‹ Œuvres compl`etes de BossuetChapitre 145 sur 325 · LIV HE VIII · texte numérisé non relu

LIV HE VIII

Depuis 1540 jusqu'à l'an 1561.

SOMMAIRE. — Guerre ouverte entre Charles V cl la limite, de Smalkalde. — Thèses de Luther, qui avait excite les luthériens à prendre les armes. — Nouveau sujet de guerre à l'occasion de Herman, archevêque de Cologne. — Prodigieuse ignorance de cet archevêque. — Les protestants défaits par Charles V. — L'électeur de Saxe et le landgrave de liesse prisonniers. — L'Intérim, ou le livre de l'empereur, qui règle par provision, et en attendant le concile, les matières du religion pour les protestants seulement. — Les irnuhles causés dans la Prusse par la nouvelle doctrine d'Osiandrc, luthérien, sur la justification. — Disputes entre les luthériens après V Intérim. — lllyric, disciple de Mélanchlhon, tâche de le perdre à l'occasion des cérémonies indifférentes. — Il renouvdle la doctrine de l'ubiquité. — L'empereur presse les luthériens de comparaître au concile de Trente. — ■ La Confession appelée saxonique et celle du duché de Witlemberg dressées à cette occasion. — La distinction des péchés mot tels et véniels. — Le mérite des bonnes œuvres, reconnu de nouveau. — Conférence à Worms pour la conciliation des religions. — Les luthériens s'y brouillent entre eux, et décident néanmoins d'un commun accord que les bonnes œuvres ne sont pas nécessaires au salut. — Mort de Mélanchlhon, dans une horrilile perplexité. — Les zwingliens condamnes parles luthériens dans un synode tenu à Iène. — Assemblée de luthériens tenue à Naûmbourg, pour convenir de la vraie édition de la Confession d'Augsbourg. — L'incertitude demeure aussi grande. — L'ubiquité s'établit presque dans tout le luthéranisme. — Nouvelles décisions sur la coopération du libre arbitre. — Les luthériens sont contraires à eux-mêmes, et pour répondre tant aux libertins qu'aux Chrétiens infirmes, ils tombent dans le demi-pélagiauisme. — Ùu livre de la Concorde compilé pir les luthériens, où toutes leurs décisions sont renfermées.

La ligue de Smalkalde était redoutable et Luther l'avait excitée à prendre les armes d'une manière si furieuse, qu'il n'y avait aucun excès qu'on n'en dût craindre. Enflé de la puissance de tant de princes conjurés, il avait publié des tiièses dont il a déjà été parlé (962). Jamais on n'avait rien vu de plus violent. Il les avait soutenues dès l'an 1540; mais nous apprenons de Sleidan (963), qu'il les publia de nouveau en 1545, c'est-à-dire, un an avant sa mort. Là il comparait le Pape à un loup enragé, «contre lequel tout le monde s'arme au premier signal, sans attendre l'ordre du magistrat. Que si, renfermé dans une enceinte, le magistrat le délivre, on peut continuer, disaitil, à poursuivre cette bête féroce, et attaquer impunément ceux qui auront empêché qu'on ne s'en défît. Si on est tué dans cette attaque avant que d'avoir donné à la bête le coup mortel, il n'y a qu'un seul sujet de se repentir; c'est de ne lui avoir pas enfoncé le couteau dans le sein. Voilà comme il faut traiter le Pape. Tous ceux qui le défendent doivent aussi être traités comme les soldats d'un chef de brigands, fussent-ils des rois et des césars. » Sleidan, qui récite une grande partie de ces thèses sanguinaires, n'a osé rapporter les derniers mots, tant ils lui ont paru horribles; mais ils étaient dans les thèses de Luther, et on les y voit encore dans l'édition de ses œuvres (964).

(96-2) Ci-dessus, liv. i.

(96.">) Si.eid., liv. xM.uag.

(%i) Tum. I Vit., 407.

