‹ Œuvres compl`etes de BossuetChapitre 140 sur 325 · HISTOIRE DES VARIATIONS · texte numérisé non relu

HISTOIRE DES VARIATIONS

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scandaleuse de celle-ci lui lit bientôt perdre la tôle sur un écliafaud; et la maison de Henri fut toujours remplie de sang et d'infamie.

Les prélats dressèrent une Confession dr foi, que ce prince confirma par son autorité (831). Là, on déclare en termes formels l'observation des sept sacrements : celui de la pénitence dans l'absolution du prêtre; la confession nécessaire; la transsubstantiation; la concomitance, ce qui levait, dit M. Burnet, la nécessité de la communion sous les deux espèces (832) ; l'honneur des images, et la prière des saints au môme sens que nous avons vu dans les premières déclarations du roi, c'est-à-dire au sens de l'Eglise; la nécessité et le mérite dos bonnes œuvres pour obtenir la vie éternelle; la prière pour les morts (833) ; et, on un mot, tout le reste de la doctrine catholique, à la réserve de l'article de la primauté, dont nous parlerons à part.

Cranmer souscrivit à tout avec les autres : car, encore que M. Burnet témoigne que quelques articles avaient passé contre son avis, il cédait à la pluralité; et on ne nous marque aucune opposition de sa part au décret commun. La môme exposition avait été publiée par l'autorité du roi dès l'an 1538, signée de dix-neuf évoques, de huit archidiacres, et de dix-sept docteurs, sans aucune opposition. Voilà quelle était alors la foi de l'Eglise anglicane et de Henri, qu'elle s'était donné pour chef. L'archevêque passait tout contre sa conscience. La volonté de son maître était sa règle suprême; et au lieu du Saint-Siège avec l'Eglise catholique, c'était le roi seul qui devenait infaillible.

Cependant il continuait à dire la Messe, qu'il rejetait dans son cœur, encore qu'on n'eût rien changé dans les missels. M. Burnet demeure d'accord que « les altérations furent si légères qu'on ne fut point obligé de faire imprimer de nouveau ni les bréviaires, ni les missels, ni aucun office; car, poursuit cet historien, en effaçant quelques collectes, où on priait Dieu pour le Pape, l'office de Thomas Becket » (c'est saint Thomas de Canlorbéry) « et celui des autres saints retranchés (834); » et en faisant outre cela quelques ratures peu considérables ; on se servit toujours des rnêmes> livres. On pratiquait donc au fond le même culte.

Cranmer s'en accommodait; et si nous voulons savoir toute sa peine, c'est, comme nous l'apprend M. Burnet (835), qu'à la réserve de Fox, évêque de Hereford, aussi dissimulé que lui, « les autres évoques de son parti l'embarrassaient plus qu'ils ne lui étaient utiles, à cause qu'ils ne connaissaient ni la prudence politique ni l'art des ménagements, de sorte qu'ils attaquaient ouvertement des choses qu'on n'avait pas

(826) BuRfi.. t. I, liv. m, p. 573, 575, 385 (8->7ï Pag. 585.

(828) Pag. 581.

(829i Jugement de Cran, et des evêques ; Rec. de Burn. pari. i. liv. ne, n. 19, p. 107, 585. (850) Pap'. 58 i, 385.

(851) Pag. 391.

(852) Pag. 397.

(8531 Pag. 101. 402.

(851) Pag. 101, 105.

Si!

encore abolies. » Cranmcr, qui trahissait sa conscience, et qui attaquait sourdement ce qu'il approuvait et pratiquait en public, était plus liahile, puisqu'il savait porter la politique et l'art des ménagements jusqu'au plus intime de la religion.

On s'étonnera peut-ôtre comment un homme de cette humeur osa parler contre les six articles; car c'est là le seul endroit où M. Burnet le fait courageux, mais il nous en découvre lui-même la cause (836). C'est qu'il avait un intérêt particulier dans l'article qui condamnait à mort les prêtres mariés, puisqu'alors il l'était lui-même. Laisser passer dans le parlement en loi de l'Etat sa propre condamnation, c'eût été trop, et sa crainte lui lit alors montrer quelque sorte de vigueur : ainsi, en parlant assez faiblement contre quelques autres articles, il s'expliqua beaucoup contre celui-là. Mais après tout, on ne voit pas qu'il ait fait autre etfort en celte rencontre, si ce n'est qu'après avoir tâché vainement de dissuader la loi, il se rangea, selon sa coutume, à l'avis commun.

Mais voilà le plus grand acte de son courage. M. Burnet, sur la foi d'un auteur de la Vie de Cranmer. veut que nous croyions «pie le roi, inquiété par la loi des six articles, voulut savoir pourquoi il s'y opposait, et qu'il ordonna au prélat de mettre ses raisons par écrit (837). Il le fit. Son écrit, mis au net par son secrétaire, tomba entre les mains d'un ennemi de Cranmer. On le porta aussitôt à Cromwel, qui vivait encore, dans le dessein d'en faire pendre l'auteur. Mais Cromwel éluda la chose, et Cranmer sortit ainsi d'un pas dangereux.

Ce récit est tout propre à nous faire voir que le roi ne savait rien en effet de l'écrit de Cranmer contre les articles; que s'il l'eût su, le prélat était perdu; et enfin qu'il ne se sauvait que par une adresse et une dissimulation continuelle : en tout cas, si M. Burnet l'aime mieux ainsi, je veux bien croire que le rci trouvait dans Cranmer une si grande facilité d'approuver dans le public tout ce que son maître voulait, que ce prince n'avait pas besoin de se mettre en peine de ce que pensait dans son cœur un homme si complaisant, et ne pouvait se défaire d'un si commode conseil.

Ce n'était pas seulement dans ses nouvelles amours qu'il le trouvait si flatteur : Cranmer avait fabriqué dans son esprit cette nouvelle idée de chef de l'Eglise attachée à la royauté, et ce qu'il en dit, dans une pièce que M. Burnet a donnée dans son Recueil (838), est inouï. Il enseigne donc que « le prince chrétien est commis immédiatement de Dieu, autant pour ce qui regarde l'administration de la parole que pour l'administration du gouvernement politique.

Que dans ces deux administrations, il doit avoir des ministres qu'il établisse au-dessous de lui, comme, par exemple, le chan-

celier et les trésoriers, les maires et les schérifsdans le civil ; et les évêques, curés, vicaires et prêtres qui auront titre par Sa Majesté, dans l'administration de la parole, comme, par exemple, l'évêquo de Cantorbéri, le curé de Winwick, et les autres. Que tous les officiers et ministres, tant de ce genre que de tout autre, doivent être destinés, assignés et élus, par les soins et les ordres des princes avec diverses solennités, qui ne sont pas de nécessité, niais de bienséance seulement; de sorte que si ces charges étaient données par le prince sans de telles solennités, elles ne seraient [tas moins données ; et qu'il n'y a pas plus do promesse de Dieu que la grâce soit donnée dans l'établissement d'un office ecclésiastique, que dans l'établissement d'un office politique. »

Après avoir ainsi établi tout le ministère ecclésiastique sur une simple délégation des princes, sans même que l'ordination ou la consécration ecclésiastique y fût nécessaire, il va au-devant d'une objection qui se présente d'abord à l'esprit; c'est à savoir comment les pasteurs exerçaient leur autorité sous les princes infidèles; et il répond, conformément à ses principes, qu'en ce temps il n'y avait pas dans l'Eglise de vrai pouvoir ou commandement; mais que le peuple acceptait ceux qui étaient présentés par les apôtres, ou autres qu'ils croyaient remplis de l'esprit de Dieu, de sa seule volonté libre, et dans la suite les écoutait, comme un bon peuple prêt à obéir aux avis de bons conseillers. Voilà ce que dit Cranmer dans une as>semblée d'évêques, et voilà l'idée qu'il avait de cette divine puissance que Jésus-Christ a donnée à ses ministres.

