‹ Œuvres compl`etes de BossuetChapitre 164 sur 325 · histoire des variations. cjs · texte numérisé non relu

histoire des variations. cjs

tendre leur secte. Pierre de Sicile découvrit, durant le temps de son ambassade à Tibrique, qu'il avait été résolu dans le conseil des paulieiens, d'envoyer des prédicateurs de leur secto dans la Bulgarie, pour en séduire les peuples nouvellement convertis (1289). La Thrace, voisine de cette province, était, il y avait déjà longtemps, infectée de cette hérésie. Ainsi il n'y avait que trop à craindre pour les Bulgares, si lespauliciens, les plus artificieux des manichéens, entreprenaient de les séduire; et c'est ce qui obligea Pierre de Sicile d'adresser à leur archevêque le livre dont nous venons do parler, afin de les prémunir contre des hérétiques si dangereux. Malgré ses soins, il est constant que l'hérésie manichéenne jeta de profondes racines dans la Bulgarie, et c'est de là qu'elle se répandit bientôt après dans le reste de l'Europe ; ce qui lit donner, comme nous verrons, le nom de Bulgares aux sectateurs de cette hérésie.

Mille ans s'étaient écoulés depuis la naissance de Jésus-Christ, et le prodigieux relâchement de la discipline menaçait l'Eglise d'Occident de quelque malheur extraordinaire. C'était peut-être aussi le temps de ce terrible déchaînement de Satan, marqué dans V Apocalypse^*, 2,3, 7), après mille aus,cei\ui peut signifier d'extrêmes désordres: mille ans après que le fort armé, c'est-à-dire Je démon victorieux, fut lié par Jésus-Christ venant au inonde. (Matth. xn, 29; Luc. xi, 21, 22.) Quoi qu'il eu sfl.il, dans ce temps et en 1017, sous le roi Robert on découvrit à Orléans des hérétiques d'une doctrine qu'on ne connaissait plus il y avait longtemps parmi les Latins (1290).

Une femme italienne avait apporté en France cette damnable hérésie. Deux chanoines d'Orléans, l'un nommé Etienne ou Héribert, et l'autre nommé Lisoïus, qui étaient en réputation, furent les premiers séduits. On eut beaucoup de peine à découvrir leur secret. Mais enfin un Arifaste, qui soupçonna ce que c'était, s'étant introduit dans' leur familiarité, ces hérétiques et leurs sectateurs confessèrent avec beaucoup de peine qu'ils niaient la chair humaine eu Jésus-Christ; qu'ils ne croyaient pas que la rémission des péchés fût donnée dans le baptême, nique le pain et le vin pussent être changés au corps et au sang de Jésus-Christ (1291). On découvrit qu'ils avaient une Eucharistie particulière, qu'ils appelaient la viande céleste. Elle était cruelle et abominable, et tout à fait du génie des manichéens, quoiqu'on ne la trouve pas dans les anciens. Mais outre ce qu'on en vit à Orléans, (lui de Nogentla remarque encore en d'autres pays (1292). Il ne faut pas s'étonner

(1281) Voss., De hist. Grœc.

11282) Pf.tr. Sic, ibid. Prcef., etc.

(!-2îv>) Cedr., loin. Il, p. ioi.

(|-2.Sli August., Ii.cr. 46, etc., loin. YI-.I.

(1-285) Lib. xx Conl. Faust., c:q>. 1, Ion

(I28G) Ibid., cap. '21 ri seq.

(1287) Lib. \x Coût. Famt' c»i> 18

(1288) Pf.tr. Sic, ibid.

(1289) Ibid., iuitio lib.

(1290) Afin Conc. Aurel., Smcil., tom. II; Lm.., loin. IX, col. 850'; Gi.u;., lib. m, cap. 8.

(1291) (".lab., ibid.; Acta Couc Aurcl ; Lvuu., Cunc, ibid.

!.'".!' De vita sua, lib. m, ca». 10.

qu'on trouve de nouveaux prodiges dans une secte si cachée, soit qu'elle les invente, ou qu'on les y découvre de nouveau.

Voilà de vrais caractères de manichéisme. On a vu que ces hérétiques rejetaient l'incarnation. Pour le baptême, saint Augustin dit expressément que les manichéens ne le donnaient pas et le croyaient inutile (1293). Pierre de Sicile, et après lui Cédrénus.nous apprennent la même chose des pauliciens (129V) : tous ensemble nous font voir que les manichéens avaient une autre Eucharistie que la nôtre. Ce que disaient les hérétiques d'Orléans, qu'il ne fallait pas implorer le secours des saints, était encore de même caractère, et venait, comme on a vu, de l'ancienne source de cette secte.

