‹ Œuvres compl`etes de BossuetChapitre 153 sur 325 · II. HISTOIUJE DES VARIATIONS. GôO · texte numérisé non relu

II. HISTOIUJE DES VARIATIONS. GôO

avait aucune raison de choisie ces toiles paroles pour l'Eucharistie plutôt que pour le baptême, et la Sagesse éternelle aurait parlé en l'air. Cet endroit sera l'éternelle et inévitable confusion des défenseurs du sens ligure. D'un côté, la nécessité de donner h l'Eucharistie, à l'égard de la présence du corps, quelque chose de particulier; et d'autre part, l'impossibilité de le faire d'après leurs principes, les jetteront toujours dans un embarras d'où ils ne pourront se démêler; et c'a été pour s'en tirer que Calvin a dit tant de choses fortes do l'Eucharistie, qu'il n'a jamais osé dire du baptême, quoiqu'il eût selon ses principes la même raison de le faire.

Ses expressions sont si violentes, et les tours qu'il donne ici à sa doctrine si forcés, que ses disciples ont été contraints de l'abandonner dans le fond, et je ne puis in'einpècher de marquer ici une insigne variation de la doctrine calvinienne. C'est que les calvinistes d'à présent, sous prétexte d'interpréter les paroles de Calvin , les réduisent tout à fait à rien. Selon eux, recevoir la propre substance de Jésus-Christ, c'est seulement le recevoir par sa vertu, par son efficace, par son mérite (1093); toutes choses que Calvin avait rejetées comme insuffisantes. Tout ce que nous pouvons espérer do ces grands mots de propre substance de Jésus-Christ reçue dans la Cène, c'est seulement que ce que nous y recevons n'est pas la substance d'un autre (109V) : mais pour la sienne, on ne la reçoit non plus que l'œil reçoit celle du soleil lorsqu'il est éclairé do ses rayons. Cela vent dire, qu'en effet, on ne sait plus ce que c'est que cette propre substance tant inculquée par Calvin; on ne la défend plus que par honneur, et pour, no se point dédire trop ouvertement ; et si Calvin, qui l'a établie avec tant de force dans ses livres, ne l'avait encore insérée dans les Catéchismes et dans les Confessions de lot, ilya longtempsqu'ellcseraitabandonuée

J'en dis autant de cette parole de Calvin et du Catéchisme , que Jésus-Christ est reçu pleinement dans l'Eucharistie, et en partie seulement dans la prédication et dans le baptême (1095). A l'entendre naturellement, c'est-à-dire que l'Eucharistie a quelque chose de particulier que la prédication et le baptême n'ont pas : mais maintenant c'est tout autre chose : cestque trois c'est plus que deux; c'est «qu'après avoir reçu la grâce par le baptême, et l'instruction parlaparole, quand Dieu ajoute à tout cela l'Eucharistie. la grâce s'augmente et s'affermit, et nou» possédons Jésus-Christ plus parfaitement (109G). » Ainsi toute la perfection de l'Eucharistie, c'est qu'elle vient la dernière ; c" encore que Jésus-Christ se soit servi en l'institua-utde termes si particuliers, au fond elle n'a rien de particulier, rien entin de plus que le baptême, si ce n'est peut-être

(1094) lbid., 196.

(109ÏÏ) D'im. irl.

(iOOr.j Présein., p. li>7.

tin nouveau signe; et c'est en vain que Calvin y niellait aven tant de soin la propre substance.

Par ce moyen, les explications qu'on donne à présent aux paroles de Calvin, et à celles du Cfltéehisjne et de la Confession de foi, c'est sous couleur d'interprétation une variation effective dans la doctrine, et une preuve que les illusions dont Calvin avait voulu amuser le monde pour entretenir l'idée de la réalité, ne pouvaient subsister longtemps.

Il est vrai que pour couvrir ce faible visible de la secte, les calvinistes répondent ea'én tout cas on ne peut conclure autre chose de ces expressions qu'on leur reproche, si ce n'est | eut-étre qu'au commencement on ne se serait pas expliqué parmi eux en termes assez propres (1097) : mais répondre de celte sorte, c'est faire semblant île ne voir | as la difficulté. Ce qu'on doit conclure de ces expressions de Calvin et des calvinistes, c'est que les paroles de Notre- Seigneur leur ont mis d'abord dans l'esprit, malgré qu'ils en eussent, une impression de réalité qu'ils ne pouvaient remplir, et qui ensuite les obligeait à dire ces choses qui, n'ayant aucun sens dans leur croyance, rendent témoignage à la nôtre; ce qui n'est pas seulement se tromper dans les expressions, mais confesser une erreur dans la chose même, et en porter encore la conviction dans sa propre Confession de foi.

Par exemple, quand d'un côté il faut dire qu'on reçoit la propre substanco du corps et du sang de Noire-Seigneur; et de l'autre qu'il faut d re aussi qu'on ne les reçoit que par leur vertu, comme on reçoit le soleil par ses rayons, c'est dire des choses contradictoires, et se confondre soi-même.

De même, quand d'un côté il faut dire que dans la Cène calvinienne on reçoit autant la propre substance du corps et du sang de Jésus-Christ que dans celle des Catholiques, et qu'il n'y a de différence que dans la manière; et qu'il faut dire d'autre part que le corps et le sang de Jésus-Christ sont en leur substance aussi éloignés des fidèles que le ciel l'est de la terre, de sorte qu'une présence réelle et substantielle se trouve au fond la même chose qu'un si prodigieux éloignement; c'est un prodige inouï dans le discours; et de telles expressions ne servent qu'à faire voirqu'on voudrait bien pouvoir une ce qu'eu effet on ne peut pas dire raisonnablement selon ses principes.

Et afin de faire voir une fois, pour n'être plus obligé d'y revenir, la conséquence de ces expressions de Calvin et des premiers calvinistes, songeons qu'il n'y eut jamais d'hérétiques qui n'affectassent de parler comme l'Eglise. Les ariens et les sociniens «lisent bien comme nous que Jésus-Christ est Dieu, mais improprement et par représentation, parce qu'il agit au nom de Dieu et par son autorité. Les nestoriens disent

bien que le Fils de Dieu et le Fils de Marie ne sont que la même personne; mais comme un ambassadeur est aussi la même personne avec le prince qu'il représente. Dirat-on qu'ils ont le même fond que l'Eglise catholique, et n'en diffèrent que dans la manière de s'expliquer? On dira au contraire qu'ils parlent comme elle , sans penser comme elle ; parce que le mensonge est forcé d'imiter du moins la vérité. C'est justement ce que fait la propre substance, et les autres expressions semblables dans le discours de Calvin et des calvinistes.