Je n'ai pas besoin de rejeter ce prodige de doctrine tant réfuté par Calvin et par tous les autres protestants, puisque M. Burnet en rougit lui-même pour Cranmer, et veut prendre pour rétractation de ce sentiment ce qu'il a souscrit ailleurs de l'institution divine des évêques. Mais outre que nous avons vu que ses souscriptions ne sont pas toujours une preuve de ses sentiments, je dirai encore à M. Burnet qu'il nous cache avec trop d'adresse les vrais sentiments de Cranmer. 11 ne lui importait pas que l'institution des évêques et des prêtres fût divine, et il reconnaît cette vérité dans la pièce même dont nous venons de produit* l'extrait; car il y est expressément porté à la fin, que tout le monde, et Cranmer par conséquent était d'avis que les apôtres avaient reçu de Dieu le pouvoir de créer des évêques (839) ou des pasteurs. C'est aussi ce qu'on ne pouvait nier sans contredire trop ouvertement l'Evangile. Mais la prétention île Cranmer et de ses adhérents était, que Jésus-Christ instituait les pasteurs pour exercer leur puissance, comme dépendante du prince dans toutes leurs fonctions, ce qui e;>t sans difficulté la plus inouïe et la plus

(856) Bit.n., t. I, ] (837) P.ig. 563.

(858) Ikc, pari, i, liv. m, n. 1, p. 201' tSô'JJ Ibid., <L\.

l'ART. X. Tlll.OL. POLEMIQUE. — II. HISTOIRE CES VARIATIONS.

scandaleuse flatterie qui soit jamais tombée dans l'esprit des hommes.

Do là donc il est «rrivé que Henri VIII donnait pouvoir aux évoques de visiter leurs rfioi èses avec celle préface : « Que toute juridiction, tant ecclésiastique que séculière, venait île la puissance royale, connue de la

source première de toute magistrature dans chaque royaume. One ceux qui jusqu'alors avaient exercé précairement cette puissance, la devaient reconnaître comme venue île la libéralité du prince, et i.a quitter qi wi> m. ici plâtrait. One sur ce fondement il donne pouvoir a tel évoque de visiter son diocèse, comme vicaire nu uoi; et, par son autorité, de promouvoir aux ordres 'acres, et même à la prêtrise, ceux qu'il trouvera à propos (840) ; » et, en un mot, d'exercer toutes les fonctions épiscopales, mec pouvoir de subdeléguer, s'il le jugeait nécessaire.

Ne disons rien contre une doctrine qui se détruit d'elle-même par son propre excès, et remarquons seulement cette affreuse proposition qui fait la puissance des évoques tellement émanée de celle du roi qu'elle est même révocable à sa volonté.

Cranmer était si persuadé de cette puisrance. royale, qu'il n'eut pas de honte luimême, archevêque de Gantorbéry et primat de toute l'Eglise d'Angleterre, de recevoir une semblable commission sous Edouard VI, lorsqu'il réforma l'Eglise à sa modo (841), et ce fut le seul article qu'il retint de ceux que Henri avait publiés.

On poussa si loin cette puissance dans la réformation anglicane, qu'Elisabeth en eut du scrupule; et l'horreur qu'on eut de voir une femme chef souveraine de l'Eglise et source de la puissance pastorale, dont elle est incapable par son sexe, fit qu'on ouvrit enfin les yeux aux excès où on s'était emporté (842). Mais nous verrons que, sans en changer le fond ni la forme, on y apporta seulement des adoucissements palliatifs; et M. Burnet déplore encore aujourd'hui de voir « l'excommunication, un acte si purement ecclésiastique, dont on devait remettre le droit entre les mains îles évoques et au clergé, abandonné à des tribunaux sécularisés (843), » c'est-à-dire, non-seulement aux rois, mais encore à leurs officiers. « Erreur, poursuit ce docteur, qui s'est accrue à un te! point, qu'il est plus facile d'en découvrir les inconvénients que d'en marquer les remèdes. »

Et certainement je ne pense pas qu'on puisse rien imaginer de plus contradictoire d'un côté que de dénier aux rois l'administration de la parole et des sacrements; et de l'autre, de leur accorder l'excommunication, qui en effet n'est autre chose que la parole céleste armée de la censure qui vient du ciel, et une partie des plus essentielles de l'administration des sacrements, puisqu'as-

surément le droit d'en priver les lidèles ne peut appartenir qu'à ceux qui sont ausai établis de Dieu pour les leur donner. Mais l'Eglise anglicane est encore allée plus loin, puisqu'elle attribue à ses rois et à l'autorité séculiers le droit d'autoriser les rituels et les liturgies, et même de décider en dérider ressort des vérités do la foi, c'est-à-dire de ce qu'il y a de plus intime dans l'administration des sacrements, et de plus inséparablement attaché à la prédication de la parole. Et tant sous Henri VIII que dans les règnes suivants, nous ne voyons ni liturgie, ni rituel, ni confession de foi, qui ne tira sa dernière force de l'autorité des rois et des parlements, comme la suite le fera con~ naître.

On a passé jusqu'à cet excès, qu'au lieu que les empereurs orthodoxes, s'ils faisaient anciennement quelques constitutions sur la foi, ou ils ne le faisaient qu'en exécution des décrets de l'Eglise, ou bien ils en attendaient la confirmation de leurs ordonnances; mais on enseignait au contraire en Angleterre, « que les décisions des conciles sur la foi n'avaient nulle force sans l'approbation des princes (844); » et c'est la belle idée que donnait Cranmer des décisions de l'Eglise, dans un discours rapporté par M. Burnet.

Cette réforme avait donc son origine dans les flatteries de cet archevêque, et dans les désordres de Henra VIII. M. Burnet prend beaucoup de peine à entasser des exemples de princes très-déréglés dont Dieu s'est servi pour de grands ouvrages (845). Oui en doute? Mais, sans examiner les histoires qu'il en rapporte, où il mêle le vrai avec le faux, et le certain avec le douteux, montrera-t-il un seul exemple où Dieu, voulant révéler aux hommes quelque vérité importante et inconnue durant tant de siècles, pour ne pas dire entièrement inouïe, ait choisi un roi aussi scandaleux que Herri VIII, et un évêque aussi lâche et aussi corrompu que Cranmer? Si le schisme de l'Angleterre, si la réformation anglicane est un ouvrage divin, rien n'y sera plus divin que la primauté ecclésiastique du roi, puisque ce n'est pas seulement par là que la rupture avec Rome, c'est-à-dire selon les protestants, le fondement nécessaire de toute bonne réforme a commencé; mais que e est encore le seul point où l'on n'a jamais varié depuis le schisme. Dieu a choisi Henri VIII pour introduire ce nouveau dogme parmi les Chrétiens, et tout ensemble il a choisi ce même prince pour être un exemple de ses jugements les plus profonds et les plus terribles ; non de ceux où il renverse les trônes, et donne à des rois impies une lin manifestement tragique; mais de ceux où, les livrant à leurs liassions et à leurs flatteurs, il les laisse se précipiter dans le plus excessif aveuglement. Cependant il les retient autant qu'il lui plait sur ce penchant, pour faire

(840)**mmiss. a Donner., ibid., n. 1 », p. 184.

(841) Bdrn., pari, il, liv. i, p. 90.

(842) Liv. ni, p. 558, 571.

(815) Liv. i, p. 65.

(814) Part, n, liv. i, 251.

(845) Pré{.

OEUVHES COMPLETES DE BOSSlE'f.

