre présent pour nous devant son l'ère? C'était donc pour empôrher une conséquence si naturelle, que Mélanchthon cherchait des moyens de réduire celte présence à la seule manducation; et ce fut principalement à la conférence de Hatisbonne qu'il étala cette partie de sa doctrine. Charles V avait ordonné cette conférence en 1541, entre les Catholiques et les protestants, pour aviser aux moyens de concilier les deux religions. Ce fut là que Mélanchthon, en reconnaissant à son ordinaire avec les Catholiques la présence réelle et substantielle, s'appliqua beaucoup à faire voir que l'Eucharistie, comme les autres sacrements, n'était sacrement que dans l'usage légitime (747), c'est-à-dire, comme il l'enlendait, dans la réception actuelle.

La comparaison qu'il tirait des autres sacrements était bien faible, car dans les signes de cette nature, où tout dépend de la volonté de l'instituteur, ce n'est pas à nous à lui faire des lois générales, ni à lui dire qu'il ne peut faire des sacrements que d'une sorte : il a pu dans l'institution de ses sacrements s'êire proposé divers desseins , qu'il faut entendre par les paroles dont il s'est servi à chaque institution particulière. Or, Jésus-Christ ayant dit précisément : Ceci egl, l'effet devait être aussi prompt que les paroles sont puissantes et véritables, et il n'y avait pas à raisonner davantage.

Mais Mélanchthon répondait (et c'était la grande raison qu'il ne cessait de répéter) que la promesse de Dieu ne s'adressant pas au pain, mais à l'homme, le corps de Noire- Seigneur ne devait être dans le pain que lorsque l'homme le recevait (748). Par un semblable raisonnement on pourrait aussi bien conclure que l'amertume de l'eau de

sus

Mara ne fut corrigée (Erod. ixv,33> OU que l'eau de Caua ne fut faite vin (Joun. u), que dans le temps qu'on en but, puisque ces miracles ne se faisaient que pour les hommes qui en burent. Comme donc ces changements se firent dans l'eau, mais non pas pour l'eau, rien n'empêche qu'on ne reconnaisse de môme un changement dans le pain, qui ne soit pas pour le pain; rien n'empêche que le pain céleste, aussi bien que le terrestre, no soit fait et préparé avant qu'on le mange : et je ne sais comment Mélanchthon s'appuyait si fort sur un argument si pitoyable.

Mais co qu'il y a ici de plus considérable*,. c'est que par ce raisonnement il n'attaquait pas moins son maître Luther, qu'il attaquait les Catholiques; car en voulant qu'il ne se fît rien du tout dans le pain, il montrait qu'il ne s'y fait rien en aucun moment, et que le corps de Notre-Seigneur n'y est, ni dans l'usage ni hors de l'usage, mais que l'honuue à qui s'adresse toute la promesse, le reçoit à la présence du pain, comme on reçoit dans le oaptême à la présence de l'eau le Saint- Esprit et la grâce. Mélanchthon voyait bien cette conséquence comme il paraîtra dans la suite, mais soit qu'il eût l'adresse de la couvrir alors, ou que Luther n'y prît pas garde de si près, la naine qu'il avait conçue contre la Messe lui faisait passer tout ce qu'on avançait pour la détruire.

Mélanchthon se servait encore d'une autre raison, plus faible que les précédentes. Il disait que Jésus-Christ ne voulait pas être lié, et que l'attacher au pain hors de l'usage, c'était luiôler son franc arbitre (749). Comment peut-on penser une telle chose, et dire que le libre arbitre de Jésus-Christ soit détruit par un attachement qui vient de son choix? Sa parole le lie sans doute, parce qu'il est fidèle et véritable ; mais ce lien n'est lias moins volontaire qu'inviolable.

Voilà ce qu'opposait la raison humaine au mystère de Jésus-Christ, de vaines subtilités, de pures chicanes : aussi n'était-ce pas là le fond de l'affaire. La vraie raison de Mélanchlhon, c'est qu'il ne. pouvait empêcher que Jésus-Christ posé sur la sainte table avant la manducation, et parla seule consécration du pain et du vin, ne fût une chose par elle-même agréable à Dieu, qui attestait sa grandeur suprême, intercédait pour les hommes, et avait toutes les conditions d'une oblation véritable. De cette sorte la Messe subsistait, et on ne la pouvait renverser qu'en renversant la présence hors de la manducation. Aussi quand ou vint dire à Luther que Mélanchthon avait hautement nié cette présence, dans la conférence de Uatisbonne, Hospinien nous rapporte qu'il s'écria : « Coumge, mon cher Mélanchthon! à cette fois la Messe est à bas. Tu en as ruiné le mystère, auquel jusqu'à

(716) Luth., Pan. conf. 1544; Hosp., 13.