Nous pouvons remarquer ici le triomphe tout manifeste de la vérité catholique; puisque le sens littéral des paroles de Jésus- Christ que nous détendons, après avoir forcé Luther à le soutenir malgré qu'il en eût. ainsi que nous l'avons vu, a encore forcé Calvin, qui le nie, à confesser tant de choses, par lesquelles il est établi d'une manière invincible.

Avant que de sortir de cette matière, il faut encore observer un endroit de Calvin, qui nous donnera beaucoup à deviner ; et je ne sais si nous en pourrons pénétrer le fond. Il s'agit des luthériens, qui sans détruire le pain, enferment le corps dedans. « Si, » dit-il (1098), «ce qu'ils prétendent était seulementque,pendantqu'on présente lepain dans le mystère, on présente en même temps le corps, heause que la vérité est inséparable de son signe, je ne m'y opposerai pas beaucoup. »

C'est donc ici quelque chose qu'il n'approuve ni n'improuve pas tout à fait. C'est une opinion mitoyenne entre la sienne et celle du commun des luthériens : opinion où l'on met le corps inséparable du signe, par conséquent indépendamment de la foi, puisqu'il est constant que le signe peut être reçu sans elle : et cela, qu'est-ce autre chose que l'opinion que nous avons attribuée à lïucer et à Mélancbthon, où l'on admet une présence réelle, même dans la communion des indignes et sans le secours de la foi ; où l'on veut que cette présence accompagne le signe quant au temps, mais ne soit point enfermée dedans quant au lieu? Voilà ce que Cahin n'improuve pas beaucoup; de sorte qu'il n'improuve pas beaucoup uno vraie présence réelle, inséparable du sacrement, et indépendante de la foi.

J'ai lâché de faire connaître la doctrine de ce second patriarche de la nouvelle iiélbrme ; et je pense avoir découvert ce qui lui a donné tant d'autorité dans ce parti. Il a paru avoir de nouvelles vues sur la justice imputative qui faisait le fondement de laHé- Joime, et sur la matière de l'Eucharistie, qui la divisait depuis si longtemps : mais il y eut'un troisième pointqui lui donna grand crédit parmi ceux qui se piquaient d'avoir de l'esprit. C'est la hardiesse qu'il eut de rejeter les cérémonies beaucoup plus que n'avaient l'ait les luthériens; car ils s'éta

(1097) Préserv., p. 101

Insl., iv, I7,ii li

uns

PART. X. TflEOl. POLEMIQUE. -11. HISTOIRE DES VARIATIONS.

i';nt mu' loi .le retenir celles qui n'étaient pas manifestement contrnirea .;i leurs nouveaux dogmes, Mais Calvin fui inexorable sur po point. lloondamnflîtMélanchthon,qi»i trouvait a son avis les cérémonies trop indifférentes (1099) ; et si lecu'tc qu'il introduisit partit trop bu à quelques-uns, cela même fut un nouveau charme pour les beaux esprits, qui crurent par co moyen .-'élever au-dessus des sens, et se distinguer du vulgaire. El parce que les apôtres avaient écrit peu de choses louchant les cérémonies qu'ils se contentaient d'étahlir par la pratique, ou (lue môuie ils laissaient souvent à la disposition de chaque Eglise, les calvinistes se vantaient d'être ceux des réformés qui s'attachaient le plus rarement a la lettre de l'Ecriture; ce qui fut cause qu'on leur donna le titre de puritains en Angleterre et en Ecosse.

Par ces moyens, Calvin raffina au-dessus des premiers auteurs de la nouvelle Réforme. Lo parti qui porta son nom fut extraordinairement haï par tous les autres protestants, qui le regardèrent comme le plus fier, le plus inquiet et le plus séditieux qui eût encore paru. Je n'ai pas besoin de rapporter ce qu'en a écrit en divers endroits Jacques, roi d'Angleterre et d'Ecosse. Il fait néanmoins une exception en faveur des puritains des autres pays, assez content pourvu qu'on sût qu'il ne connaissait rien de plus dangereux, ni de plus ennemi de la royauté que ceux qu'il avait trouvés dans ses royaumes. Calvin lit de grands progrès en France ; et ce grand royaume se vit à la veille de périr par les entreprises de ses sectateurs : de sorte qu'il fut en France à peu près ce que Luther fut en Allemagne. Genève, qu'il gouverna, ne fut guère moins considérée que Wittemberg,ou lenouvel Evangile avaitcomniencé ; et il se rendit chef du second parti do la nouvelle Réforme.

Combien il fut touché de cette gloire, un petit mot qu'il écrit à Mélanchlhon, nous le lait sentir. «Je me reconnais, » dit-il (1100), «de beaucoup au-dessous de vous; mais néanmoins je n'ignore pas en quel degré de son théâtre Dieu m'a élevé : et notre amitié ne peut être violée sans faire tort à l'Eglise. »

Se voir exposé aux yeux de toute l'Europe comme sur un grand théâtre; s'y voir par son éloquente dans les premiers rangs; et s'y être fait un nom et une autorité qu'on respecte dans un grand parti, Calvin ne s'en peut taire; c'est pour lui un doux appât: et c'est celui qui a l'ait tous les hérésiarques.

C'est ce charme secret qui lui a l'ait dire dans sa réponse à Baudouin, sou grand adversi ire (1101) : « 11 me reproche que je n'ai point d'enfants, et que Dieu m'a ôté un (ils qu'il m'avait donne. Fallait-il me faire ce reproche, à moi qui ai tant de millier- d'enfants dan- toute la chrétienté? » A quoi il

ajoute :« Toute la France connaît ma fui

irréprochable, mon intégrité, ma patience.

ma vigilance, ma modération, et mes travaux assidus pour te servies de l'Eglise; choses qui saut [trouvées par tant de marques illustres dés ma première jeunesse. Il me suffit de pouvoir par une telle confiance me lenis toujours dans mon rang jusqu'à la fin de ma vie. »

Il a tant loué la sainte jactance et la magnanimité de .Luther, qu'il était malaisé qu'il ne l'imitât; encore que, pour éviter le ridicule où tomba Luther, il se 'piquât surtout d'être modeste, comme un homme qui voulait pouvoir se vanter d'être sans faste, et de ne craindre rien tant i/ue l'ostentation ( i 102) : de sorte que la différence entre Luther et Calvin, quand ils se vantent, c'est que Luther, qui s'abandonnait à son humeur impétueuse, sans jamais prendre aucun soin de se modérer, se louait luimôme comme un emporté; mais les louanges que Calvin se donnait sortaient par force du fond de son cœur, malgré les lois de modération qu'il s'était prescrites, et rompaient violemment toutes ces barrières.