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éclater eli eux ce qu'il veut que nous sachions de ses conseils. Henri VIII n'attente rien contre les autres vérités catholiques. La chaire de saint Pierre est la seule qui est attaquée : l'univers a vu par ce moyen que le dessein de ce prince n'a été que de se venger de celte puissance pontificale qui le condamnait, et que sa haine fut la règle de sa foi.

Après cela, je n'ai pas besoin d'examiner tout ce que raconte M. Burnet, ni sur les intrigues des conclaves, ni sur la conduite des Papes> ni sur les artifices de Clément Vil. Quel avantage en peut-il tirer? Ni Clément, ni les autres Papes ne sont parmi nous auteurs d'un nouveau dogme. Ils ne nous ont fias séparés de la sainte société où nous avions été baptisés, et ne nous ont point appris à condamner nos anciens pasteurs. En un mot, ils ne font pas secte parmi nous, et leur vocation n'a rien d'extraordinaire. S'ils n'entrent pas par la porte qui est toujours ouverte dans l'Eglise, c'est-à-dire par les voies canoniques, ou qu'ils usent mal du ministère ordinaire et légitime qui leur a été confié d'en haut, c'est ce cas marqué dans l'Evangile {Mntth. xxh, 2), d'honorer la chaire sans approuver ou imiter les personnes* Je ne dois non plus me mettre en peine si la dispense de Jules II était bien donnée, ni si Clément Vil pouvait ou devait la révoquer, et annuler le mariage. Car, encore que je tienne pour certain que ce dernier Pape a bien fait au fond, et qu'à mon avis, en celte occasion, on ne puisse blâmer tout au plus que sa politique, tantôt trop tremblante, et tantôt trop précipitée ; ce n'est pas là une affaire que je doive décider en ce lieu, ni un prétexte d'accuser d'erreur l'Eglise romaine^ Ces matières de dispenses se règlent souvent par de simples probabilités; et on n'est pas obligé d'y rechercher la certitude de la foi, dont même elles ne sont fias toujours capables. Mais, puisque M. Burnet fait de ceci une accusation capitale contre l'Eglise romaine, on ne peut presque s'empêcher de s'y arrêter un moment.

Le fait est connu. On sait que Henri VII avait obtenu une dispense de Jules H pour faire é|>ouser la veuve d'Arthus, son tils aîné, à Henri, son second fils et son successeur. Ce prince, après avoir vu toutes les raisons de douter, avait accompli ce mariage étant roi et majeur, du consentement unanime de tous les ordres de son royaume, le 3 juin 1509, c'est-à-dire six semaines après son avènement à la couronne (8ï<i). Vingt ans se passèrent sans qu'on révoquât en doute un mariage contracté de si bonne foi. Henri, devenu amoureux d'Anne de Boulen, fit venir sa conscience au secours de sa |>assion ; et son mariage lui devenant odieux, lui devint en même temps douteux et suspect (847). Cependant il en était sorti une princesse qui avait été reconnue dès son enfance pour l'héritière du royaume; de sorte que le prétexte que prenait Henri de faire casser son

(8iC) Burn., pari (817) /Md.,59.

liv. h, p. 58.

mariage, de peur, disait-il, que la succession du royaume ne fût douteuse, n'était qu'une illusion; puisque personne ne songeait à contester son état à Marie, qui en effet fut reconnue reine d'un commun Consentement, lorsque l'ordre de la naissance l'eut appelée à la couronne. Au contraire, si quelque chose pouvait causer du trouble à la succession de ce grand royaume, c'était le doute de Henri ;.et il paraît que tout ce qu'il publia sur l'embarras de sa succession ne fut qu'une couverture, tant de ses nouvelles amours que du dégoôt qu'il avait conçu de la reine sa femme, à cause des infirmités qui lui étaient survenues, comme M. Burnet l'avoue lui-même (848).

Un prince passionné veut avoir raison.

Ainsi, pour plaire à Henri, on attaqua la dispense sur laquelle était fondé son mariage, par divers moyens, dont les uns étaient tirés du fait, et les autres du droit. Dans le fait, on soutenait que la dispense était nulle, parce qu'elle avait été accordée sur de fausses allégations. Mais comme ces moyens de fait, réduits à ces minuties, étaient emportés par la condition favorable d'un mariage qui subsistait depuis tant, d'années, on s'attacha principalement aux moyens de droit; et on soutint la dispense nuile, comme accordée au préjudice de la loi de Dieu, dont le Pape ne pouvait pas dispenser.

Il s'agissait de savoir si la défense de contracter en certains degrés de consanguinité ou d'affinité, portée par le Lévitique (iym, 20), et enlre autres celle d'épouser la veuve de son frère, appartenait tellement à la loi naturelle, qu'on fût obligé de garder cette défense dans la loi évangélique. La raison de douter était qu'on ne lisait point que Dieu eût jamais dispensé de ce qui était purement de la loi naturelle; par exemple, depuis la multiplication du genre humain, il n'y avait point d'exemple que Dieu eût permis le mariage de frère a sœur, ni les autres do celte nature au premier degré, soit ascendant, ou descendant, ou collatéral. Or, il y avait dans le Deutéronotne une loi expresse qui ordonnait en certains cas à un frère d'épouser sa belle-sœur, et la veuve de son frère. (Deut. xxv, 5.) Dieu donc ne détruisant pas la nature, dont il est l'auteur, faisait connaître par là que ce mariage n'était pas de ceux que la nature rejette; et c'était sur ce fondement que la dispense de Jules 11 était appuyée.

Il faut rendre ce témoignage aux protestants d'Allemagne; Henri n'en put obtenir l'approbation de son nouveau mariage, ni la condamnation de la dispense de Jules 11. Lorsqu'on parla de cette affaire, dans une ambassade solennelle que ce prince avait envoyée en Allemagne, pour se joindre à la ligue protestante, Mélanchthon décida ainsi • « Nous n'avons pas été de l'avis des ambassadeurs d'Angleterre, car nous croyons que la loi de ne pas épouser la femme de son

(818) Biibn , pan. ii, liv. il, p. 50, etc"

565 PART. X. THEOL. POLEMIQI E.

frère est susceptible de dispense, quoique nousne croyions pasqu'ellesoit abolie (849).» Ki encore plus brièvement dans un autre endroit : » Les ambassadeurs prétendent que la défense d'épouser la femme de son frère est indispensable.! et nous soutenons au contraire quon en peut dispenser (830).» C'était justement ce qu'on avait prétendu à Rome; et Clément Nil avait appuyé sur ce fondement sa sentence définitive contre le djvon e.

Bucer avait été du môme avis sur le même fondement ; et nous apprenons de M. Burnet que, selon cet auteur, l'un des réformateurs de l'Angleterre, « la loi du Lévitique ne pouvait être une loi morale ou perpétuelle, puisque Dieu môme en avait voulu dispenser (851). »

Z\v mgle et Calvin avec leurs disciples furent favorables au roi d'Angleterre, et je ne sais. si le dessein d'établir leur doctrine dans ce royaume-là ne contribua pas un peu à leur complaisance ; mais les luthériens n'y entrèrent pas, encore que M. Burnet les lasse un peu varier, « Leur première pensée, » ditil (852], «fut que les ordonnances du Lévitique n'étaient pas morales, et qu'elles n'avaient nulle force parmi les Chrétiens. Ensuite ils Changèrent de sentiment lorsque la question eut été un peu agitée ; mais ils ne convinrent jamais qu'un mariage déjà fait pût être cassé. »

Ce tut à la vérité une étrange décision que la leur, telle que nous la rapporte M. Burnet; puisqu'après avoir reconnu que« la loi du Lévitique est divine, naturelle et morale, et doit être gardée comme telle dans toutes les Eglises, en sorte que le mariage contracté contre cette loi avec la veuve d'un i'rèe est iueestueux(833), » ils ne laissent pas de conclure qu'on ne doit pas rompre ce mariage, avec quelque doute d'abord, mais à la tin par une dernière et définitive résolution, de l'aveu de M. Burnet (85't) : de sorte qu'un mariage incestueux, un mariage fait contre les lois divines, morales et naturelles, dont la vigueur est entière dans l'Eglise chrétienne, doit subsister selon eux, et le divorce en ce cas n'est pas permis.

