‹ Œuvres compl`etes de BossuetChapitre 165 sur 325 · HISTOIRE DES VARIATIONS · texte numérisé non relu

HISTOIRE DES VARIATIONS

terne des petits enfants, nous remarquerons dans la suite que les nouveaux manichéens l'attaquèrent avec un soin particulier; et encore qu'en général ils rejetassent le baptême (1307)., ce qui frappait les veux des hommes était principalement le refus qu'ils faisaient de ce sacrement aux petits enfants, qui étaient presque les seuls à qui on ne le donnât alors (1308). On marqua donc dans ce eanon de Toulouse et de Lalran les caractères sensibles par où celte hérésie toulousaine , qu'on appela depuis albigeoise, se faisait connaître. Le fond de leur erreur demeurait plus caché. Mais à mesure que celte race maudite venue de la Bulgarie se répandait dans l'Occident, on y découvrit de plus en plus les dogmes des manichéens. Ils pénétrèrent jusqu'au fond de l'Allemagne, et l'empereur Henri IV les y découvrit à Goslar, ville île Souabe, au milieu du xi" siècle, étonné d'où pouvait venir cette engeance du manichéisme (1309). Ceux-ci furent reconnus à cause qu't'/s s'abstenaicut de la chair des animaux, quels qu'ils fussent, et en croyaient l'usage défendu. L'erreur se répandit bientôt de tous côtés en Allemagne ; et dans le xu' siècle on découvrit beaucoup de ces hérétiques autour de Cologne. Le nom de cathares faisait connaître la secte; et Ecbert , auteur du temps, très-versé dans la théologie, nous fait voir dans ces cathares d'autour de Cologne tous les caractères des manichéens (1310) : la même détestation de la viande et du mariage, le même mépris du baplème, la même horreur pour la communion, la même répugnance a croire la vérité de l'incarnation et de la passion du Fils de Dieu; et enfin les autres marques semblables, que je n'ai plus besoin de répéter.

Mais comme les hérésies changent, ou se découvrent davantage avec le temps, on y voit beaucoup de nouveaux dogmes et de nouvelles pratiques. Par exemple, en nous expliquant avec les autres le mépris que ces manichéens faisaient du baptême, Ecbert nous apprend que s'ils rejetaient le baptême d'eau (1311), ils donnaient avec des flambeaux allumés un certain baptême de l'eu, dont il explique la cérémonie (1312). Ils s'acharnaient contre le baptême des petits enfants : ce que je remarque encore une fois, parce que c'est là un des caractères de ces nouveaux manichéens. Ils en avaient encore un autre qui n'est pas moins remarquable; c'est qu'ils disaient que les sacrements perdaient leur vertu par la mauvaise vie de ceux qui les administraient (1313). C'est pourquoi ils exagéraient la corruption du clergé, pour faire voir qu'il n'y avait plus

pag. 81 ; Hen., Cont. Valil., C. 6.

(1309) IIekm. Cont., ad an. 1052; Bar., tom. XI, ad cuind. an.; Centuiial., in cent. 11. c. 5, suli lin.

(1510) Ecb., serm. 15 adv. calli., loin. IV Bibl. PP., part. u.

(I5i 1) Serm. I, 8. II.

(I5I2| tbid., serm. 7.

(1515) /('., serm. 4, etc.

de sacrements parmi nous; et c'est une des raisons pour lesquelles nous avons vu qu'on les accusait de rejeter le sacerdoce et tous les ordres ecclésiastiques.

On n'avait 'pas encore tout à fait pénétré la croyance des deux principes dans ces nouveaux hérétiques. Car encore qu'on sentit .bien que c'était la raison profonde qui leur faisait rejeter et l'union des deux sexes et toutes ses suites dans les animaux, comme les chairs, les œufs et le laitage; Ecbert est le premier, que je sache, qui leur objecte celte erreur en termes formels. Il dit même qu'il a découvert très-certainement, que c'était l'a raison secrète qu'ils avaient entre eux d'éviter la viande, parce que le diable en était le créateur (1314). On voit la peine qu'on avait de pénétrer le fond de leur doctrine : mais elle paraissait assez par ses suites.