Combien se goûtait-il lui-même, quand il élève si haut « sa frugalité, ses continuels travaux, sa constance dans les périls, sa vigilance à faire sa charge, son application infatigable à étendre le règne de Jésus-Christ, son intégrité à défendre la doctrine de piété, et la sérieuse occupation de toute sa vie dans la méditation des choses célestes (1103)? » Luther n'en a jamais tant dit, et tous ce que ses emportements lui ont tiré d6 la bouche, n'approche pas de ce que Calvin dit froidement de lui-même.

Rien ne le flattait davantage que la gloire de bien écrire ; et Vestphale, luthérien, l'ayant appelé dédamaleur : « Il a beau faire, dit"-il(110ï), jamais il ne le persuadera à per • sonne; et tout le monde sait combien je sais presser un argument, et combien est précise la brièveté avec laquelle j'écris. »

C'est se donner en trois mots la plus grande gloire que l'art de bien dire puisse attirer à un homme. Voilà du moins une louange que jamais Luther ne s'étai! donnée : car, quoiqu'il fût un des orateurs des plus vifs de son siècle, loin de faire jamais semblant de se piquer d'éloquence, il prenait plaisir de dire qu'il était un pauvre moine, nourri dans l'obscurité et dans l'école, qui ne savait pas l'art de discourir. Mais Calvin, blessé sur ce point, ne se peut tenir; et aux dépens de sa modestie, il faut qu'il dise que personne ne s'explique plus précisément, ni. ne raisonne plus fortement que lui.

Donnons-lui donc, puisqu'il le veut tant, cette gloire d'avoir aussi bien écrit qu'homme de sou siècle: mettons-le même, si l'on veut, au-dessus de Luther : car encore que Luther eût quelque chose de plus original

(1090) Epitj. ad '/<•/., p. r20, etc.

(1101!) Epist. Cah., p. 145.

(1101) Kcsp. ad Bald., ini. Opusc 37(1.

Calv., pag.

(1102) // Def. adv Vetlph.

(1105) lbid., Opusc, 844.

(1104) lbid , 7UI.

Opusc, 7S8.

et Je plus vif, Calvin, inférieur par le génie,

semblait l'avoir emporté par l'étude. Luther triomphait de vive voix : mais la plume de Calvin était plus correcte, surtout en latin; et son style, qui était plus triste, était aussi plus suivi et plus châtié. Ils excellaient l'un et l'antre à parler la langue de leur pays ; l'un et l'autre étaient d'une véhémence "extraordinaire ; l'un et l'autre, par leur talent, se sont iait beaucoup de disciples et d'admirateurs; l'un et l'autre, enflés de ce succès, ont cru pouvoir s'élever au-dessus des l'ères ; l'un et l'autre n'ont [m souffrir qu'on les contredit; et leur éloquence n'a été en rien plus féconde qu'en injures.

Ceux qui ont rougi de celles que l'arrogance de Luther lui a fait écrire, ne seront pas moins étonnés des excès de Calvin. Ses ad versa ires ne sont jamais que des fripons, des fous, des méchants, des ivrognes, desfurieux, des en rages, des bêles, des taureaux, des ânes, des chiens, des pourceaux; et le beau style de Calvin est souillé de toutes ces ordures à chaque page. Catholiques et luthériens, rien n'est épargné. L'école de Yestphale, selon lui, est une puante étuble à pourceaux (1105). La Cène des luthériens est presque toujours appelée une cène de Cyclopes, où on voit une barbarie digne des Scythes (1106) : s'il dit souvent que le diable pousse les papistes, il répète cent et cent fois qu'il a fasciné les luthériens, et « qu'il ne peut pas comprendre pourquoi ils s'attaquent à lui plus violemment qu'à tous les autres; si ce n'est que Satan, dont ils sont les vils esclaves, les anime d'autant plus contre lui, qu'il voit ses travaux plus utiles que les leurs au bien de l'Eglise (1107). » Ceux qu'il traite de cette sorte sont les premiers et les plus célèbres des luthériens. Au milieu de ces injures il vante encore sa douceur (1108); et après avoir rempli son livre de ce qu'on peut s'imaginer non-seulement de plus aigre, mais encore déplus atroce, il croit eu être quitte en disant, « qu'il avait tellement été sans fiel lorsqu'il écrivait ces injures, que lui-même, en relisant son ouvrage, était demeuré tout étonné que tant de paroles dures lui fussent échappées sans amertume. » C'est, dit-il (1109), l'indignité de la chose qui lui a fourni toute seule les injures qu'il a dites; et il en a supprimé beaucoup d'autres qui lui venaient à la bouche. Après tout, il n'est pas fâché que ces stupides aient entin senti les piqûres; et il espère qu'elles serviront à les guérir. Il veut bien pourtant avouer qu'il en a dit plus qu'il ne voulait, et que le remède qu'il a appliqué au mal était un peu trop violent. Mais après ce modeste aveu, il s'emporte plus que jamais; et tout en disant ; « M'entends-tu, chien? m'entends-tu bien, frénétique? m'entends-tu bien, grosse bète? » il ajoute, « qu'il est

bien aise que les injures dont on l'ai cable demeurent sans réponse (1110). »

Auprès de cette violence Luther était la douceur mémo ; et s'il faut faire la comparaison de ces deux hommes, il n'y a personne qui n'aimât mieux essuyer la colère impétueuse et insolente de l'un, que la profonde malignité et l'amertume de l'autre, qui se vante d'être de sang-froid quand il répand tant de poison dans ses discours.