Cette décision des luthériens est rapportée par .M. Burnet à l'an 1530. Celle de Mélanehthon, que nous venons de produire, est postérieure, et de l'an 1536. Et quoi qu'il en soit, c'est un préjugé favorable pour la dispense de Jules 11 et pour la sentence de Clément VII, que ces Papes aient trouvé des défenseurs parmi ceux qui ne cherchaient, a quelque prix que ce. fût, qu'à censurer leurs actions.

Les protestants d'Allemagne furent si fermes dans ce sentiment, qu'avec toutes les liaisons queCranuier avait dès lors avec eux,

- II. HISTOIRE Di:s VARIATIONS. 55*

il n'en put engager aucun dans le sentiment du roi d'Angleterre, que le seul Osiandre son beau-frère, dont nous verrons dans la suite que l'autorité ne devait pas être fort cuiisi é: able.

A l'égard des catholiques, M. Burnet nous raconte que Henri Vlll corrompit deux ou trois cardinaux. Sans m'informer de ces laits, je remarquerai seulement qu'une cause est bien mauvaise, lorsqu'elles besoin d'être soutenue par îles moyens infâmes lit pour les docteurs dont M. Burnet nous vante les souscriptions, quelle merveille, dans un siècle si corrompu, qu'un si grand roi en a;t pu trouver qui n'aient pas été à l'épreuve de ses sollicitations et de ses présents I Notre historien ne veut pas qu'il soit permis de révoquer en doute le témoignage de Fra- Paolo, ni relui de M. de Thou (853) . Qu'il écoute donc ces deux historiens. L'un dit que Henri, « ayant consulté en Italie, en Allemagne et en France, trouva une partie des théologiens favorable et l'autre contraire; que la plupart de ceux de Paris furent pour lui, et que plusieurs crurent qu'ils l'avaient fait, plutôt persuadés par l'argent du roi, quepar ses raisons (850). » L'autre dit aussi « que Henri rechercha l'avis des théologiens, et en particulier de ceux de Paris; et que le bruit était que ceux-ci , gagnés par argent, avaient souscrit au divorce (837). »

Je ne veux pas décider si la conclusion de la Faculté de théologie de Paris, que M. Burnet produit en faveur des prétentions de Henri (858) , est véritable : d'autres que moi traiteront cette question; mais je dirai seulement qu'elle est très-suspecte, tant à cause du style fort différent de celui dont la Faculté a coutume d'user, qu'à cause que la conclusion de M. Burnet est datée du 2 juillet 1530, aux Mat burins; au lieu qu'en ce tennis, et quelques années auparavant , les assemblées delà Faculté se tenaient ordinairement en Sorbonne.

Dans les notes que Charles Dumoulin, ce célèbre jurisconsulte , a faites sur les conseils de Décius , il y est parlé d'une délibération des docteurs' en théologie ue Paris en faveur du roi d'Angleterre , le 1" juin 1330 (839) ; mais cet auteur la marque en Sorbonne. Au reste, il fait peu de cas de cette délibération, où l'avis favorable au roi d'Angleterre })assa de cinquante- trois contre quarante-deux, c'est-à-dire de huit voix seulement, dont, dit-il, on ne devait pas beaucoup se mettre en peine, à cause des angelots d'Angleterre qu'on avait distribués pour /es acheter; ce qu'il assure avoir reconnu par des attestations que les présidents Dufrcsne et Pvliot en avaient données pur ordre de François I" . D'où il conclut que le vrai avis de la Sorbonne, c'est-à-dire, le naturel, et celui

(819) Burn., lib. iv, epist.

(850) loid., 185.

(851) Liv. il, p. 112.

(852) Ibid., p. Hl.

(855) liée, des pièces, paît.

(851; Liv. n, p. 1U.

I, liv. n, n. 35.

(855) Tom. I, Préf.

(856) Hisl. del conc. Trid., lib. !, ann. 155-1.

(857) Th. Hht-, lib. 1, au. 1531.

(85») lice, des pièces, part. î, liv. n, pay. 2, n

(850) Sot. ad Cvns., C02.

OLlJVUES COMPL. DE BoSSCET VIII.

ŒUVRES COMPLETES DE BOSSl'ET.

qui n'avait pas été acheté, était celui qui favorisait le mariage de Henri et de Catherine. Au surplus, il est bien certain que, dans le temps île la délibération, François, qui favorisaitalors le roi d'Angleterre, avait chargé M. Liset, premier président, de solliciter pour lui les docteurs, comme il parait par les lettres qu'on a encore en original dans la bibliothèque du roi, où il rend compte de ses diligences. Savoir maintenant si cette délibération fut faite par la Faculté assemblée en corps, ou si c'est seulement l'avis de plusieurs docteurs, qu'on publia en Angleterre, sous le nom de la Faculté, conme il arrive en ras semblable : c'est ce qu'il ne m'importe guère d'examiner. On voit assez que la conscience du roi d'Angleterre était plutôt chargée que soulagée par de semblables consultations, faites par brigues, par argent et par l'autorité de deux si grands rois. Les autres, qu'on nous rapporte, ne se firent pas de meilleure foi. M. Burnet rapporte luimême une lettre de l'agent du roi d'Angleterre en Italie, qui écrit que s'il avait assez d'argent, il engagerait tous les théologiens d'Italie à signer (860) C'était donc l'argent, et non pas la volonté qui lui manquait. Mais sans m'arrêter davantage aux historiettes que M. Burnet nous raconte avec une si vaine exactitude (861) , il n'y a personne qui n'avoue que Clément VII eût été trop indigne de sa place, si, dans une aifaire de cette importance, il avait eu le moindre égard à ces consultations mendiées.

En etl'et , la question fut déterminée par des principes plus solides. 11 paraissait clairement que la défense du Lévitique ne portait point le caractère d'une loi naturelle et indispensable, puisque Dieu y dérogeait en d'autres endroits. La dispense de Jules 11, appuyée sur cette raison, avait un fondement si probable, qu'il parut tel, même aux prolestants d'Allemagne. Qu'il y ait pu avoir sur cette matière quelque diversité de sentiments, c'est assez qu'il ne fût pas évident que la dispense lût contraire aux lois divines, auxquelles les Chrétiens sont obligés. Cette matière était donc de la nature de celles où tout dépend de la prudence des supérieurs, et dans lesquelles la bonne foi doit faire le repos desconsciences.il n'était aussi que trop visible que, sans ses nouvelles amours, Henri Vlll n'aurait jamais fatigué l'Eglise de la honteuse proposition d'un divorce, après un mariage contracté et continué de bonne foi depuis tant d'années. Voilà le nœud de l'affaire , et, sans parler de la procédure, où peut-être on aura mêlé de la politique, bonne ou mauvaise, le tond de la décision de Clément VII sera un témoignage aux siècles futurs, que l'Eglise ne sait point ilatter les passions des princes, ni approuver les actions scandaleuses.

Nous pourrions unir en ce lieu ce qui regarde le règne de Henri VIII, si M. Burnet ne nous obligeait à considérer deux com-

(800) Bu™, liv. i, p. 138.