On apprend du même auteur que ces hérétiques se mitigeaient quelquefois à l'égard du mariage (1315). Un certain Hartuvin le permettait parmi eux à un garçon qui épousait une tille, et il voulait qu'on lut vierge de part et d'autre; encore ne devait-on pas aller au delà du premier enfant: ce que je remarque, alin qu'on voie les bizarreries d'une secte qui n'était pas d'accord avec elle-même, et se trouvait souvent contrainte à démentir ses princip.es.

Mais la marque la plus certaine pour connaître ces hérétiques était le soin qu'ils avaient de se cacher, non-seulement eu recevant les sacrements avec nous, mais encore en répondant comme nous, lorsqu'on Jes pressait sur la foi. C'était l'esprit de la secte dès son commencement ; et nous l'avons remarqué dès le temps de saint Augustin et de saint Léon. Pierre de Sicile, et après lui Cédrénus, nous font voir le même caractère dans les paulicicns. Non-seulement ils niaient en général qu'ils fussent manichéens; mais encore interrogés en particulier de chaque dogme de la foi, ils paraissaient Catholiques en trahissant leurs sentiments par des mensonges manifestes (1316), ou du moins en les déguisant par des équivoques pires que le mensonge, parce qu'elles étaient plus artificieuses et plus pleines d'hypocrisie. Par exemple , quand on leur parlait de l'eau du baptême, ils la recevaient en entendant par l'eau du baptême la doctrine de Notre-Seigneur, dont les âmes sont purifiées (1317). Tout leur langage était plein de semblables allégories; et on les prenait pour des orthodoxes, à moins d'avoir appris par un long usage à connaître leurs équivoques.

Ecbert nous en apprend une qu'on n'aurait jamais devinée. On savait qu'ils rejetaient l'Eucharistie ; et lorsque , pour les

sonder sur un article si important, on leur demandait s'ils faisaient le corps de Notre- Seigneur, ils répondaient sans hésiter qu'ils le faisaient, en entendant que leur propre corps, qu'ils faisaient en quelque sorte en mangeant était le corps de Jésus-Clirist(i318), à cause que, selon saint Paul, ils en étaient les membres. Par ces artifices ils paraissaient au dehors très-catholiques. Chose étrange 1 un de leurs dogmes était, que l'Evangile défendait de jurer pour quelque cause que ce fût (1319) : cependant interrogés sur la religion, ils croyaient qu'il était permis non-seulement de mentir, mais encore de se parjurer; et ils avaient appris des anciens pnseillianistes, autre branche de manichéens connue en Espagne , ce vers rapporté par saint Augustin : « Jurez, parjurez-vous tant que vous voudrez; et gardez-vous seulement de trahir le secret de la secte. » Jura, perjura, secretum prodere noli (1320). C'est pourquoi Ecbert les appelait des hommes obscurs (1321), des gens qui ne prêchaient pas, mais qui parlaient à l'oreille; qui se cachaient dans des coins, et qui murmuraient plutôt en secret qu'ils n'expliquaient leur doctrine. C'était un des attraits de la secte : on trouvait je ne sais quelle douceur dans ce secret impénétrable qu'on y observait; et comme disait le Sage, ces eaux qu'on buvait furtivement parais' suient plus agréables. (Prov. ix , 17.) Saint Bernard , qui connaissait bien ces hérétiques, comme nous verrons bientôt, y remarque ce caractère particulier (1322) ; qu'au lieu que les autres hérétiques, poussés par L'esprit d'orgueil, ne cherchaient qu'à se faire connaître, ceux-ci au contraire ne travaillaient qu'à se cacher : les autres voulaient vaincre; ceux-ci plus malins ne voulaient que nuire, et se coulaient sous l'herbe pour inspirer plus sûrement leur venin par une secrète morsure. C'est que leur erreur découverte était à demi vaincue par sa propre absurdité : c'est pourquoi ils s'attaquaient à des ignorants, à des gens de métier, à des femmelettes, à des paysans, et ne leur recommandaient rien tant que ce secret mystérieux (1323).