Tous deux, après avoir attaqué les hommes mortels, ont tourné leur bouche contre le ciel, quand ils ont si ouvertement méprisé l'autorité des saints Pères. Chacun sait combien de fois Calvin a passé par-dessu< ieurs décisions, quel plaisir il a pris à les traiter d'écoliers, à leur faire leur leçon, et la manière outrageuse dont il a cru pouvoir éluder leur témoignage unanime, en disant, par exemple,» que ces bonnes gens ont suivi sans discrétion une coutume qui dominait sans raison, etqui avaitgagné lavogue en peu de temps (1111). »

11 s'agissait dans ce lieu de la prière pour les morts. Tous ses écrits sont pleins de pareils discours. Mais, malgré l'orgueil des hérésiarques, l'autorité des Pères et de l'antiquité ecclésiastique ne laisse pas de subsister dans leur esprit. Calvin, qui méprise tant les saints Pères, ne laisse pas de les alléguer comme des témoins dont il n'est pas permis de rejeter l'autorité, lorsqu'il écrit ces paroles, après les avoir cités : « Que diront-ils à l'ancienne Eglise? Veulent-ils damner l'ancienne Eglise ? » ou bien, «veulent-ils chasser de l'Eglise saint Augustin (1112)?» On pourrait lui en dire autant dans le point de la prière pour les morts, et dans les autres, où il est certain, et souvent de son aveu propre, qu'il a les Pères contre lui. Mais, sans entrer dans cette dispute particulière, il me sullit d'avoir remarqué que nos réformés sont souvent contraints par la force de la vérité à respecter le sentiment des Pères, plus qu'il ne semble que leur doctrine et leur esprit ne le porte.

Ceux qui ont vu les variations infinies de Luther, pourront demander si Calvin est tombé dans la même faute. A quoi je répondrai qu'outre que Calvin avait l'esprit plus suivi, il est vrai d'ailleurs qu'il a écrit longtemps après le commencement de la Réforme prétendue; de sorle que les matières ayant déjà été fort agitées, et les docteurs ayant eu plus de loisir de les digérer, la doctrine de Calvin paraît plus uniforme que celle de Luther. Mais nous verrons dans la suite que, par une politique ordinaire aux chefs des nouvelles sectes qui cherchent à s'établir,, ou par la nécessité commune de ceux qui tombent dans l'erreur, Calvin ne laisse pas d'avoir beaucoup varié non-seulement dans ses écrits particuliers, mais encore dans les

(1105) II De/ , et Opusc., 799.

(MOlil Ibid., 803. 857.

(1107) Dilue, expos., ibid., 839.

(1108) IIDef.m Ve.stph.

'1109) Vit. aam . 795.

(1110) Opusc, 838.

(1111) De réf. Eccl.

(lit-.!) // Def., Opusc., p. 777, Admonit. nft., Sô'i, ib.d.

PART. \. THEOL. POLEMIQ1 r. — II. IliSTOIHK HF.S VAIll A I IONS.

actes publies qu'il « dressés au nom de tous les siens, ou qu'il leur ;i inspirés.

Et même, sans aller plus loin, en considérant seulement ce que nous avons rapporté

de sa doctrine, nous avons vu qu'elle evt pleine de contradictions, qu'il ne suit pas ses principes, et qu'avec do grands mots il ne dit rien.

Et pour pen qu'on fasse de réflexion sur les actes qu'il a dressés, ou que les calvinistes ont publiés de son aveu en cinq ou six ans, ils ne pourront se laver, ni lui ni eux tous, d'avoir expliqué leur foi avec une dissimulation criminelle.

En 155V, nous avons vu qu'il se fit un accord solennel entre ceux de Genève et de Zurich (1113) : c'est Calvin qui le dressa, et la foi commune de ces deux Eglises y est expliquée.

Sur la Cène, il n'y est dit aulrc chose, sinon que « ces paroles: Ceci est mon corps, ne doivent pas être prises précisément à la lettre, niais ligurément; en sorte que le nom de corps et de sang soit donné par métonymie au pain et au vin qui les signifient; et que si Jésus-Christ nous nourrit parla viande de son corps et le breuvage de son sang, cela se fait par la foi et par la vertu du Saint-Esprit, sans aucune transfusion ni aucun mélange de substance; mais parce que nous avons la vie par son corps une fois immolé, et son sang une fois répandu pour nous (11 H). »

Si on n'entend parler dans cet accord ni de la propre substance du corps et du sang reçus dans la Cène, ni des merveilles incompréhensibles de ce sacrement, ni des autres ehoses semblables que nous avons remarquées dans le Catéchisme et dans la Confession de foi des calvinistes de France , la raison n'en est pas malaisée à deviner. C'est, comme nous l'avons vu, que les Suisses, et surtout ceux de Zurich, instruits par Zwingle, n'avaient jamais voulu reconnaître aucun miracle dans la Cène; et, contents de la présence de vertu, ils ne savaient ce que voulait dire celte communication de propre substance que Calvin et les calvinistes vantaient tant; de sorte que, pour s'accorder, il fallut supprimer ces choses, et présenter aux Suisses une Confession de foi dont ils pussent s'accommoder.

A ces deux Confessions defoi dressées par Calvin, dont l'une était pour la France, et l'autre fut composée pour s'accommoder avec les Suisses, on en ajouta, pendant qu'il vivait encore, une troisième en faveur des protestants d'Allemagne.

Bèze et Farel, comme députés des Eglises réformées de France et de celle de Genève, la portèrent, en 1557, à Worms, où les princes et les Etats delà Confession d'Augsbourg étaient assemblés. On les voulait engager a intercéder pour les calvinistes auprès de Henri II, qui, à l'exemple de François 1" son père, n'oubliait rien pour les abattre.

Les termes de propre substance ne furent pas oubliés, comme on faisait volontiers quand on traitait avec les Suisses. Mais on \ ajouta beaucoup d'autres choses : et je ne sais pour moi, comment on peut accorder cette Confession avec la doctrine du sens ligure. Car il y estdit « qu'on reçoit dans la Cène, non-seulement les bienfaits de Jésus- Christ, mais sa substance même et sa propre chair; que le corps du Fils de Dieu ne nous y est pas proposé en ligure seulement et par signification , symboliquement ou typiquement, comme un mémorial de Jésus-Christ absent; mais qu'il est vraiment et certainement rendu présent avec les symboles, qui ne sont pas de simples signes. El si, disaientils, nous ajoutons que la manière dont ce corps nous est donnée est symbolique et sacramentelle, ce n'est pas qu'elle soit seulemeni figurative; mais parce que, sous l'espèce des choses visibles, Dieu nous offre, nous donne et nous rend présent avec lessyuiboles ce qui nous y est signifié : ce que nous disons, afin qu'il paraisse que nous retenons dans la Cène la présence du propre corps et du propre sang de Jésus-Christ , et que, s'il reste quelque dispute, elle ne regarde plusque la manière (1115). »

Nous n'avions pas encore ouï dire aux calvinistes qu'il ne fallût pas regarder la Cène comme un mémorial de Jésus-Christ absent ; nous ne leur avions pas ouï dire que pour nous donner non ses bienfaits, mais sa substance et sa propre chair, il nous lu rendît vraiment présente sous les espèces, ni qu'il fallût reconnaître vraiment dans la Cène une présence du propre corps et du propre sang : et, si nous ne connaissions les équivoques des sacramenlaires , nous ne pourrions nous empêcher de les prendre poUr des défenseurs aussi zélés de la présence réelle, que le sont les luthériens. A les entendre parler, on pourrait douter s'il reste quelque dispute entre la doctrine luthérienne et la leur. « S'il reste encore, » disent-ils, « quelque dispute, elle ne regarde pas la chose même, mais la manière de la présence; » de sorte que la présence qu'ils reconnaissent dans la Cène doit être dans le fond aussi réelle et aussi substantielle que celle qu'y reconnaissent les luthériens.