(SOI) Ibid.

menceraents de réformation qu'il y remarque : l'un, que ce prince ait mis l'F.eriture sainte dans les mains du peuple ; et l'autre, qu'il ait montré que chaque nation pouvait se réformer d'elle-même.

Pour ce qui regarde la Bible, voici ce qu'en disait Henri VIII en 1540, à la tête de l'Exposition chrétienne dont nous avons parlé : Que, « puisqu'il y avait des docteurs dont l'office était d'instruire les autres hommes, il fallait aussi qu'il y eût des auditeurs qui so contentassent d'entendre expliquer la sainte Ecriture, qui en imprimassent la substance dans leurs cœurs, et qui en suivissent les préceptes dans leur conduite, sans entreprendre de la lire ecx mêmes : et que c'était là le motif qui l'avait porté à priver plusieurs de ses sujets de l'usage de la Bible, leur laissant, au reste, l'avantage de l'entendre interpréter à leurs pasteurs (862). »

Ensuite il en accorda la lecture, la mémo année, à condition que le peuple ne se donnerait pas la liberté d'expliquer les Ecritures, et d'en tirer des raisonnements (803); ce qui était les obliger de nouveau à se rapporter, dans l'interprétation de l'Ecriture, à l'Eglise et à leurs pasteurs; auquel cas on est d'accord que la lecture de ce divin livre ne pouvait être que très-salutaire. Au reste, si l'on mit alors la Bible en langue vulgaire, il n'y avait rien de nouveau dans cette pratique. Nous avons de semblables versions à l'usage des catholiques dans les siècles qui ont précédé les prétendus réformateurs; et ce n'est pas là un point de nos controverses.

Quand AL Burnet a prétendu que le progrès de la nouvelle réformation était dû à la lei ture des livres divins, qu'on permit au peuple, il devait dire que cette lecture était précédée de prédications artiticieuses.paroù l'on avait rempli l'esprit des peuples de nouvelles interprétations. Ainsi un peuple ignorant et passionné ne trouvait en effet dans l'Ecriture que les erreurs dont il était prévenu; et la témérité qu'on lui inspirait de juger par son propre esprit du vrai sens de l'Ecriture, et de former sa foi de lui-même, achevait de le perdre. Voilà comme les peuples ignorants et prévenus trouvaient la réformation prétendue dans l'Ecriture : mais il n'y a point d'homme de bonne foi qui ne m'avoue que par les mêmes moyens les peuplesy auraient trouvé l'arianisme aussi clair qu'ils se sont imaginé y trouver le luthéranisme ou le calvinisme.

Lorsqu'on a mis dans la tête d'un peuple ignorant que tout est si clair dans l'Ecriture, qu'il y entend tout ce qu'il y faut entendre, et qu'ainsi il se peut passer du jugement de tous les payeurs et de tous les siècles, il prend pour vérité constante le premier sens qui se présente à son esprit ; et celui auquel il est accoutumé lui paraît toujours le [dus naturel. Mais il faudrait lui faire entendre que c'est là souvent la lettre qui lue, et que c'est dans les passages qui paraissent les

(8G-2) Lib. m, p. 40-2.

(80Ô) Ibid., p. 415.

PART. X. THEOL. POLEMIQUE. - II. HISTOIRE DES VARIATIONS

I il H-, clairs, que Dieu a bou vent caché les plus grandes el les plus terribles profondeurs.

Par exemple] M. Burnel nous propose ce passage, Buvtx-tn imis, comme un des plus clairs qu'on se puisse imaginer, el celui qui nous mène le plus promptement a la nécessité dos deui espèces. Mais il va voir, par 1rs choses qu'il avoue lui-même, que ce <] d'il trouve si clair devient un piège aux ignorants : car cette parole, limez en tous, dans l'institution de l'Eucharistie, quelque claire qu'il veuille se l'imaginer, après tout ne l'est pas plus que celle-ci dans l'institution de la Pâque : Vous mangerez l'agneau pascal, avec la robe retroussée, et un bâton à la main (Exod. XII, 11) : debout par conséquent, et dans la posture d* gens prêts à partir; car c'était là en effet l'esprit de ce sacrement. Toutefois, M. Burnet nous apprend que les Juifs ne la pratiquaient point ainsi (864) : qu'ils étaient couchés en mangeant l'agneau, comme dans les autres repas, selon la coutume du pays; et que ce changement qu'ils apportèrent à l'institution divine , était si peu criminel, que Jésus- Christ ne fit pus de scrupule de s'y conformer. Je lui demande en ce cas, si un homme qui aurait [iris à la lettre ce commandement divin, sans consulter la tradition et l'interprétation de l'Eglise, n'y aurait pas trouvé sa mort certaine, puisquil y aurait trouvé la condamnation de Jésus-Christ; et puisque cet auteur ajoute après, qu'on doit attribuer à l'Eglise chrétienne la même puissance qu'à l'Eglise judaïque, pourquoi dans la nouvelle pâque un Chrétien croira-t-il avoir tout vu sur la Cène, en lisant les paroles de l'institution ; et ne sera-t-il pas obligé d'examiner, outre ces paroles, la tradition de l'Eglise, pour savoir ce qu'elle a toujours regardé dans la communion comme nécessaire et indispensable? C'en est assez, sans pousser plus avant cet examen, pour faire voir à M. Burnet, qu'on ne peut se dispenser d'y entrer, et que la clarté prétendue qu'un ignorant croit trouver dans ces paroles : Buvez-en tous, n'est qu'une illusion.

Pour le second fondement de réformation qu'on prétend posé par Henri VIII, M. Burnet le l'ait consister en ce qu'on déclara que « l'Eglise de chaque Etat faisait un corps entier, et qu'ainsi l'Eglise anglicane pouvait, sous l'autorité et de l'aveu de son chef, c'est-à-dire de son roi, examiner et reformer les corruptions, soit de la doctrine ou du service (865). » Voilà de belles paroles. Mais qu'on en pénètre le sens, on verra qu'une telle réformation n'esl autre chose qu'un schisme. Une nation qui se regarde comme un corps entier, qui règle sa foi en particulier, sans avoir égard à ce qu'on croit dans tout le reste de l'Eglise, est une nation qui se détache de l'Eglise universelle, et qui

renonce à l'unité de la foi et des sentiments, tant recommandée à l'Eglise par Jésus-

Chrisl el par ses apôtres. Quand une Eglise auisi cantonnée se donne son roi pour son chef, elle se fait en matière de religion un

principe d'unité (pie Jésus-Christ et l'Evangile n'ont pas établi ; elle change l'Eglise en corps politique, et donne lieu à ériger autant d'Eglises séparées qu'il se puut former d'Etats. Cette idée do réformation et d'Eglise est née dans l'esprit de Henri Vlll et de ses flatteurs, et jamais les Chrétiens ne l'avaient connue.

On nous dit que « tous les conciles provinciaux de l'ancienne Eglise fournissaient l'exemple d'une semblable pratique, ayant condamné les hérésies et réformé les abus (8G6J. » Mais cela, c'est visiblement donner Je change. H est bien vrai que les conciles provinciaux ont dû condamner d'abord les hérésies qui s'élevaient dans leur pays ; car, pour y remédier, eût-il fallu attendre que le mal gagnât, et que toute l'Eglise en fût avertie? Aussi n'est-ce pas là notre question. Ce qu'il fallait nous faire voir, c'est que ces Eglises se regardassent comme un corps entier, à la manière qu'on le fit en Angleterre; et qu'on y réformât la doctrine, sans prendre pour règle ce qu'on croyait unanimement dans tout le corps de l'Eglise. C'est de quoi on ne produira jamais aucun exemple. Lorsque les Pères d'Afrique condamnèrent l'hérésie naissante de Céleslius et de Pelage, ils posèrent pour fondement la défense d'entendre l'Ecriture sainte « autrement que toute l'Eglise catholique répandue par toute la terre ne l'avait toujours entendue (8C7). » Alexandre d'Alexandrie posa le même fondement contre Arius, lorsqu'il dit en le condamnant : « Nous ne connaissons qu'une seule Eglise catholique et apostolique, qui, ne pouvan êtie renversée par toute la puissance du monde, détruit toute impiété et toute hérésie. » Et encore : « Nous croyons dans tous ces articles ce qu'il a plu à l'Eglise apostolique (868,1. » C'est ainsi que les évoques et les conciles particuliers condamnent les hérésies par un premier jugement, en se conformant à la foi commune de tout le corps. On y envoyait ces décrets à toutes les Eglises; et c'étaitde celte unité qu'ils tiraient leur dernière force.

