II. HISTOIRE DES VARIATIONS
On ordonnait d'annoncer au peuple qu'il était bon de prier les suints de prier pour les
fidèles, sans néanmoins espérer d'en obtenir es choses que Dieu seul pouvait donner.
Quand M. Burnet regarde ici comme une espèce de réformation, « qu'on ait aboli le service immédiat des images et changé l'invocation directe des saints en une simpleprière do prier pour les lidèles (813), » il no fait qu'amuser le monde ; puisqu'il n'y a point de Catholique qui ne lui avoue qu'il n'espère rien des saints que par leurs prières, et qu'il ne rend aucun honneur aux images que celui qui est ici exprimé par rapport à Dieu.
On approuve expressément les cérémonies de l'eau bénite, du pain bénit, de la bénédiction des fonts baptismaux, et des exorcismes dans le baptême ; celle de donner des cendres au commencement du Carême, celle de porter des rameaux le jour de Pâques tleurie.s, celle de se prosterner devant la croix, et de la baiser, pour célébrer la mémoire de la passion de Jésus-Christ (814) : toutes ces cérémonies étaient regardées connu une espèce de langage mystérieux, qui rappelait en notre mémoire les bienfaits de Dieu, et excitait l'âme à s'élever au ciel; qui est aussi la même idée qu'en ont tous les Catholiques.
La coutume de prier pour les morts est autorisée, comme ayant un fondement certain dans le Livre des Machabées, et comme ayant été reçue dès le commencement de l'Eglise : tout est approuvé, jusqu'à l'usage de faire dire des Messes pour la délivrance des âmes des trépassés (815) : par où on reconnaissait dans la Messe ce qui faisait l'aversion delà nouvelle Réforme, c'est-à-dire celte vertu par laquelle, indépendamment de la communion, elle profitait à ceux pour qui on la disait, puisque sans doute ces âmes ne communiaient pas.
Le roi disait à chacun de ces articles, qu'il ordonnait aux évoques de les annoncer au peuple dont il leur avait commis la conduite . langage jusqu'alors fort inconnu dans l'Eglise. A la vérité, quand il décida ces points de foi, il avait auparavant oui les évoques, comme les juges entendent des experts : mais c'était lui qui ordonnait et qui décidait. Tous les évoques souscrivirent après Cromwel vicaire général, et Cranmer archevêque de Cantorbéry.
M. Burnel a de la honte de voir ces réformateurs approuver les principaux articles delà doctrine catholique, et jusqu'à la Messe, qui seule les contenait tous. H les excuse en disant que « divers évoques et divers théologiens n'avaient pas eu, au commencement, une connaissance distincte de toutes les matières; et que s'ils s'étaient re-
(809) Biirn., loin.
(810) lbid.,%19.
(812) Ibid., 2911,
I, liv. m, p. 277.
(813) /ftid.,298.
(814) /fcid.,298.
(815) iiec. îles pièc.
part, i, add. n. 1.
ŒUVRES COMPLETES DE BOSSUET été
tut
lâchés h certains égards, (.•'avait été par ignorance, plutôt que par politique, ou par faiblesse (816]. » Mais n'est-ce pas se moquer trop visiblement que de faire ignorer aux réformateurs ce qu'il y avait de plus essentiel dans la Réforme? Si Cranmer et ses adhérents approuvaient de bonne foi tous ces articles, et même la Messe, en quoi donc étaient-ils luthériens? Et s'ils rejetaient dès lors en leur cœur tous ces prétendus abus, comme on n'en peut douter, leur signature, qu'est-ce autre chose qu'une honteuse prostitution de leur conscience? Cependant, à quelque prix que ce soit, M. Burnet veut que dès lors onait réformé, à cause que dès le premier article de la définition de Henri, on recommandait au peuple la foi à l'Ecriture et aux trois symboles (817), avec défense de rien dire qui n'y fût conforme : chose que personne ne niait, et qui ainsi n'avait pas besoin d'être réformée.