(747) Hosp., 154, 179, 180.

(748) Hosp., ibid.; Mtc, liv. n, epist. 25, 10 , l.

m, 188, 189, etc.

(749) Mec, epist. snp. cit.; Hosr., p. u, 184, etc., Joas. SriRM., Aatip. IV, p. 4.

ŒUVRES COMPLETES Ht BOSSLKT.

présent je n'avais donné qu'une vaine atteinte (750). » Ainsi, de l'aveu des protestants, le sacrifice de l'Eucharistie demeurera toujours inébranlable, tant qu'on admettra dans ces mots : Ceci est mon corps, une efficace présente; et pour détruire la Messe, il faut suspendre l'effet des paroles de Jésus- Christ, leur ôter leur sens naturel , et changer ceci est en ceci sera.

Quoique Luther laissât dire a Mélanchthon tout ce qu'il voulait contre la Messe, il ne se départait pas en tout de ses anciens sentiments, et il ne réduisait pas à la seule réce; tien de l'Eucharistie l'usage où Jésus- Christ y était présent : on voit même que Mélanchthon biaisait avec lui sur ce sujet; et il y a deux lettres de Luther, en 1543, où il Joue une parole de Mélanchthon, qui avait dit, « que la présence était dans l'action de la Cène, mais non pas dans un point précis ni mathématique (751).» Pour Luther, il en déterminait le temps depuis le Pater noster, qui se disait dans la Messe luthérienne incontinent après la consécration jusqu'à ce tjue tout le monde eût communie, et qu'on eut consumé les restes. Mais pourquoi en demeurer 15? si on eût porté à l'instant la communion aux absents, comme saint Justin nous laeonte qu'on le faisait de son temps (752), quelle raison eût-on eue de dire que Jésus-Christ eût aussitôt retiré sa sainte présence ? Mais pourquoi ne la continueraitil pas quelques jours après, lorsque le saint Sacrement serait réservé pour l'usage des malades? Ce n'est que par une pure fantaisie qu'on voudrait retirer en ce cas la présence île Jésus-Christ; et Luther ni les luthériens n'avaient plus de règle, lorsqu'ils mettaient un usage, quelque court qu'il fût, hors de la réception actuelle : mais ce qu'il y a de pis pour eux, c'est que la Messe et l'oblation subsistaient toujours, et n'y eût-il qu'un seul moment de présence devant la communion, cette présence de Jésus-Christ ne pouvait être frustrée de tous les avantages qui l'accompagnaient. C'est pourquoi Mélanchthon tendait toujours, quoi qu'il pût dire à Luther, à ne mettre la présence que dans le temps précis de la réception, et il ne voyait que ce seul moyen de ruiner l'oblation et la Messe.

11 n'y en avait non plus aucun autre de ruiner l'élévation et l'adoration. On a vu qu'en ùtant l'élévation, Luther, bien éloigné lie la condamner, en avait approuvé le fond (753). Je répète encore ses paroles : « On peut, dit-il , conserver l'élévation comme un témoignage de la présence réelle et corporelle, puisque la faire, c'est dire au peuple : Voyez, Chrétiens, ceci est le corps de Jésus-Christ qui a été livré pour nous (754). » Voilà ce qu'écrit Luther après avoir ôté l'élévation. Mais pourquoi donc, dira-

t-on , l'a-t-il ôtée?La rau>on en est digne de lui, et c'est lui-même qui nous enseigne « que s'il avait attaqué l'élévation , c'était seulement en dépit de la papauté, et s'il l'avait retenue si longtemps, c'était en dépit de Carlostad. » En un mot, concluait-il, « il In fallait retenir lorsqu'on la rejetait comme impie, et il la fallait rejeter lorsqu'on la commandait comme nécessaire (755). » Mais au fond il reconnaissait ( ce qui en effet est indubitable) qu'il n'y pouvait avoir nul inconvénient à montrer au peuple ce divin corps, dès qu'il commençait à être présent.