Mais on dit que le remède du concile universel, aisé sous l'empire romain, lorsque les Eglises avaient un souverain commun, est devenu trop difficile, depuis que la chrétienté est partagée en tant d'Etats (8G9) : autre illusion. Car, premièrement, le consentement des Eglises peut se déclarer par d'autres voies que par des conciles universels : témoin dans saint Cyprien la condamnation de Novatien; témoin celle de Paul de Samosate, dont on a écrit qu'il avait

(864) Bi'rn., part, il, liv. l, pag. 259.

(865) /'iv/'. pari. I, liv. m, p. 403.

(866) Ibid.

(867) Conc. Milev., cap. 2, Coneil. Labb., loin. Il, cot. 1538.

(868) Episi. Alexandri episc. Alexandrie ad Alcxandrum episcopum CoiiMuntinopulitunum. Lab., toni. Il Cône., col. .22, el Theoo., Uni. ceci., li'j.

cap. 5.

(860) Bciix., ibid.

OEUVKLS COMPLETES DE BOSSl'ET.

élu condamné pur le concile et le jugement de tous les évéques du monde (870), parce que tous avaient consenti au concile tenu contre lui à Antioche; témoin enfin les pélagiens, et tant d'autres hérésies, qui sans concile universel ont été suffisamment condamnées par l'autorité réunie du Pape et de tous les évoques. Lorsque les besoins de l'Eglise ont demandé qu'on assemblai un concile universel, le Saint-Esprit en a bien trouvé les moyens; et tant de conciles qui se sont lenus"depuis la chute de l'empire romain, ont bien fait voir que, pour assembler les pasteurs quand il a fallu, on n'avait pas besoin de son secours. C'est qu'il y a dans l'Eglise catholique un principe d'unité indépendant des rois de la terre. Le nier, c'est faire l'Eglise leur captive, et rendre défectueux le céleste gouvernement institué par Jésus-Christ. Mais les protestants d'Angleterre n'ont pas voulu reconnaître cette unité, à cause que le Saint-Siège en est dans l'extérieur le principal et ordinaire lien; et ils ont mieux aimé, même en matière de religion, avoir leurs rois pour leurs chefs, que de reconnaître dans la chaire de saint Pierre un principe établi de Dieu pour l'unité chrétienne.

Les six articles publiés de l'autorité du roi et du parlement tinrent lieu de loi durant tout le règne de Henri VIII. Mais que peuvent sur les consciences des décrets de religion, qui, tirant leur force de l'autorité royale à qui Dieu n'a rien commis de semblable, n'ont rien que de politique? Encore que Henri VIII les soutint par des supplices innombrables, et qu'il fil mourir cruellement non-seulement les catholiques qui détestaient sa suprématie, mais encore les luthériens et les zwingliens qui attaquaient aussi les autres articles de sa foi ; toutes sortes d'erreurs se coulaient insensiblement dans l'Angleterre, et les peuples ne surent plus à quoi se tenir, quand ils virent qu'on avait méprisé la chaire de saint Pierre, d'où l'on savait que la foi était venue en cette grande île; soit qu'on voulût regarder la conversion de ses anciens habitants sous le i»ape saint Eleulhère, soit qu'on s'arrêtât à celle des Anglais, qui fut procurée par le Pape saint Grégoire.

Tout l'Etat de l'Eglise anglicane, tout l'ordre de la discipline, toute la disposition île la hiérarchie dans ce royaume, et emin la mission aussi bien que iaconsécration de ses évéques, venait si certainement de ce grand Pape et de la chaire de saint Pierre, ou des évèques qui la regardaient tomme lu chef de leur communion, que les Anglais ne pouvaient renoncer à celte sainte puissance , sans affaiblir parmi eus l'origine même du christianisme, et toute l'autorité des anciennes traditions.

Lorsqu'on voulut affaiblir en Angleterre

l'autorité du Saint-Siège, on remarqua «que saint Grégoire avait refusé le litre d'évêque universel à peu près dans le même temps qu'il travaillait à la conversion de l'Angleterre : et ainsi, concluaient Cranmer et ses associés, lorsque nos ancêtres reçurent la foi, l'autorité du siège de Home était dans une louable modération (871). »

Sans disputer vainement sur cetilre d'universel que les Papes ne prennent jamais, et qui peut êire plus ou moins supportable, selon les divers sens dans lesquels on le prend, voyons un peu dans le fond ce que saint Grégoire, qui le rejetait, croyait cependant de l'autorité de son siège. Deux, passages connus de lout le monde vont décider cette question «Pour ce qui regarde, »dit-il (872), « l'Eglise de Constanlinople, qui douie qu'elle ne soit soumise au Siège apostolique? ce que l'empereur et Eusèbe notre frère, évfique de celle \ille ne cessent de reconnaître. » Et dans la lettre suivante, en parlant du primai d'Afrique : « Quant à ce qu'il d l, i j ii* I est soumis au Siège apostolique, je ne sache nucun évoque qui n'y soit soumis lorsqu'il se trouve dans quelque faute. Au surplus, quand la faute ne l'exige pas, nous sommes tous frères, selon la loi de l'humilité (873). » "k'oiià donc manifestement tous les évéques soumis à l'autorité el à la correction du Saint-Siège; et cette autorilé reconnue même par l'Eglise de Cons'.antinople, la seconde Eglise du monde, dans ces temps-là, en dignité et en puissance. Voilà le fond de la puissance pontificale : le reste, que la coutume ou la tolérance, ou l'abus même, si l'on veut, pourrait avoir introduit ou augmenté, pouvait être conservé, ou souffert, ou étendu plus ou moins, selon que l'ordre, la paix et la tranquillité publique le demandaient. Le christianisme était né en Angleterre avec la reconnaissance de celte autorité. Henri VIII ne la put souffrir, même avec cette louable modération que Cranmer reconnaissait dans saint Grégoire : sa passion et sa politique la lui firent attacher à sa couronne , et ce fut par une si étrange nouveauté qu'il ouvrit la porte à toutes les autres.

On dit que sur la fin de ses jours ce malheureux prince eut quelques remords des excès où ii s'était laissé emporter, ei qu'il appela les évéques pour y chercher quelque remède. Je ne le sais pas : ceux qui veulent toujours trouver dans les pécheurs scandaleux, et surtout dans les rois, de ces vifs remords qu'on a vus dans un Aotiochus, ne connaissent pas toutes les voies de Dieu, et ne fonl pas assez de réflexion sur le moi tel assoupissement et la fausse paix où il laisse quelquefois ses plus grands ennemis. Quoi qu'il en soit, quand Henri VUI aurait consulté ses évèques, que pouvait-on attendre d'un corps qui avait mis l'Eglise et la vérité

(870) Epist. Alex, episc. Aies. adÂlexandr. episc. Constaiitinop.

(871) Bdrn-, pari, i, liv. u, pag. 204.