Et en effet, dans la suite où ils traitent do la manière de cette présence, ils ne rejettent dans cette manière que ce qu'y rejettent les luthériens; ils rejettent la manière de s'unir à nous naturelle ou locale; et personne ne dit que Jésus-Christ nous soit uni à la manière ordinaire et naturelle, ni qu'il soit dans le sacrement ou dans ses fidèles, comme les corps sont dans leur lieu; car il y est certainement d'une manière plus haute. Ils rejettent Vépanchement de la nature humaine de Jésus-Christ, c'est-à-dire l'ubiquité que quelques luthériens rejetaient aussi, et qui n'avait pas encore si hautement gagné le dessus. Ils rejettent un grossier mélange

(tl)5) Opitoc, Calv., 752^Hosr., an. 1554. Ulli} Art. 22, 23.

(Ilto) llubi'., ad an. 1557, fui. 252.

de la substance de Jésus-Christ avec la nôtre, que personne n'admettait; car i'1 n'y a rien de moins grossier, ni de plus éloigné des mélanges vulgaires, que l'union du corps de Notre-Scigneur avec les nôtres, que les luthériens reconnaissent aussi bien que les Catholiques. Mais ce qu'ils rejettent sur toutes choses, c'est cette grossière et diabolique transsubstantiation, sans dire aucun mot de la cunsubstantialion luthérienne, qu'ils ne trouvaient en leur cœur, comme nous verrons , guère moins diabolique, ni moins charnelle. .Mais il était bon de n'en point parler, de peur de choquer les luthériens, dont on implorait le secours. Et enfin ils concluent tout court, en disant que la présence,qu'ils reconnaissent, se fait d'une manière spirituelle qui est appuyée sur la vertu incompréhensible du Saint-Esprit : paroles que les luthériens employaient eux-mêmes, aussi bien que les catholiques, pour exclure, avec la présence en ligure, même la présence en vertu, qui n'a rien de miraculeux ni d'incompréhensible.

Telle fut la Confession de foi que les calvinistes de France envoyèrent aux calvinistes d'Allemagne. Ceux qu'on tenait en prison en France, pour la religion, y joignirent leur déclaration particulière, où ils reçoivent expressément la Confession d'Augsbourg en tous ses articles, à réserve de celui de l'Eucharistie; en ajoutant, toutefois (ce qui n'était pas moins fort que la Confession d'Augsbourg), que la Cène n'est pas un signe de Jésus-Christ absent; et se tournant aussitôt contre les papistes, et leur changement de substance, et leur adoration : toujours sans dire aucun mot contre la doctrine particulière du luthéranisme.

C'est ce qui fit que les luthériens, de l'avis commun de tous leurs théologiens, jugèrent la déclaration envoyée de France conforme en tout point à la Confession d'Augsbourg , malgré ce qu'on y disait sur l'article x, parce qu'au fond on en disait plus sur la présence réelle que n'avait fait cet article.

L'article d'Augsbourg disait « qu'avec le pain et le vin, le corps et le sang étaient vraiment présents et vraiment distribués à ceux qui prenaient la Cène. » Ceux-ci disent « que la propre chair et la propre substance de Jésus-Christ est vraiment présente cl vraiment donnée avec les symboles, et sous les espèces visibles; » et le reste non moins précis, que nous avons rapporté; de sorte que si on demande lesquels expriment plus fortement la présence substantielle, ou des luthériens qui la croient, ou des calvinistes qui ne la croient pas, il se trouvera que c'est les derniers.

Pour ce qui était des autres articles de la Confession d'Augsbourg, ils demeuraient établis par l'exemption du seul article de la (.eue; c'est-à-dire que les calvinistes, même ceux qu'on détenait en prison pour leur religion, professaient, contre leur croyance,

la nécessité du baptême, l'amissibilité de la justice, l'incertitude de la prédestination, le mérite des bonnes œuvres et la prière pour les morts; tous points que nous avons lus en ternies formels dans la Confession d'Augsbourg : et voilà de quelle manière les martyrs de la nouvelleRéforme détruisaient, par leurs équivoques, ou par un exprès désaveu, la foi pour laquelle ils mouraient.

Ainsi, nous avons vu clairement trois langages différents de nos calvinistes en trois différentes Confessions de foi. Par celle qu'ils tirent pour eux-mêmes, ils songèrent apparemment à se satisfaire; ils en ôtaient quelque chose pour contenter leszwingliens; et ils savaient y ajouter, dans le besoin, ce qui pouvait leur rendre les luthériens plus favorables.

Nous allons maintenant entendre les calvinistes s'expliquer, non plus entre eux, ni avec les zwingliens ou les luthériens, mais avec les Catholiques. Ce fut en 15G1, durant la minorité de Charles IX, au fameux colloque de Poissy, où par l'ordre de la reine Catherine de Médicis, sa mère, et régente du royaume, les prélats furent assemblés pour conférer avec les ministres, et réformer les abusquidonnaient prétexteà l'hérésie (1 116). Comme on s'ennuyait en France des longues remises du concile général si souvent promis par les Papes, et des fréquentes interruptions de celui qu'ils avaient enfin commencé à Trente, la reine, abusée par quelques prélats d'une doctrine suspecte, dont le chancelier de l'Hôpital, très-zélé pour l'Etat et grand personnage, appuyait l'avis, crut trop aisément que dans une commotion si universelle, elle pourrait pourvoir, en particulier, au royaume de France, sans l'autorité du Saint-SÏége et du concile. On lui fit entendre qu'une conférence concilierait les esprits, et que les disputes qui les partageaient seraient plus sûrement terminées par un accord que par une décision dont l'un des partis serait toujours mécontent. Le cardinal Charles de Lorraine, archevêque de Reims, qui, ayant tout gouverné sous François H avec François, duc de Guise son frère, s'était toujours conservé une grande considération; grand génie, grand homme d'Etat, d'une vive et agréable éloquence, savant même pour un homme de sa qualité et de ses emplois, espéra de se signaler dans le public, et tout ensemble de plaire a la cour en entrant dans le dessein do la reine. (Test ce qui fit entreprendre cette assemblée de Poissy. Les calvinistes y députèrent ce qu'ils avaient de plus habile, à la réserve de Calvin, qu'on ne voulut pas montrer; ; oi t qu'on craignît d'exi oser à la haine publique le chef d'un parti oi odieux, soit qu'il crût que son honneur lût mieux conserve en envoyant ses disciples, et conduisant secrètement l'assemblée de Genève où il dominait, que s'il se fût commis lui-nièui.. Il est vrai aussi que par la faiblesse de sa santé, cl la violence de son humeur emportée, il était