Voilà les articles de foi donnés par Henri en 1536. Mais quoiqu'il n'eût pas tout mis, et qu'en particulier il y eût quatre sacrements dont il n'avait fait aucune mention, la confirmation, l'extrème-onction, l'ordre et le mariage; il est très-constant, d'ailleurs, qu'il n'y changea rien, non plus que dans les autres points de notre foi : mais il voulut, en particulier, exprimer dans ses articles ce qu'il y avait alors de plus controversé, afin (le ne laisser aucun doute de sa persévérance dans l'ancienne foi.
En ce même temps, par le conseil de Cromwel, et pour engager sa noblesse dans ses sentiments, il vendit aux gentilshommes de chaque province les terres des couvents qui avaient été supprimés, et les leur donna à fort bas prix. Voilà les adresses des réformateurs, et les liens par où ou tenait à la réformation.
Le vice-gérant publia aussi un nouveau règlement ecclésiastique, dont le fondement était la doctrine des articles qu'on vient de voir si conformes à la doctrine catholique. M. Burnet trouve beaucoup d'apparence à ( roire que ce règlement fut dressé par Cranmer (818), et nous donne une nouvelle preuve que cet archevêque était capable, en matière de religion, des dissimulations les plus criminelles.
Henri s'expliqua encore plus précisément sur l'ancienne foi, dans la déclaration de ces six articles fameux qu'il publia en 1539. Il établissait, dans le premier, la transsubstantiation; dans le second, la communion sous une espèce; dans le troisième, le célibat des prêtres, avec la peine de mort contre ceux qui y contreviendraient; dans le quatrième, I obligation de garder les vœux; dans le cinquième, les Messes particulières; dans
le sixième, la nécessité de la confession auriculaire (819). Ces articles furent publiés par l'autorité du roi et du parlement, à peine de mort pour ceux qui les combattraient opiniâtrement, et de prison pour les autres, autant de temps qu'il plairait au roi.
Pendant que Henri se déclarait d'une manière si terrible contre la réformation prétendue, Cromwel, le vice-gérant, et l'archevêque,, ne voyaient plus d'autre moyen de l'avancer, qu'en donnant au roi une femme qui protégeât leurs personnes et leurs desseins. La reine Jeanne Seymour était morte dès l'an 1537, euaceouchant d'Edouard (820). Si elle n'éprouva pas la légèreté de Henri, M. Brunet reconnaît qu'elle en est apparemment redevable à la brièveté de sa vie (821). Cromwel, qui se souvenait combien les femmes de Henri avaient de pouvoir sur lui tant qu'elles en étaient aimées, crut que la beauté d'Anne de Clèves serait propre à seconder ses desseins, et porta le roi à l'épouser. Mais par malheur ce prince devint amoureux de Catherine Howard (,822) : et à peine eut-il accompli son mariage avec Anne, qu'il tourna toutes ses pensées à le rompre. Le vice-gérant porta la peine de l'avoir conseillé, et il trouva sa perte où il avait cru trouver son soutien. On s'aperçut qu'il donnait une secrète protection aux nouveaux prédicateurs, ennemis des six articles et de la présence réelle, que le roi défendait avec ardeur (823). Quelques paroles, qu'il dit à cette occasion contre le roi, furent rapportées. Ainsi, par l'ordre de ce prince, le parlement le condamna comme hérétique et traître à l'Etat. On remarqua qu'il fut condamné sans être ouï (824); et qu'ainsi il porta la peine du détestable conseil dont il avait été le premier auteur, de condamner des accusés sans les entendre. Et on dira que la main de Dieu n'est pas visible sur ces malheureux réformateurs, qui étaient aussi, comme on voit, les plus méchants aussi bien que les plus hypocrites de tous les hommes I
Cromwel prostituait plus que tous les autres sa conscience à la flatterie, puisque par sa qualité de vice-gérant il autorisait en public tous les articles de foi de Henri, qu'il tachait secrètement de détruire. M. Burnet conjecture que, si on refusa de l'entendre, « c'est qu'apparemment dans toutes les choses qu'il avait faites, pour la réformatjon prétendue, il était muni de bons ordres de son maître, et n'avait agi vraisemblablement que par le commandement du roi, dont les démarches vers une réforme sont assez connues (825). » Mais à ce coup, l'artifice est trop grossier; et pour y être surpris, il faudrait vouloir s'aveugler. M. Burnet oserat-il dire que les démarches, qu'il attribue à Henri vers la réforme, ont été au préjudice
(81(i) Bi un. t. I, liv. m, p. 299.