(872) Lib. vu, épiât. Gij nunc lib. îx, epist. |2<

(87 3) lbii.y rpisl. lib, mule lib ix, epist. i>9.

SCI

PART. X. THEOL. POLEMIQUE. - II. HISTOIRE DES VARIATIONS

sous lo jpug? Quelque démonstration qtie fil Benri.de vouloir dans cette occasion des conseils sincères, il ne pouvait rendre aux évoques la liberté que ses cruautés leur avaient ôtée ; ils craignaient les fâcheux retniir> auxquels ee prince était sujet, et celui qui n'avait pu entendre lu vérité de la bouche de Thomas Morus son chancelier, et de celle du saint évêque de Rochester, qu'il lit mourir l'un et l'autre pour la lui avoir dite franchement, mérita de no l'entendre jamais.

Il mourut en cet état; et il ne faut pas s'étonner si les choses empirèrent par sa mort, l'eu a peu tout va en ruine, quand on a ébranle les fondements. Edouard IV, son fils unique, lui succéda, selon les lois de l'Etat. Comme il n'avait que dix ans, le royaume l'ut gouverné par un conseil que le roi défunt avait établi : mais Edouard Seymour, frère de la reine Jeanne, et oncle maternel du jeune roi, eut l'autorité principale, avec le titre de protecteur du royaume d'Angleterre. Il était zwinglien dans le cœur, et Cranmer était sou intime ami. Cet archevêque cessa donc alors de dissimuler, et tout le venin qu'il avait dans le cœur contre l'Eglise catholique parut.

Pour préparer la voie à la réformât ion qu'on méditait sous le nom du roi, on commenta par le reconnaître, comme on avait fait Henri, pour chef souverain de l'Eglise anglicane au spirituel et au temporel. La maxime qu'on avait établie dès le temps de Henri VIII, était que le roi tenait la place du Pape en Angleterre (874). Mais on donnait à cette nouvelle papauté des prérogatives que le Pape n'avait jamais prétendues. Les évoques prirent d'Edouard de nouvelles commissions révocables à la volonté du roi, comme Henri l'avait déjà déclaré; et on crut que, pour avancer la réformation, il fallait tenir les évéques sous le joug d'une puissance arbitraire (875),. L'archevêque de Cantoibéry, primat d'Angleterre, fut le premier à baisser la tète sous ce joug honteux. Je ne m'en étonne pas, puisque c'était lui qui inspirait tous ces sentiments : les autres suivirent ce pernicieux exemple. On se relâcha un peu dans la suite, et les évoques furent obligés a recevoir comme une grâce, que le roi donnât les évêchés à vie (876). On expliquait bien nettement dans leur commission, comme on avait fait sous Henri, selon la doctrine de Cranmer, que la puissance épiscôpale, aussi bien que celle des magistrats séculiers, émanait de la royauté comme de sa source; que les évoques ne l'exerçaient qao précairement, et qu'ils devaient l'abandonner à ta volonté du roi, d'où elle leur était communiquée. Le roi leur donnait pouvoir* d'ordonner et de déposer les ministres, de se servir des censures ecclésiastiques contre les personnes scandaleuses; et, eu un mot, de faire tous

les devoirs de la charge pastorale; » tout cela au nom du roi, et sous son autorité (877).

Ou reconnaissait en même temps que cette charge pastorale était établie par la parole de Dieu: car il fallait bien nommer cette parole dont on voulait >o faire honneur. Mais encore qu'un n'y trouvât rien pour la puissance royale, que ce qui regardait l'ordre des affaires «lu siècle, on ne laissa pas de l'étendre jusqu'à ce qu'il y a de plus sacré dans les pasteurs. On expédiait une commission du roi à qui on voulait pour sacrer un nouvel évêque. Ainsi, selon la nouvelle hiérarchie, comme l'évoque n'était sacré que par l'autorité royale, ce n'était que par la même autorité qu'il célébrai! les ordinations. La forme même et les prières de l'ordination, tant des évêques que des prêtres, furent réglées au parlement (878). On en lit autant de la liturgie , ou du service public, et de toute l'administration des sacrements. En un mot, tout était soumis à la puissance royale; et en abolissant l'ancien droit, le parlement devait faire encore le nouveau corps de canons (879). Tous ces attentats étaient fondés sur la maxime dont le parlement d'Angleterre s'était fait un nouvel article de foi, « qu'il n'y avait point de juridiction, soit séculière, soit ecclésiastique, qui ne dût être rapportée à l'autorité royale, comme à sa source (880). »

Il n'est pas" ici question de déplorer les calamités de l'Eglise mise en servitude, et honteusement dégradée par ses propres ministres. 11 s'agit de rapporter des faits , dont le seul récit fait assez voir l'iniquité. Un peu après, le roi déclara « qu'il allait faire la visite de son royaume, et défendait aux archevêques et à tous autres d'exercer aucune juridiction ecclésiastique tant que la visite durerait (884). » H y eut une ordonnance du roi pour se faire recommander dans les prières publiques « comme le souverain chef de l'Eglise anglicane ; et la violation de celte ordonnance emportait la suspension, la déposition et l'excommunication (882). » Voilà donc avec les peines ecclésiastiques tout le fond de l'autorité pastorale usurpé ouvertement par le roi, et le dépôt le plus intime du sanctuaire arraché à l'ordre sacerdotal , sans môme épargner celui de la foi, que les apôtres avaient laissé à leurs successeurs.

Je ne puis m'empêcher de m'arrêter ici un moment, pour considérer les fondements de la réformation anglicane, et cet ouvrage de lumière de M. Burnet, dont on fait l'apologie en écrivant son histoire. L'Eglise d'Angleterrese glorifie plus que toutes les autres de la réforme, de s'êlre réformée selon l'ordre, et par des assemblées légitimes. Mais pour y garder cet ordre dont on se vante, le premier principe qu'il fallait poser était que les ecclésiastiques tinssent du moins le premier rang dans les affaires de la religion. Mais ou

(S71) Burn., part, i, liv. i», p. "2 29, 250. . (87.'i/ Pari, il, liv. i, p:ig. 8,352; Rec. de, pièces, part, il, liv. i, p. 90.

(876) Ibid., el 227.

(877) Ibid., p. 532.

(878) Ibid., p. 212, 2IC, 2t7.

(8 9) Ibid., p. 21a, 214.

(88u) Ibid., p. 63.

(881) Ibid., p. 57.

(882) Ibid.,v*s. 41.

fit tout ie contraire ; et Henri VIII ils n'eurent plus le pouvoir de s'en mêler sans son ordre (883). Toute la plainte qu'ils en tirent fut qu'on les faisait déchoir de leur privilège; comme si se mêler de la religion était seulement un privilège, et non pas le fond et l'essence de l'ordre ecclésiastique.

Mais on pensera peut-être qu'on les traita mieux sous Edouard, lorsqu'on entreprit la réformation, d'une manière que M. Burnet croit bien plus solide. Tout au contraire : ils demandèrent comme une grâce au parle-, ment, « du moins que les affaires de la religion ne fussent point réglées sans que l'on eût pris leur avis, et écouté leurs raisons (88i). » Quelle misère de se réduire à être écoutés comme simples consulteurs, eux qui le doivent être comme juges et dont Jésus- Christ a dit '.Qui vous écoute, m'écoute! {Luc. x, 16.) Mais cela, dit notre historien, ne leur réussit pas. Peut-êtro qu'ils décideront du moins sur la foi dont ils sont les prédicateurs. Nullement. Le conseil du roi résolut « d'envoyer des visiteurs dans tout le royaume, avec des constitutions ecclésiastiques et des articles de foi (885) ; « et ce fut au conseil du roi, et par son autorité, qu'on régla ces articles de religion (886) qu'on devait proposer au peuple. rEn attendant qu'on y eût mieux pensé, on s'en tint aux six articles de Henri VIII ; et on ne rougissait pas de demander aux évêques une déclaration expresse « de faire profession de la doctrine, selon que de temps en temps elle serait établie et exfiliquée par le roi et par le clergé (887). ). Au surplus il n'était que trop visible que le clergé n'était nommé que par cérémonie, puisqu'au fond tout se faisait au nom du roi.