(lllti) Hosr., aj an. 1501 ; Bez., Uist. ceci., liv. iv, L\ Porun., lib. vu ; Thuxn., lib. x.wm.

PART. X. TIH'.UI.. l'OI.I.MIoi K. - il. HISTOIRE DES VARIATIONS.

moins propre à se soutenir dans une ConTé* rehee que Théodore de Bèze, d'une consll* tution i lui robuste, el plus maître de luiinêtne. Ce fut donc Bèze qui i arut le plus, mi pour mieux dire, qui parut seul dans relie assemblée. Il était regardé comme le principal disciple et l'intime confident de Calvin, qui l'avait choisi pour être coopéraleur <ie son ministère ci de ses travaux dans Genève, où sa Réforme semblait avoir fait son principal établissement. Calvin lui envoyait ses instructions; et Iîèze lui rendait com| le de tout, comme il j araît i ar les lettres de l'un et de l'autre.

On no traita proprement, dans celte assemblée, qUe de deux points de doctrine, dont l'un fui celui de l'Église, et l'autre fut celui de la Cène. C'était là que l'on mettait le nœud de l'affaire; parce que l'article de l'Eglise était regardé, par les Catholiques, comme un principe général, qui renversait, par le fondement, toutes les Eglises nouvelles; et que, parmi les articles particuliers dont on disputait, aucun ne paraissait plus essentiel que celui de la Cène. Le cardinal de Lorraine pressait l'ouverture du colloque, bien que le gros des prélats, et surtout le cardinal de Tournon, archevêque de Lyon, qui les présidait comme le plus ancien cardinal, y eussent une extrême répugnance. Ilscraignaient, avec raison, que les subtilités des ministres, leur dangereuse éloquence, avec Un air de piété dont les hérétiques les plus pervers ne sont jamais dépourvus, et plus que tout cela le charme de la nouveauté n'imposât aux courtisans devant lesquels on devait parler, et surtout au roi et à la reine, susceptibles, l'un par son bas âge, et l'autre par sa naturelle curiosité, de toutes sortes d'impressions, et môme par la malheureuse disposition du genre humain, et par le génie qui régnait alors dans la cour, plus encore des mauvaises que des bonnes. Mais le cardinal de Lorraine, aidé de Monlluc, évêque de Valence, l'emporta; et le colloque l'ut commencé.

Je n'ai pas besoin de raconter ni l'admirable harangue du cardinal de Lorraine, et l'applaudissement qu'elle mérita, ni aussi celui que s'attna-Bèze, orateur de profession, en offrant de répondre sur-le-champ au discours médité du cardinal : mais il importe de se souvenir que ce fut dans i ette auguste assemblée que les ministres présentèrent publiquement au roi, au nom de toutes les Eglises, leur commune Confession de. foi, dressée sous Henri li dans leur premier synode te ni à Paris (1117), comme nous l'avons déjà dit. Bèze, qui la présenta, en lit en même temps la défense par un long discours, où malgré toute son adresse, il tomba dans un grand inconvénient. Lui qui, quelques jours auparavant accusé par le cardinal de Lorraine, en présence de la reine Catherine et de toute la cour, d'avoir écrit, dans un de ses livres, que Jésus-Christ n'élit 17» tiist. eccl. deBtaE., liv. iv. p. 520. IIM8J Episi. Dcz. ml C«tv., Dag. 530.

lait pas plus dans la Cène que dans la boue, non magis m ccenaquam in cœno (1118), avait rejeté celte proposition comme impie et comme détestée de tout le parti, avai ça l'équivalente au colloque même devant foute la France : car étant tombé Mir la Crue, il dit, dans la chaleur du discours, qu'eu égard au lieu el à la présence de Jésus-Christ considéré selon sa nature humaine, son corps était autant éloigné de la Cène, que les plus hauts .le, cieux le sont de la terre. A ces mots, toute l'assemblée frémit (11H)J. On se ressouvint de l'horreur avec laquelle il avait parlé de la proposition qui excluait Jésus- Christ de la Cène comme de la boue. Maintenant, il y retombait, sans que personne l'en pressât. Le murmure qu'on entendit detoutes parts fit voir combien on était frappé d'une nouveauté si étrange. Bèze lui-mèinc, étonné d'en avoir tant dit, ne cessa, depuis, de fatiguer la reine, en donnant requêtes sur requêtes pour obtenir la liberté de s'expliquer, à cause que, pressé par le temps, il n'avait pas eu le loisir de faire bien entendre sa pensée devant le loi. Mais il ne fallait point tant de paroles pour expliquer ce qu'on croyait. Aussi, pouvons-nous bien dire, que la peine de Bèze n'était pas de ne s'être pas assez expliqué; au contraire, ce qui lui causa, et à tous les siens, une si visible inquiétude, c'est que, découvrant en termes précis le fond de la croyance du parti sur l'absence réelle de Jésus-Christ, il n'avait que trop l'ait paraître que ces grands mots de substance, et les antres, dont ils se servaient pour conserver quelque idée do réalité, n'étaient que des illusions.

Des harangues on passa bientôt aux conférences particulières, principalement sur la Cène, où l'évêque de Valence el Duvai, évêque de Sécz, à qui une demi-érudition, pour ne point encore parler des autres motifs, donnait une pente secrèle vers le calvinisme, ne songeaient non plus que les ministres qu'à trouver quelque formulaire ambigu, où, sans entrer dans le Ion !, on contentât en quelque façon les uns et les autres.