Ils ne dirent rien ouvertement des deux

firincipes : mais ils parlèrent avec mépris de a création, et des livres où elle était écrite. Cela regardait l'Ancien Testament; et ils confessèrent dans le supplice, qu'ils avaient eu de mauvais sentiments sur le Seigneur de l'univers (1295). Le lecteur se souvient bien que c'est celui que les manichéens croyaient mauvais. Ils allèrent au feu avec joie, dans l'espérance d'en être miraculeusement délivrés , tant l'esprit de séduction agissait en eux. Au reste, c'est le premier exempled'une semblable condamnation. On sait que les lois romaines condamnaient à mon les manichéens (1296) : le saint roi Robert les jugea dignes du feu.

En même temps la même hérésie se trouve en Aquitaine et à Toulouse, comme il parait par l'histoire d'Aciémar de Chabanes, moine de l'abbaye de Saint-Cibart d'Angoulême, contemporain de ces hérétiques (1297). Un ancien auteur de l'histoire d'Aquitaine, que le célèbre Pi< rre Pithou a donnée au public, nous apprend qu'on découvrit en cette province, dont le Périgord faisait partie, des manichéens qui rejetaient le baptême, le signe de la sainte croix, l'Eglise, et le Rédempteur lui-même, dont ils niaient l'incarnation et la | a^sion, l'honneur dû aux saints, le maria/je légitime, et l'usage de la viande (1298). Et le même aulcur nous fait voir qu'ils étaient de la même secte que les hérétiques d'Orléans, dont l'erreur était venue d'Italie.

] En effet, nous voyons que les manichéens s'étaient établis en ce pays-la. On les appelait cathares, c'est-à-dire purs. D'autres hérétiques avaient autrefois pris ce nom; et c'était les novatiens, dans la pensée qu'ils avaient que leur vie était plus pure que celle des autres, à cause de la sévérité île leur discipline. Mais les manichéens enorgueillis de leur continence et de l'abstinence de la viande qu'ils croyaient immonde, se regardaient non-seulement comme cathares ou purs, mais encore, au rapport rie saint Au-

gustin (1299), comme eatharisles, c'est-àdire purificateurs, à cause de la partie de la substance divine mêlée dans les herbes et dans les légumes, avec la substance contraire, dont ils séparaient et purifiaient cette substance divine en la mangeant. Ce sont 15 des prodiges, je l'avoue ; et on n'aurait jamais cru que les hommes en pussent être si étrangement entêtés, si on ne l'avait connu par expérience : Dieu voulant donner à l'esprit humain des exemples de l'aveuglement où il peut tomber, quand il est laissé à luimême. Voilà donc la véritable origine des hérétiques de France venus des cathares d'iialie.

Vignicr, que nos réformés ont regardé comme le restaurateur de l'histoire dans le dernier siècle, parle de cette hérésie, et de la découverte qui s'en fit au concile d'Orléans, dont il met la date par erreur en 1022 (1300); et il remarque qu'en cette année « furent pris et brûlés publiquement plusieurs personnages en présence du roi Robert pour crime d'hérésie : car on écrit, poursuit-il, qu'ils parlaient mal de Dieu et des sacrements, à savoir du baptême, et du corps et du sang de Jésus-Christ, ensemble aussi du mariage : et ne voulaient user des viandes ayant sang et graisse, les réputant immondes. » Il raconte aussi que le principal de ces hérétiques s'appelait Etienne, dont il donne Glaber pour témoin avec la chronique de saint Cibart : « selon lesquels, continue- t-il, plusieurs autres sectaires de la même hérésie, qu'on appelait des manichéens, furent exécutés ailleurs, comme à Toulouse et en Italie, i. N'importe que cet auteur se soit trompé dans la date et dans quelques autres circonstances de l'histoire il n'avait pas vu les actes qu'on a recouvrés depuis. Il suffit que cette hérésie d'Orléans dont Etienne fut l'un des auteurs, dont le roi Robert vengea les excès, et dont Glaber nous a raconté l'histoire, soit reconnue pour manichéenne par Vignier; qu'il l'ait regardée comme la source de l'hérésie qu'on punit depuis à Toulouse, et que toute cette impiété fût dérivée de la Bulgarie, comme on va voir.