Il semble qu'il ne faudrait plus rien dire après avoir rapporté de si grands excès. Mais ne laissons pas de continuer ce lamentable récit. C'est travailler en quelque façon à guérir les plaies de l'Eglise, que d'en gémir devant Dieu. Le roi se rendit tellement le maître de la prédication, qu'il y eut même un édit qui « défendait de prêcher sans sa permission, ou sans celle de ses visiteurs, de l'archevêque de Cantorbéry,ou de l'évêque diocésain (888). » Ainsi" le droit principal était au roi, et les évêques y avaient part avec sa permission seulement. Quelque temps après, Je conseil permit de prêcher à ceux qui se sentiraient animés du Saint- Esprit (889). Le conseil avait changé d'avis. Après avoir fait dépendre la prédication de la puissance royale, on s'en remet à la discrétion de ceux qui s'imagineraient avoir en eux-mêmes le Saint-Esprit; et on y admet par ce moyen tous les fanatiques. Un an

dès le temps de après, on changea encore. « Il fallut ôter aux

(885) Burn.

, part, n, liv. i, pag

(884) lbid.,

(885) lbid.-,

pas. 57 et 59.

(886) lbid.,

(887) lbid.,

pag. 82.

(888) lbid.,

pag 88.

(880) lbid ,

pag 90.

évoques le pouvoir d'autoriser les prédicateurs, et le réserver au roi et à l'archevêque (890). » Par ce moyen il sera aisé de faire prêcher telle hérésie qu'on voudra. Mais je n'en suis pas à remarquer les effets de cette ordonnance. Ce qu'il faut considérer, c'est qu'on ait remis au prince seul tonte l'autorité de la parole. On poussa la chose si loin, qu'après avoir déclaré au peuple que le roi faisait travailler à ôter toutes les matières de controverses, on défendait, en attendant, généralement à tous les prédicateurs de prêcher dans quelque assemblée que ce fût (891). Voilà donc la prédication suspendue dans tout le royaume, la bouche fermée aux évêques par l'autorité du roi, et tout en attente de ce que le prince établirait sur la foi. On y joignit un avis, de recevoir avec soumission les ordres qui seraient bientôt envoyés. C'est ainsi que s'est établie la réformation anglicane, et cet ouvrage de lumière, dont on fait, selon M. Burnet (892), l'apologie en écrivant son histoire.

Avec ces préparatifs, la réformation anglicane fut commencée par le duc de Sommerset et par Cranmer. D'abord la puissance royale détruisit la foi que la puissance royale avait établie. Les six articles que Henri VIII avait publiés avec toute son autorité spirituelle et temporelle, furent abolis (893) ; et malgré toutes les précautions qu'il avait prises par son testament pour conserver ces précieux restes de la religion catholique, et peut-être pour la rétablir tout entière avec le temps, la doctrine zwi nglienne, tant délestée par ce prince, gagna le dessus. Pierre Martyr Florentin, et Bernardin Ochin, qui depuis fut l'ennemi déclaré de la divinité de Jésus-Christ, furent appelés pour commencer cette réforme. Tous deux avaient quitté, comme les autres réformateurs, la vie monastique pour celle du mariage. Pierre Martyr était un pur zwinglien. La doctrine qu'il proposa sur l'Eucharistie en Angleterre, en 15i9, se réduisait à ces trois thèses : 1° Qu'il n'y avait point de transsubstantiation ; -1" Que le corps cl le sang de Jésus-Christ n'étaient point corporellenient dans l'Eucharistie ni sous les espèces; 3° Qu'ils étaient unis sacramentellcment, c'està-dire figuréiuent, ou tout au plus en vertu, au pain et au vin (891).

Bucer n'approuva point la seconde thèse; car, comme nous l'avons vu, il voulait bien qu'on exclût une présence locale, mais non pas une présence corporelle et substantielle. 11 soutenait que Jésus-Christ ne pouvait pas être éloigné de la Cène, et qu'il était tellement au ciel qu'il n'était pas substantiellement éloigné de l'Eucharistie. Pierre Martyr

(890) "/*«., pag. 12a.

(891) lbid., pag. VH.

(892) Piéf.

(895) Pari, n, liv. i, pag. 5».

(894) Hosp., part, u, an. 1547, fol. 207, 208 el seq. ; Bi'rn ., part, n, liv. i, pag. 101.

ciin, ut que c'était une illusion d'admettre une présence corporelle et substantielle dans la Cène, sans y Bd mettre la réalité que 1rs catholiques soutenaient avec les luthériens : et, quelque respect qu'il eût pour Bucer, lr seul des protestants qu'il considérait, il m' suivit pas sn'i avis. On drossa on Angleterre une formule selon le sentiment de Pierre Martyr. On y disait : « Que le corps de Jésus-Christ n'était qu'au ciel ; qu'il ne pouvait pas être réellement présent en divers lieux; qu'ainsi on ne devait établir aucune présence réelle ou cor'pon Ile de son coi psetde son sang dans l'Eucharistie (895) » Voilà ce qu'on définit. .Mais la loi n'était pas encore en son dernier état, et nous verrons en son temps cet article bien réformé.

Nous sommes ici obligés à M. Burnet d'un aveu considérable, car il nous accorde que la présence réelle est reconnue dans l'Eglise grecque Voici ses paroles : « Le sentiment des luthériens semblait approcher assez de la doctrine de l'Eglise grecque, qui avait enseigné que la substance du pain et du vin, et le corps de Jésus-Christ, étaient dans le sacrement (890). » Il est en cela de meilleure foi que la plupart de ceux de sa religion; mais en même temps il oppose une plus g 'aride autorité aux nouveautés de Pierre Martyr.

L'esprit de changement se mit alors tout à fait en Angleterre. Dans la réforme de la lilurgie < l des prières publiques, qui se lit par l'autorité du parlement (car Dieu n'en écoutait aucunes que celles-là), on avait d t que les commissaires nommés par le roi pour les dresser, en « avaient achevé l'ouvrage d'un consentement unanime, et par l'assistance du Saint-Esprit. » L'on fut étonné de cette expression; mais les réformateurs surent bien répondre « que cela ne s'entendait pas d'une assistance ou d'une inspiration surnaturelle, et qu'autrement il n'eût point été permis d'y faire des changements. » Or, ils y en voulaient faire, ces réformateurs, et ils ne prétendaient |>as former d'abord leur religion. En effet, on lit bientôt dans la liturgie des changements très-considérables, et ils allaient principalement à ôter toutes les traces île (antiquité que l'on avait conservées.

On avait retenu cette prière dans la consécration de- l'Eucharistie : « Bénis, ô Dieul et sanctifie ces présents et ces créatures de pain et de vin, alin qu'elles soient pour nous ie corps et le sang de ton très-cher Fils, etc. (897).» On avait voulu conserver dans cette prière quelque chose de la liturgie de l'Eglise romaine, que le moine saint Augustin avait portée aux Anglais avec le christianisme, lorsqu'il leur fut envoyé par saint Orégofre. Mais, bien qu'on l'eût affaiblie en y retranchant quelques termes, on trouva encore qu'elle sentait trop la trunssubstau-

(895) BnnN.,part n. liv. r pag. 259, COI. (890) Ibid., pan. 158.

(897) Ibid., pag. IH.

(898) Ibid., pag. -235, 258.

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