Il arriva dans ce temps un nouveau sujet de querelle. Herman, archevêque de Cologne, s'était avisé de réformer son diocèse à la nouvelle manière, et il y avait appelé Mélanchthon et Bucer. C'était constamment le plus ignorant de tous Jes prélats, et un homme toujours entraîné où voulaient ses conducteurs. Tant qu'il écouta les conseils du docte Gropper, il tint de très-saints conciles pour la défense de l'ancienne foi, et pour commencer une véritable réformation des mœurs. Dans la suite, les luthéiiens s'emparèrent de son esprit, et le firent donner à l'aveugle dans leurs sentiments. Comme le landgrave parlait une fois à l'empereur de ce nouveau réformateur : « Que réformera ce bonhomme? «lu répondit-i 1(964*); « à peine entend-il le latin. En toute sa vie il n'a jamais dit que trois fois la messe ; je l'ai oui deux fois; il n'en savait pas le commencement. » Le fait était constant; et le landgrave, qui n'osait dire qu'il sût un mot de latin, assura qu'il avait lu de bons litres allemands, et entendait la religion. C'était l'entendre, selon le landgrave, que de favoriser le parti. Comme le Pape et l'empereur s'unirent contre lui, les princes protestants de leur côté, lui promirent de le secourir si on l'attaquait pour la religion (965).

On en vint bientôt à la force ouverte. Plus l'empereur témoignait que ce n'était pas pour la religion qu'il prenait les armes, mais pour mettre à la raison quelques re-

(964") Sleid., lib. xvii, 276.

(965) Epist. Vit.Theod., inter Episl. Calv.,pag.

OEUVRES COMPLETES DE BOSSl'ET.

belles dont l'électeur de Saxe et le landgrave étaient les chefs; plus ceux-ci publiaient dans leurs manifestes que cette guerre ne se faisait que par la secrète instigation de l'Antéchrist romain et du concile de Trente (966). C'est ainsi que, selon les thèses de Luther, ils tachaient de faire paraître licite la guerre qu'ils faisaient à l'empereur. 11 y eut pourtant entre eux une dispute, comment on traiterait Charles V dans les écrits qu'on publiait. L'électeur, plus consciencieux, ne voulait pas qu'on lui donnât le nom d'empereur: autrement, disait-il, on ne pourrait licitement lui fuire la guerre (967). Le landgrave n'avait point de ces scrupules; et d'ailleurs qui avait dégradé l'empereur? qui lui avait ôté l'empire? Voulait-on établir cette maxime, qu'on cessât d'être empereur dès qu'on serait uni avec le Pape? C'était une pensée ridicule autant que criminelle. A la fin, pour tout accommoder, il fut dit que sans Svouer ni nier que Charles fût empereur, on le traiterait comme se portant pour tel ; et par cet expédient toutes les hostilités devinrent permises. Mais la guerre ne fut pas heureuse pour les protestants. Abattus par la fameuse victoire de Charles V pi es de l'Elbe, et par la prise du duc de Saxe et du landgrave, ils ne savaient à quoi se résoudre. L'empereur leur proposa, de son autorité, un formulaire de doctrine qu'on appela V Intérim, ou le livre de l'empereur, qu'il leur ordonnait de suivre par provision jusqu'au concile. Toutes les erreurs des luthériens yétaient rejetées ; on y tolérait seulement le mariage des prêtres qui s'étaient faits luthériens, et on laissait la communion sous les deux espèces à ceux qui l'avaient rétablie. A Home, on blâma l'empereur d'avoir osé prononcer sur des matières de religion. Ses partisans répondaient qu'il n'avait pas prétendu faire une décision ni une loi pour l'Eglise, mais seulement prescrire aux luthériens ce qu'ils pouvaient faire de mieux en attendant le concile. Cette question n'est pas de mon sujet ; et il me suffit de remarquer en passant, que l'Intérim ne peut point passer pour un acte authentique de l'Eglise, puisque ni le Pape ni les évoques ne l'ont jamais approuvé. Quelques luthé- • riens l'acceptèrent, plutôt par force qu'autrement : la plupart le rejetèrent; et le dessein de Charles V n'eut pas grand succès.