(817) Ibid., 295, -298.
(818) Liv. h, p. 308.
(SU!) Liv. m, p, 552.
(821) Pag. 282.
,822) Pag. 371).
(825) Pag. 58t.
(824) Pag. 565, 582, 55S.
(823) Pag. 582.
M5 cWIlï. V THEOL. POLEMIQUE.
Ue ses six articles, ou de In présence réelle, du «le la Messe? Il se démentirait lui-môme, puisqu'il avoue, dans lout son livre, que ce prince n toujours été très-zélé, ou pour parler avec lui, très-entôté de tous cos articles. Cependant, il voudrait ici nous faire accroire que Cromwel nv;iit des ordres secrets pour les affaiblir, pendant qu'on le l'ait mourir lui-même pour avoir favorisé ceux qui s y opposaient.
Mais laissons les conjectures de M. Durnet, et les tours dont il tâche en vain décolorer la Réformation, pournous attacher aux faits que
la lionne foi ne lui permet pas denier. Après la condamnation de Cromwel, il restait encore, pour satisfaire le roi, à se défaire d'une épouse odieuse, en cassant le mariage d Anne de Clèves. Le prétexte en était grossier. On alléguait, pour cause de nullité, les fiançailles de cette princesse avec le marquis de Lorraine, pendant que les deux partics étaient en minorité, et sans que jamais ils les eussent ratifiées étant majeurs (820). On voit bien qu'il n'y a rien de plus faible pour casser un mariage accompli : mais, au défaut des raisons, le roi avait un Cranmer prêt à tout faire. Par le moyen de cet archevêque, ce mariage fut cassé comme les deux autres : « la sentence en fut prononcée le neuvième juillet 15V0, signée de tous les ecclésiastiques des deux chambres, et scellée du sceau des deux archevêques (827). »
M. Burnet en a honte, et il avoue que Henri n'avait jamais eu une marque plus éclatante de la complaisance aveugle de ses ecclésiastiques. Car ils savaient, poursuit-il, que ce contrat prétendu, dont on faisait le fondement du divorce, n'avait rien qui portât atteinte au mariage (828). Ils agissaient donc ouvertement contre leur conscience; mais, afin qu'on ne se laisse pas éblouir une autre fois aux spécieuses paroles de la nouvelle Réforme, il est bon de remarquer qu'ils donnent celte sentence en représentant le concile universel; après avoir dit que le roi ne leur demandait que ce qui était véritable, ce qui était juste, ce qui était honnête et saint (829) : voilà comme parlaient ces évoques corrompus. Cranmer, qui présidait à cette assemblée, et qui en porta le résultat au parlement, fut le plus lâche de tous ; et M. Burnet, après lui avoir cherché une vaine 6xcuse, est obligé d'avouer que, craignant que ce ne fût là une nouvelle entreprise formée pour le perdre, il fut de l'avis général (830). Tel fut le courage de ce nouvel Athanase et de ce nouveau Cyrille.
Sur cette inique sentence, le roi épousa Catherine Howard, assez zélée pour la Réforme, aussi bien qu'Anne de Boulen : mais le sort de ces réformées est étrange. La vie