Pour ce qui est de l'adoration, après l'avoir tantôt tenue pour indifférente, et tantôt établie comme nécessaire, il s'en tint à la fin à ce dernier parti (756); et dans les thèses qu'il publia contre les docteurs de Louvain en 1545, c'est-à-dire un an avant sa mort, il appela l'Eucharistie le sacrement adorable (757). Le parti sacramentaire, qui s'était tant réjoui lorsqu'il avait ôté l'élévation , fut consterné, et Calvin écrivit que par cette décision il avait élevé l'idole dans le temple de Dieu (758).

Mélanchthon connut alors plus que jamais qu'on ne pouvait venir à bout de détruire ni l'adoration, ni la Messe, sans réduire toute la présence réelle au moment précis de la manducation. Il vit même qu'il fallait aller plus avant, et que tous les points de la doctrine catholique sur l'Eucharistie revenaient l'un après l'autre; si on ne trouvait le moyen de détacher le corps et le sang du pain et du vin. Il poussait donc jusque-là le principe que nous avons vu, qu'il ne se faisait rien pour le pain ni pour le vin, mais tout pour l'homme, de sorte que c'était dans l'homme seul que se trouvait en effet le corps et le sang. De quelle sorte cela se faisait selon Mélanchthon, il ne l'a jamais expliqué; mais pour le fond de cette doctrine, il ne cessait de l'insinuer dans un grand secret, et le plus adroitement qu'il pouvait. Car tant que Luther vécut, il n'y avait aucune espérance de le fléchir sur ce point, ni de pouvoir dire ce qu'on en pensait avec liberté ; mais Mélanchthon mit si avant cette doctrine dans l'esprit des théologiens de VYittembergelde Leipsick, qu'après !a mort de Luther, et après la sienne, ils s'en expliquèrent nettement dans une assemblée qu'ils tinrent à Dresde, par ordre de l'électeur, en 1561. Là ils ne craignirent pas de rejeter la propre doctrine de Luther, et la présence réelle qu'il admettait dans le pain; et ne voyant point d'autre moyen de se défendre de la transsubstantiation, de l'adoration et du sacrifice, ils se réduisaient à la présence réelle que Mélanchthon leur avait apprise, non plus dans le pain et dans le vin, mais dans le fidèle qui les recevait. Ils déclarèrent donc « que le vrai corps substan-

(750) Hosp., p. 180.

(751) T. IV, Jen., pag. 585, 586, et ap. Cœlest. ( <5i) Just., ApoL, i, n. 65ei 07.

(753) Ci-dessus, pag. 10-2.

(75i) Pnrt'. eonf.

(755| Ibid.

("56) Hosr., IL

(757) Adart. Loi., Uicsi 10. loin. Il, SOI.

(73s) Efiist. ad Bue., p. 108.

SOS

PART. \. TIIEOL. POLEMIQUE — IL HISTOIRE DES VARIATIONS

t ici était vrainu'iit et substantiellement donné dans la cène, sans toutefois qu'il fût nécessaire de dire que le pain fût le corps essentiel ( ou le propre corps ) de Jésus- Christ, ni qu'il se prit corporellement et charnellement par la bouche corporelle; que l'ubiquité leur faisait horreur; qu'il y avait sujet de s'étonner île ce qu'on s'attachait si fort à dire que le corps lût présent dans le pain, puisqu'il valait bien mieux considérer ce qui se fait .dans l'homme, pour lequel, et non pour le pain, Jésus- Christ se rendait présent (759). » Ils s'expliquaient ensuite sur l'adoration, et soutenaient qu'on ne la pouvait nier en admettant la présence réelle dans le pain, quand même on aurait expliqué que le corps n'y est présent que dans l'usage; « que les moines auraient toujours la même raison de prier le Père éternel de les exaucer par son Fils, qu'ils lui rendraient présent dans eette action; que la Cène étant établie pour se souvenir de Jésus-Christ, comme on ne pouvait le prendre, ni s'en souvenir sans y croire et sans l'invoquer, il n'y avait pas moyen d'empêcher qu'on ne s'adressât à lui daiis la Cène comme étant présent, et comme se mettant lui-même entre les mains du sacrificateur, après les paroles de la consécration. » Par la même raison, ils soutenaient qu'en admettant cette présence réelle du corps dans le pain, on ne pouvait rejeter le sacrifice, et ils le prouvaient parcetexemple : « C'était, disaient-ils, une coutume ancienne de tous les suppliants, de prendre entre leurs mains les enfants de ceux dont ils imploraient le secours, et de les présenter à leurs pères, comme pour les fléchir par leurentremise. » Ils disaient de la même sorte, qu'ayant Jésus-Christ présent dans le pain et dans le vin de la Cène, rien ne nous pouvait empêcher de le présenter à son Père pour nous le rendre propice; et enfin ils concluaient « qu'il serait plus aisé aux moines d'établir leur transsubstantiation, qu'il ne serait aisé de la combattre à ceux qui en la rejetant de parole, ne laissaient pas d'assurer que le pain était le corps essentiel , c'est-à-dire , le propre corps de Jésus-Christ. »