Les fortes expressions que nous avons vues dans la Confession de foi qui fut alors présentée, étaient assez- propres à ce jeu : mais les ministres ne lafssè'rent | as d'y ajouter des choses quMl ne faut | as oublier. C'est ce qui paraît surprenant; car comme ils devaient avoir fait leur dernier effort I oui bien expliquer leur doctrine dans leur Confession de foi, qu'ils venaient de présenter à une assemblée si solennelle, il semble qu' interrogés sur leurs croyances, ils n'avaient qu'à se rapportera ce qu'ils en avaient dit dans un acte si authentique : mais ils pe le firent pas; et voici comme ils pro; osèrent leur doctrine d'un commun consentement : « Nous confessons la présence du corps et du sang de Jésus-Christ en sa sainte Cène, où il nous donne véritablement la

(1119) Tiuan., sxvhi, 18.

substance de son corps et de son sang par l'opération du Saint-Esprit, et que nous recevons et mangeons spirituellement et par foi ce même vrai corps qui a été immolé pour nous, pour être os de ses os et chair de sa chair, et pour être vivifiés, et en recevoir tout ce qui est utile à notre salut : et parce que la foi appuyée sur la promesse de Dieu rend présentes" les dwses reçues, et qu'elle prend réellement et de fait le vrai corps naturel de Notre-Seigneur par la vertu du Saint-Esprit; en ce sens nous croyons et reconnaissons la présence du propre corps et du propre sang de Jésus-Christ dans la Cène. » Voilà toujouis ces grandes phrases, ces pompeuses expressions, et ces longs discours pour ne rien dire. Mais avec toutes ces paroles ils ne crurent pas s'être encore assez expliqués; et bientôt après ils ajoutèrent « que la dislance des lieux ne peut empêcher que nous ne participions au corps et au sang de Jésus-Christ ; puisque la Cène de Noire-Seigneur est une chose céleste; et qu'encore que nous recevions sur la terre par nos bouches le pain et le vin comme les vrais signes du corps et du sang, nos âmes, qui en sont nourries, enlevées au ciel par la foi et l'efficace du Saiul- Espril, jouissent du corps présent et du sang de Jésus-Christ; et qu'ainsi le corps et le sang sont vraiment unis au pain et au vin; mais d'une manière sacramentelle, c'est-àdire non selon le lieu ou la naturelle position des corps, mais en tant qu'ils signifient efficacement que Dieu donne ce corps et ce sang à ceux qui participent fidèlement aux signes mêmes, et qu'ils les reçoivent vraiment par la foi. » Que de paroles pour dire que les signes du corps et du sang reçus avec foi nous unissent par cette foi inspirée de Dieu au corps et au sang qui sont au ciel! 11 n'en fallait pas davantage pour s'expliquer nettement; et cette jouissance substantielle du corps vraiment et réellement présent, et les autres termes semblables ne servent qu'à entretenir des idées confuses, au lieu de les démêler, comme on est obligé de faire dans une explication de la fui. Mais, dans cette simplicité que nous demandons , les Chrétiens n'eussent pas trouvé ce qu'ils désiraient, c'est-à-dire la vraie présence de Jésus-Christ en ses deux natures; et privés de cette présence ils auraient ressenti, pour ainsi parler, un certain vide, qu'au défaut de la chose même, les ministres tâchaient de remplir par cette multiplicité de grandes paroles et par leur son magnifique.

Les Catholiques n'entendaient rien dans ce prodigieux langage; et ils sentirent seulement qu'on avait voulu suppléer par toutes ces phrases à ce que Bèze avait laissé de trop vide et de trop creux dans la Cène des calvinistes. Toute la force était dans ces paroles : Lj. foi rend présentes toutes les choses promises. .Mais ce discours parut bien vague aux Catholiques. Par ce moyen, disaient-ils, et le jugement, et la résurrection générale, et la gloire des bienheureux, aussi bien que

ŒUYUES COMPLETES DE UOSSUET. G41

le feu des damnés, nous seront autant présents que le corps de Jésus-Christ nous l'est dans la Cène; et si celte présence par la foi nous fait recevoir la substance même des choses, rien n'empêche que les âmes saintes qui sont dans le ciel ne reçoivent, dès à présent et avant la résurrection générale, la propre substance de leur corps, aussi véritablement qu'on nous veut faire recevoir ici, par la seule foi, la propre substance du corps de Jésus-Christ. Car si la foi rend les choses si véritablement présentes, qu'on en possède parce moyen la substance, combien plus la vision bienheureuse 1 Mais à quoi sert cet enlèvement de nos âmes dans le ciel par la foi, pour nous unir la propre substance du corps et du sang? En enlèvement moral et par affection fait-il de semblables unions? Quelle substance ne pouvons-nous pas embrasser de cette sorte?

Qu'opère ici l'efficace du Saint-Esprit? Le Saint-Esprit inspire la foi; mais la foi ainsi inspirée, quelque forte qu'elle soit, ne s'unit pas [dus à la substance des choses, que les autres pensées et les autres affections de l'esprit. Que veulent dire aussi ces paroles vagues, que nous recevons de Jésus-Christ

ce qui nous est utile, sans déclarer ce que c'est? Si ces mots de Noire-Seigneur : La chair' ne sert de rien (Joun. vi, 6i), s'entendent, selon les ministres, de la vraie chair de Jésus-Christ considérée selon la substance, pourquoi tant vanter ensuite ce qu'on prétend qui ne sert de rien 1 Et quelle nécessité de tant prêcher la substance de la chair et du sang si réellement reçue? Que ne rejettet-on donc, concluaient les Catholiques, tous ces vains discours? et fu moins, en expliquant la foi, que n'emploie-t-on, sans tant raffiner, les termes propres?

Pierre Martyr Florentin, un des plus célèbres ministres qui fut dans cette assemblée, en était d'avis, et déclara souvent que pour lui il n'entendait pas ce mot de substance ; mais pour ne point choquer Calvin et les siens, il l'expliquait le mieux qu'il pouvait.