Un ancien auteur, rapporté dans les additions du même Vignier, ne permet pas d'en douter. Le passage de cet auteur, que Vignier transcrit tout entier en latin (1301), veut dire en français : que « dès que l'hérésie des Bulgares commença à se multiplier dans la Lombardie, ils avaient pour évêque un certain Marc qui avait reçu son ordre de la Bulgarie, et sous lequel étaient les Lombards , les Toscans et ceux de la Marche : » mais qu'il « vint de Constantinople dans la Lombardie un autre pape nommé Nicélas, qui accusa l'ordre de la Bulgarie ; » et que Marc reçut l'ordre de la Drungarie.

(1205) De lucres., (12941 Pet», Sic (I89S) lbid.

(ia»G) Cod. de haï:, liv (1297) Bib.nov,, Labb..

in hmres. Munich., loin. VIII. (1298) Fragm. hist. Aguit. édita a Pelro Pilli.,

, ibid.; Cr.im., lom, I, p. b~A. Bàk., loin. XI, an. 1017,

(1299) De hier., in hier. Manicii., loin. Mil. v. (1500) liibl. hisl., part, u, à l'an 1022, p. U7'i

loin. Il, p. 170, ISO. (1301) Athlil. u lu u" part., p. 153.

701 PART. X. THKOL. POLEMIQUE. -

(Jucl pays c'est i|uc la Drungarie, je n'ai paa besoin île l'examiner. Renier trèsinsiruiti connue nous verrons, de toutes ces hérésies, nous parle des Eglises manichéennes île Dugranicit et de Bulgarie (1302), d'où viennent imites lei autres de la secte en Italie et en France; ce qui, connue l'on voit, s'accorde très-bien avec l'auteur de Vignier. On voii, dans ce même ancien auteur de Vignier (1303), que cette hérésie « apportée d'outre mer, à savoir de Bulgarie, de là s'était épanchée par les antres provinces, où elle fut après en grande vogue au pays de Languedoc, de Toulouse et de Gascogne signammont, qui la fit dire aussi des albigeois, qu'on appela semblablemenl Bulgares, » à cause de leur origine.- Je ne veux pas répéter ce que Vignier remarque de la manière dont on tournait ce nom de Bulgares dans notre langue. Le mot en est trop infinie; mais l'origine en est certaine, et il n'est pas moins assuré qu'on appelait de ce nom les albigeois pour marque du lieu d'où ils venaient, c'est-a-dire, de Bulgarie.

Il n'en faudrait pas davantage pour convaincre ces hérétiques de manichéisme.

Mais le mal se déclara davantage dans la suiie, principalement dans le Languedoc et a Toulouse; car celle ville était comme le chef de la secte, d'où l'hérésie s' étendant, comme porte le canon d'Alexandre III, dans )s concile de Tours, « à la manière d'un cancer, dans les pays voisins, a infecté la Gascogne et les autres provinces (I30i). » Comme c'était là, pour ainsi dire, la source du mal, celait là aussi que l'on commença d'y appliquer le remède. Le Pape Calixle il tin! un concile à Toulouse (1303), où l'on condamne les hérétiques qui « rejettent le sacrement du corps et du sang de Notre-Seigneur, le baptême des petits enfants, le sacerdoce et tous les ordres ecclésiastiques, et le mariage légitime. » Le même canon fut répété dans le concile général de Latrau sous Innocent II (1306). On voit ici le caractère du manichéisme dans la condamnation du mariage. C'en est encore un autre de rejeter le sacrement de l'Eucharistie : car il faut bien remarquer que le canon porte, non pas que ces hérétiques eussent quelque erreur sur ce sacrement ; mais qu'i/s le rejetaient, comme on a vu que faisaient aussi les manichéens.

Pour le sacerdoce et tous les ordres ecclésiastiques, on peut voir dans saint Augustin et dans les autres auteurs le renversement qu'introduisirent les manichéens dans loule la hiérarchie, et le mépris qu'ils faisaient de tout l'ordre ecclésiastique. A l'égard du bap-

(1502) Ren., Cour. Val,!., cap. C, tom. IV; Bibl. PI'., pari, ii, p. 759.

(1503) Vignier, Und.

(1504) Conc. Tur. m. c. 4 ; Labb. Cône,, tom. X, col. 1119.

(1505) Cou. Toi., an. 1119; Libb. Conc, tom. X, toi. 857, eau. 3.

(1500.) Cône. Lat. u, an. 1159, can. 25.

(150") Aug., De luvr , in huer. Manich., loin. VIII.

(1308) Ecb-, serin. I, bib. PI'., tom. IV, parl.'ii,

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