Pendant que nous en sommes sur ce livre> il n'est pas hors de propos de remarquer qu'il avait déjà été proposé à la conférence de Katisbonne en 15W. Trois théologiens catholiques, Ptlugi us, évêque de Naùmbourg, Gropper et Eccius, y devaient traiter, par l'ordre de l'empereur, de la réconciliation des religions avec Mélancuthnn.Buceret Pistonus, trois protestants. Eccius rejeta le li-

vre, et les prélats avec les Etats catholiques n'approuvèrent pas qu'on proposât un corps de doctrine sans en communiquer avec le lénat du Pape, qui était alors à Katisbonne

(968). C'était le cardinal Contarenus, trèssavant théologien, et qui est loué même par les protestants. Ce l^gat ainsi consulté répondit qu'une atraire de cette nature devait être « renvoyée au Pape, pour être réglée ou dans le concile général qu'on allait ouvrir ou par quelque autre manière convenable. »

11 est vrai qu'on ne laissa pas de continuer les conférences; et quand les trois protestants furent convenus avec Pflugius et Gropper de quelques articles, on les appela les articles conciliés, encore qu'Eccius s'y lût toujours opposé. Les protestants demandaient que l'empereur autorisât ces articles, en attendant qu'on pût convenir des autres (969). Mais les Catholiques s'y opposèrent, et déclarèrent plusieurs fois qu'ils ne pouvaient consentir au changement d'aucun dogme ni d'aucun rite reçu dans l'Eglise catholique (970J. De leur côté les protestants, qui pressaient la réception des articles conciliés, y donnaient des explications à leur mode dont on n'était pas convenu ; et ils y firent un dénombrement des choses otnises dans lesartictes concilies (971). Mélauchthon, qui rédigea ces remarques, écrivit à l'empereur au nom de tous les protestants , qu'on recevrait les articles conciliés, pourvu qu'ils fussent bien entendus (972) ; c'est-àdire, qu'ils les trouvaient eux-mêmes conçus eu tenues ambigus ; et ce n'était qu'une illusion d'en presser la réception comme ils faisaient. Ainsi tous les projets d'accommodement demeurèrent sans effet; ce que je suis bien aise de remarquer par occasion, afin qu'on ne trouve pas étrange que je n'aie parlé qu'en passant d'une action aussi célèbre que la conférence de Katisbonne.

11 s'en tint une autre dans la même ville et avec aussi peu de succès en 15i6. L'empereur faisait cependant retoucher à son livre, où Pflugius, évêque de Naùmbourg, Michel Helding, l'évoque titulaire de Sidon, et Islebius, protestants, mirent la dernière main (973). Mais il ne fit que donner un nouvel exemple du mauvais succès que ces décisions impériales avaient accoutumé d'avoir en matière de religion.

Durant que l'empereur s'efforçait de faire recevoir son Intérim dans la ville de Strasbourg, Bucer y publia une nouvelle Confession de foi (97i) , où celte Eglise déclare qu'elle retient toujours immuablement sa première confession de foi présentée à Charles V à Augsbourg en 1330, et qu'elle reçoit aussi l'accord fait àWittemberg avec Luther; c'est-à-dire, cet acte où il était dit que ceux

(066) Sleid., Hb. xvn, 289, 295, etc.

(967) Ibid., pag. 297.

(968) Ibid., lib. xiv, Act. coll. Rathb., Argent., 1542, pag. 199. Ibid., p 132; Mei.., lib. i, episl. 21, 25; Act. Rastisb., ibid., p. 136.

(969) Act.Ratisb., ibid., p. 155; Sleid., ibd.

(9~0) Ibid.,?. 137.

(971) Slkid., iiesp. prtHc, p. 78 ; Aimotala nul Oinissa in ai lie. 82 Concil.

(972) Epist. 25, ad Corel. V.

(U75) Sleid., 1. xx, p. 344.

(974) Hosr., an. 518, 204.

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