C'est Luther qui avait dit à Smalkalde, et qui avait fait souscrire à tout le parti, que le pain était le vrai corps de Notre-Seigneur, également reçu parles saints et par les impies : c'est lui-même qui avait dit dans sa dernière confession de foi approuvée dans tout le parti, que le pain de l'Eucharistie est le vrai corps naturel de Notre-Seigneur (760). Mélanchlhon et toute la Saxe avaient reçu cette doctrine avec tous les autres, car il fallait bien obéira Luther : mais ils eu revinrent après sa mort, et reconnurent avec nous que ces mots, le pain est le vrai corps, emportent nécessairement le changement du pain au corps ; puisque le pain ne pouvant

être le corps en nature, il ne le peut devenir que par changement : ainsi ils rejetèrent Ouvertement la doctrine de leur maitie.

Mais ils passent encore plus avant d'ins la déclaration qu'on vient de voir, et ils confessent qu'en admettant, comme on avait fait jusqu'alors parmi les luthériens, la présence réelle dans le pain, on ne peut plus empêcher ni le sacrifice que les Catholiques offrent a Dieu, ni l'adoration qu'ils rendent à Jésus-Christ dans l'Eucharistie.

Leurs preuves sont convaincantes. Si Jésus-Christ est cru dans le pain, si la foi s'attache à iui dans cet état, cette foi peutelle être sans adoration? Mais cette loi ellemême n'emporle-t-elle pas nécessairement une adoration souveraine, puisqu'elle entraîne l'invocation de Jésus-Christ comme Fils de Dieu, et comme présent? La preuve du sacrifice n'est pas moins concluante : car, comme disent ces théologiens, si par les paroles sacramentales on rend Jésus- Christ présent dans le pain, cette présence de Jésus-Christ n'est-elle pas par elle-même agréable au Père ; et peut-on sanctifier ses prières par une offrande plus sainte, que par celle de Jésus-Christ présent? Que disent les Catholiques davantage, et qu'est-ce que leur sacrifice, sinon Jésus-Christ présent dans le sacrement de l'Eucharistie, et représentant lui-mômeà son Père la victime par laquelle il a été apaisé? Il n'y a donc point de moyen d'éviter le sacrifice, non plus que l'adoration et la transsubstantiation sans nier cette présence réelle de Jésus- Christ dans le pain.

C'est ainsi que l'Eglise de Wittemberg, la mère de la Réforme, et celle d'où selon Calvin était sortie dans nos jours la lumière de l'Evangile (761), comme autrefois elle était sortie do Jérusalem, ne peut plus soutenir les sentiments de Luther (jui l'a fondée. Tout se dément dans la doctrine de ce fondateur de la Réforme : il établit invinciblement le sens littéral et la présence réelle: il en rejette les suites nécessaires, soutenues par les Catholiques. Si l'on admet avec lui la présence réelle dans le pain, on s'engage à la Messe tout entière, et à la doctrine catholique sans réserve. Cela paraît trop fâcheux à la nouvelle Réforme, qui ne sait plus à quoi elle est bonne, s'il faut approuver ces choses et le culte de l'Eglise romaine tout entier. Mais d'autre part, qu'y a-t-il de plus chimérique qu'une présence réelle séparée du pain et du vin? N'est-ce fias en montrant le pa'n et le vin, que Jésus-Christ a dit : Ceci est mon corps? A-t-il dit que nous dussions recevoir son corps et son sang détachés des choses où il lui a plu de les renfermer? et si nous avons à en recevoir la propre substance, ne faut-il pas que ce soit de la manière qu'il l'a déclarée en instituant ce mystère? Dans ces embarras inévitables, le désir d'ô-ter la Messe l'emporta ;

(759) Vit. ci Lips. , Tlieol. oriltod., Conf. Heiltlclb., an. 1575; Hosp.. an 1561,391.