Claude Despense, docteur de Paris, homme de bon sens, et docte pour un temps où les mat. ères n'étaient point encore autant éclaircies et approfondies qu'elles l'ont été depuis par tant de disputes, fut mis au nombre de ceux qui devaient travailler avec les ministres à la conciliation de l'article de la Cène. On le jugea propre à ce dessein , parce qu'il était sincère et d'un esprit doux : mais avec toute sa douceur, il ne put souffrir la doctrine des calvinistes, ne trouvant pas supportable qu'ils fissent dépendre l'œuvre île Dieu, c'e.st-à-dire la présence du corps de Jésus-Christ, non de la parole et de la promesse de celui qui le donnait, mais de la foi de ceux qui devaient le recevoir : ainsi, il improuva leur article dès la première proposition, et avant toutes les additions qu'ils y firent depuis. De son côté, pour rendre notre communion avec la substance du corps indépendante de la foi îles hommes, el uniquement attachée à l'efficace

US t-AKT. X. THEOL. POLEMIQUE

et à l'opération <lo la parole de Dieu, en laissant passer les premiers mots, jusqu'à ceux où les ministres disaient, </ue la foi rendait les choses présentes, il mit ces mois ': la place •. « l*'t parce que la parole et la promesse île Dieu rendent présentes les i doses promises, et que par l'efficace de celte parole nous recevons réellement el de (aille vrai corps naturel de Noire-Seigneur; en ce sens nous confessons et nous reconnaissons dans la Cène la présence île son propre corps et de son propre sang. » Ainsi, il reconnaissait une présence réelle et substantielle indépendante de la foi, et en vertu des seules paroles de Nôtre-Seigneur; par où il crut déterminer le sens ambigu et va^ue des ternies dont les ministres se servaient.

Les prélats n'approuvèrent rien de tout cela, et de l'avis des docteurs qu'ils avaient amenés avec eux, ils déclarèrent l'article des ministres hérétique, captieux et insuffisant: hérétique, parce qu'il niait la présence substantielle el proprement dite.; captieux, parce qu'en la niant il semblait la vouloir admettre ; insuffisant, parce qu'il taisait et dissimulait le ministère des prêtres, la force des paroles sacramentelles, et le changement de substance qui en était l'effet naturel (1120). Ils opposèrent de leur côté aux ministres une déclaration de leur foi, aussi pleine et aussi précise (lue celle dus calvi- Jiistes avait été imparfaite et enveloppée. ISèze la rapporte en ces termes (1121) : « Nous croyons et confessons qu'au saint sacrement de l'autel le vrai corps et le sang de Jésus-Christ est réellement et transubsi.Hiitielk'ment sous les espèces du pain et du vin, par la vertu et puissance de la divine i arole prononcée par le prêtre, seul ministre ordonné à cet etl'et, selon l'institution et • ommandement de Noire-Seigneur Jésus- «hrisl. » Il n'y a rien là d'équivoque ni de captieux ; et Bèze demeure d'accord que c'est tout ce qu'on put « arracher alors du clergé, pour apaiser les troubles de la religion : s'étant les prélats rendus juges, au lieu de conférents amiables. » Je ne veux que ce témoignage de Bèze pour montrer que les évoques tirent leur devoir en expliquant nettement leur foi, en évitant les grandes paroles qui imposent aux hommes par leur son, sans signifier rien de précis, et en refusant d'entrer dans aucune composition sur ce qui regarde la foi. Une telle simplicité n'accommoda pas les ministres ; ci ainsi une si grande assemblée se sépara sans rien avancer. Dieu confondit la politique et l'orgueil de ceux qui crurent par leur éloquence , par de petites adresses et de faibles- ménagements , éteindre un tel feu dans la première vigueur de l'embrasement.

La réformation de la discipline ne réussit guère mieux; on til de belles propositions

- II. IIISTOIUK Hi:S VARIATIONS.

fi 4",

el de beaux discours, dont on ne vil que

peu d'elle t. L'évoque de Valence discourut admirablement à son ordinaire contre les abus et sur les obligations des évoques, principalement sur celle de la résidence, qu'il gardait moins que personne. En récompense, il ne dit mot de l'exacte observation du célibat, que les Pères nous ont toujours proposé comme le plus bel ornement de l'état ecclésiastique. Il n'avait pas craint de la violer, malgré les canons, par un mariage secret ; et d'ailleurs, un historien protestant, qui ne laisse pas de lui donner tous les caractères d'un grand homme (1122), nous a fait voir ses emportements, son avarice, et les désordres de sa vie, qui éclatèrent jusqu'en Irlande, de la manière du monde la plus scandaleuse.' Il ne laissait pas de tonner contre les vices, et sut faire voir qu'il était du nombre de ces merveilleux réformateurs toujours prêts à tout corriger et à tout reprendre, pourvu qu'on ne touche pas à leurs inclinations corrompues.

Pour ce qui est des calvinistes, ils regardèrent comme un triomphe qu'on les eût seulement ouïs dans une telle assemblée. .Mais ce triomphe imaginaire fut court. Le cardinal de Lorraine, dès longtemps, avait médité en lui-même de leur proposer la signature de l'article x de la Confession d'Augsbourg : s'ils le signaient, c'était eu. brasser la réalité, que tous ceux de la Cou ■ fession d'Augsbourg défendaientavec lant <lt zèle : et refuser cette signature, c'était dans un point essentiel condamner Luther et les siens, constamment les premiers auteurs do la nouvelle réformation et son principalappui. Pour mieux (aire éclater aux yeux de toulc la France la division de tous ces réformateurs, le cardinal avait pris de loin des mesures avec les luthériens d'Allemagne, afin qu'on lui envoyât trois ou quatre de leurs. principaux docteurs, qui paraissante Poissy, sous prétexte de concilier tout d'un coup tous les différends, y combattraient les ealvinisles. Ainsi, on aurait vu ces nouveaux docteurs, qui tous donnaient l'Ecriture pour si claire, se presser mutuellement par son autorité, sans jamais pouvoir convenir de rien. Les docteurs luthériens vinrent trop tard ; mais le cardinal ne laissa pas de faire sa proposition. Bèze elles siens, résolus de ne point souscrire au x' article qu'on leur proposait, crurent s'échapper en demandant de leur côté aux catholiques s'ils voulaient souscrire le reste; qu'ainsi tout serait d'accord, à la réserve du seul article de la Cène -. subtile, mais vaine défaite. Car les Catholiques, au fond, n'avaient à se soucier en aucune sorte de l'autorité de Luther ni de la Confession d'Augsbourg ou de ses défenseurs ; et c'était aux calvinistes à les ménager, de peur de porter la condamnation jusqu'à l'origine de la Réforme (1123). Quoi

(11-20) Bi:zr„ Ilisl ceci..

Ci:., Iil4: La Pur., liv. va.

lii-JI) Uiil.

Cil, GI-2, (1122) Voy. ci-dessus, liv. vu.

(1125) Epht. liez, ad Calv , inler Episl,

p. ôiii, r>47.

Page 1