Enervin, qui servait Dieu dans une église auprès de Cologne, dans le temps qu'on y découvrit ces nouveaux manichéens dont Ecbert nous a parlé, en fait dans le fond le même récit que cet auteur; et ne voyant point dans l'Eglise de plus grand docteur à qui il pût s'adresser pour les confondre que le grand saint Bernard, abbé de Clairvaux, il lui en écrivit la belle lettre que le docte P. Mabillon nous a donnée dans ses Analectcs (132i). Là, outre les dogmes de ces hérétiques, que je ne veux plus répéter, nous voyons les parlia-

(1511) Ecd., serm. 6, p. 99.

(1515) Serin. 5, p. 94.

(1510) l'iiTR. Sic, inil. lib. De hist. Manich.

(1517) Ibid., Cedr., loin. I, p. -i-5 i .

1 15 8) Etu., serm. 1, 1 1.

(1519) liEiiN., in Cant. serm. 65, n. 2. i. I.

(1520J De hœr., in liœr. Vriteilt., t. V.l; Etu

serm. 2 ; Bern., ibid.

(1521) luit, lib., in serin. 1, 2, 7, etc.

(1522) Serin, (io in Cnnl., n. 1.

(1525) Ibid.; Ecb., 'mit. lib., etc.; Behs., serm. 0.">, 06.

(1524) Exr.uuN, Episl.adS. Dcm ; \nul., W, p. 4 ■>■!.

lités qui las firent découvrir : on y voit la distinction des auditeur» et des élus (1325), oaraclère certain de manichéisme marqué ii.ir saint Augustin; on y voit qu'ils avaient leur pape (1336), vérité ijui se découvrit davantage dans 1*1 suite; et enfin qu'ils se glorifiaient (jue « leur doctrine avait duré jusqu'à nous, mais cachée, dès le temps des martyrs, et ensuite dans la (Jrèee et en quelques" autres pays, » ce qui est vrai, puisqu'elle venait de Marcion et de Manès, hérésiarques du ni' siècle; et on peut voir par là de quelle boutiquo est sortie la méthode de la perpétuité de l'Eglise, par une suite cachée et par des docteurs répandus deçà et delà sans aucune succession manifeste et légitime.

Au reste, qu'on ne dise pas que la doctrine de ces hérétiques fut peut-être calomniée pour n'avoir pas été bien entendue ; il paraît, tant par la lettre d'Enervin que par les sermons d'Eebert, que l'examen de ces bénéfiques fut fait publiquement (1327), et que c'était un de leurs évêques et de leurs compagnons qui soutinrent leur doctrine autant qu'ils purent, en présence de l'archevêque, de tout le clergé et de tout le peuple.

Saint Bernard, que le pieux Enervin excitait à réfuter ces hérétiques, lit alors les deux beaux sermons sur les Cantiques, où il attaque si vivement les hérétiques de son temps. Ils ont un rapport si manifeste à la lettre d'Enervin, qu'on voit bien qu'elle y a donné occasion; mais on voit bien aussi, de la manière si ferme et si positive dont parle saint Bernard, qu'il était instruit d'ailleurs, et qu'il en savait plus qu'Enervin Juiiuême. En elfet, il y avait déjà plus de vingt ans que Pierre de Bruis et son disciple Henri avaient répandu secrètement ces erreurs dans le Dauphiné, dans la Provence et surtout aux environs de Toulouse. Saint Bernard fit un voyage dans ces pays-là pour y déraciner ce mauvais germe et les miracîes qu'il y fit, en confirmation de la vérité catholique, sont plus éclatants que le soleil. Mais ce qu'il importe de bien remarquer, c'est qu'il n'oublia rien pour s'instruire d'une hérésie qu'il allait combattre, et qu'ayant conféré souvent avec les disciples de ces hérétiques, il n'en a pas ignoré la doctrine. Or,- il y remarque distinctement avec la condamnation du baptême des petits enfants, de ^invocation des saints et des oblations pour les morts, celle de l'usage du mariage et de tout ce qui était sorti de près ou de loin de l'union des deux sexes, comme était la viande et le laitage (1328). Il les taie aussi de ne pas recevoir l'Ancien Testament et de rie recevoir que l'Evangile tout seul (1329). C'était encore une de leurs er-

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