(700) Ait. 6, Concord., p>g. 330, sup. liv. iv

Parv. conf., supra n. t i.

(701) Episl. Cale, pag. 5!)0

fiOS

mais le moyen que prit Mélanchthon avec les Saxons pour la détruire était si mauvais qu'il ne put subsister. Ceux de Wittemberg et de Leipsick en revinrent eux- mêmes biemôt après ; et l'opinion de Luther, qui mettait' le corps dans le pain, demeura ferme.

Pendant que ce chef des réformateurs tirait à sa fin, il devenait tous les jours plus furieux. Ses thèses contre les docteurs de Louvain en sont une preuve, et je ne crois pas que ses disciples puissent voir sans honte, jusque dans les dernières années de sa vie, le prodigieux égarement de son esprit. Tantôt ii fait le bouffon, mais de la manière du monde la plus plate : il remplit toutes ses thèses de ces misérables équivoques, raccultas, au lieu de facilitas ; cacolyca Ecclesia, au lieu de catkolica; parce qu'il trouve dans ces deux mots vuccultns et cacolyca, une froide allusion avec les vaches, les méchants et les loups. Pour se moquer de la coutume d'appeler les docteurs nos maîtres, il appelle toujours ceux de Louvain, nostrolli magistrolli, brutamagistrolia; croyant les rendre fort odieux ou fort méprisables par ces ridicules diminutifs qu'il invente. Quand il veut parler plus sérieusement, il appelle ces docteurs « de vraies bêtes, des pourceaux, des épicuriens, des païens et des athées, qui ne connaissent d'autre pénitence que celle de Judas et de Saùl, qui prennent non de l'Ecriture, mais de la doctrine des hommes, tout ce qu'ils vomissent » ; et il ajoute, ce que je n'ose traduire, quidquid ruclant, vomunt, et cacant. C'est ainsi qu'il oubliait toute pudeur, et ne ■e souciait pas de s'immoler lui-même à la risée publique, pourvu qu'il poussât tout à l'extrémité contre ses adversaires.

Il ne traitait pas mieux les zwingliens; et outre ce qu'ij avait dit du sacrement adorable, qui détruisait leur doctrine de fond en comble, il déclarait sérieusement, qu'il les tenait hérétiques et éloignés de l'Eglise de Dieu (762). Il écrivit en même temps la fameuse lettre, ou sur ce -que les zwingliens l'avaient appelé malheureux : « Ils m'ont fait plaisir, dit-il : moi donc, le plus malheureux de tous les hommes, je m'estime heureux d'une seule chose, et ne veux que cette béatitude du Psalmiste : Heureux l'homme qui n'a point été dans le conseil des sacramenlaires, et qui n'a jamais marché dans les voies des zwingliens, ni ne s'est assis dans la chaire de ceux de Zurich 1 » Mélanchthon et ses amis étaient honteux de tous les excès de leur chef. On en murmurait sourdement dans le parti, mais personne n'osait parler. Si les sacramentaires se plaignaient à Mélanchthon et aux autres qui leur étaient plus affectionnés, des emportements de Luther, ils répondaient « qu'il adoucissait les expressions de ses livres par ses discours familiers, et les consolaient sur

ce que leur maître, lorsqu'il élait échauffé, disait plus qu'il ne voulait dire ;763) ; ce qui était, disaient-ils, un grand inconvénient; mais où ils ne voyaient point de remède. »

La lettre qu'on vient de voir est du 25 janvier 15V6. Le 18 lévrier suivant, Luther mourut. Les zwingliens, qui ne purent lui refuser des louanges sans ruiner la réformation dont il avait été l'auteur, pour se consoler de l'inimitié implacable qu'il avait témoignée contre eux jusqu'à la mort, débitèrent quelques entretiens qu'il avait eus avec ses amis, où ils prétendent qu'il s'était beaucoup adouci. Il n'y a aucune apparence dans ces récits : mais au fond il importe peu pour le dessein de cet ouvrage. Ce n'est pas les entretiens particuliers que j'écris, mais seulement les actes et les ouvrages publics •, et si Luther avait donné ces nouvelles marques tle son inconstance, ce serait en tous cas aux luthériens à nous fournir des moyens de le défendre.

Pour ne rien omettre de ce que je sais sur ce fait, je veux bien remarquer encore que je trouve dans l'histoire de la réforme d'Angleterre tic M. Burnet, un écrit de Luther à Bucer, qu'on nous y donne avec ce titre : Papier concernant la réconciliation avec les zwingliens. Cette pièce de M. Burnet, pourvu qu'on la voie, non pas dans l'extrait que cet adroit historien en a fait dans son Histoire,. mais comme elle se trouve dans sonKecue.il de pièces (764), fera voir les extravagances qui passent dans l'esprit des novateurs. Luther commence par cette remarque, qu'il ne faut point dire qu'on ne s'entende pas les uns les autres. C'est ce que Bucer prétendait toujours, qu'on ne disputait que des mots, et qu'on ne s'entendait pas : mais Luther ne pouvait souQ'rir cette illusion. En second lieu, il propose une nouvelle pensée pour concilier les deux opinions. Il faut, dit-il, que les défenseurs du sens figuré « accordent que Jésus-Christ est vraiment présent : et nous, poursuit-il, nous accorderons que le seul pain est mangé, » Panem solum manducari. Il ne dit pas : Nous accorderons qu'il y a véritablement du pain et du vin dans le sacrement, ainsi que M. Burnet l'a traduit; car ce n'eût pas été là une nouvelle opinion, comme Luther le promet ici. On sait assez que la consubstantiation, qui reconnaît le pain et le vin dans le sacrement, avait été reçue dans le luthéranisme dès son origine. Mais ce qu'il propose de nouveau, c'est qu'encore que le corps et le sang soient véritablement présents, néanmoins il n'y a que le pain seul qui soit mangé : raffinement si absurde que M. Burnet n'en a pu couvrir l'absurdité qu'en le retranchant. Au reste, on n'a que faire de se mettre en peine à liouver du sens dans ce nouveau projet d'accord. Après l'avoir proposé comme utile, Luther tourne tout court, et considérant les

(702) Conl. <nl. t,ov.

(763) Episl. Crucig.

199, etc.

, thesi 28 ; Hosp., 199.

ad Vit, Theod,, Hosr., 19 i,

(764) Ton». II, liv. i, an. 1549, p. lot), Collai, du pièces, part, u, liv. i, n. Oî.

PART. X. TI1KOI.. POLEMIQUE. — 11. HISTOIRE DBS VARIATIONS

rin

ouverture* t/ue l'on donnerait par là à de nouvelles Questions oui tendraient à établir l'épieurisme : Non, dit-il, i7 vaut mieux laisser ces deux opinions comme elles sont, que

d'en venir à ces nouvelles explications, qui ne feraient aussi bien qu'irriter le monde, loin qu'on put Us faire passer. Enfin, pour assoupir cette dissension, qu'il voudrait, dit-il, avoir rachetée de son corps et de son sang, il déclare de son côté qu'il veut croire que ses adversaires sont de bonne foi, 11 de-

maude qu'on en croie autant de lui, et conclut à se supporter mutuellement, sans déclarer ce que cest que ce support : de sorte qu'il ne parait entendre autre chose,, sinon

que de part et d'autre on s'abstienne d'écrire

et de se dire des injures, comme on en était déjà convenu, mars très-inutilement, dès le colloque de Marpourg. Voilà tout ce que Bucer put obtenir pour leszwingliens, pendant même que Luther était en meilleure humeur, et apparemment durant ces années où il y eut une espèce de suspension d'armes. Ottoi qui l en soit, il revint bientôt a son naturel ; et dans la crainte qu'il eut que les sacrameotaires ne tâchassent par leurs équivoques de le tirer à leurs sentiments après sa mort, il lit contre eux sur la lin de sa vie les déclarations que nous avons vues, laissant ses disciples aussi animés contre eux, qu'il l'avait été lui-même.

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