I. HISTOIRE DES VARIATIONS
qu'il veuille dire que les vaudois ou les pauvres de Lyon ne la reçussent pas, puisqu'au contraire il fail voir qu'ils y recevaient jusqu'à la transsubstantiation. H veut donc dire seulement qu'ils avaient une extrême répugnance à recevoir ce sacrement des mains de nos prêtres, et que ces autres en faisaient moins de difficulté, ou peut-être point du tout.
Les protestants accusent Renier do calomnier les vaudois, en leur reprochant qu'ils condamnent le mariage ; niais ces auteurs tronquent le passage, et le voici tout entier : « ils condamnent le sacrement de mariage, en disant que les mariés pèchent mortellement lorsqu'ils usent du mariage pour une autre lin que pour avoir desenfants (14G3) : » par où Renier fait voir seulement l'erreur de ces superbes hérétiques, qui, pour se montrer au-dessus de l'infirmité humaine, ne voulaient pas reconnaître la seconde fin du mariage, c'est-à-dire celle de servir de remède à la concupiscence. C'est donc à cet égard seulement qu'il accuse ces hérétiques de condamner le mariage, c'est-à-dire d'en condamner cette partie nécessaire, et d'avoir fait un péché mortel de ce que la grâce d'un état si saint rendait pardonnable.
On voit maintenant quelle a été la doctrine des vaudois ou des pauvres de Lyon. On ne peut accuser les Catholiques ni de l'avoir ignorée, puisqu'ils étaient parmi eux, et tous les jours en recevaient les abjurations ; ni d'en avoir négligé laconnaissance, puisqu'au contraire ils s'appliquaient avec tant de soin s en rapporter jusqu'aux minuties ; ni enfin de les avoir calomniés, puisqu'on les a vus si soigneux, non-seulement de distinguer les vaudois d'avec les cathares et les autres manichéens, mais encore de nous apprendre tous les correctifs que quelques-uns d'entre eux apportaient aux excès des autres ; et enfin de nous raconter avec tant de sincérité ce qu'il y avait de louable dans les mœurs, qu'encore aujourd'hui leurs partisans en tirent avantage : car nous avons vu qu'on n'a pas dissimulé les spécieux commencements île Yaldo, ni la première simplicité de ses sectateurs. Renier, qui les blâme tant ne feint pas de dire, « qu'ils vivaient justement devant les hommes ; qu'ils croyaient de Dieu ce qu'il en faut croire, et tout ce qui était contenu dans le symbole (1464) ; » qu'ils étaient réglés dans leurs mœurs, modestes dans leurs habits, justes dans leur négoce, chastes dans leurs mariages, abstinents dans leur manger, et le reste qu'on sait assez. Nous aurons un mol à dire sur ce témoignage de Renier : mais en attendant nous voyons qu'il flatte, pour ainsidire, plutôt les vaudoisque de les calomnier ; et ainsi on ne peut douter que ce qu'il dit de ces hérétiques ne soit véritable. Et quand on voudrait supposer avec les ministres, que les auteurs catholiques, poussés de la haine qu'ils avaient contre eux, tes auraient chargés de calomnies, c'est une
(litiô) Rem., ibid.
( ! «o i| Re.n. c. 4 et c. 7, ibid.
(1 IGS) Séïss., fol. 2.
nouvelle preuve de ce que nous venons de dire de leur croyance : puisqu'enfln si les vaudois s'étaient opposés à la transsubstantiation et è l'adoration de l'Eucharistie dans un tcmps.où nos adversaires coin Lennentqu'elle était si établie parmi nous, les Catholiques, qu'on nous représente si portés à les charger de faux crimes, n'auraient pas manqué à leur en reprocher de si véritables.
Maintenant donc que nous connaissons toute la doctrine des vaudois, nous la pouvons diviseren trois sortes d'articles. Il y en a que nous détestons avec les protestants.il y en a que nous approuvons, et que les protestants rejettent : il y en a qu'ils approuvent, et que nous rejetons.
Les art ici es que nous détestons en commun, c'est, premièrement, celte doctrine si injurieuse aux sacrements, qui en fait dépendre la validité de la sainteté de leurs ministres: c'est, secondement, de rendre commune indifféremment l'administration des sacrements entre les prêtres et les laïques : c'est ensuite de défendre le serment eu tout cas, et par là de condamner non-seulement l'apôtre saint Paul, mais encore Dieu même qui a juré {llebr. vi, 13, 1G, 17; vu, 21); c'est enfin de condamner les justes supplices des malfaiteurs, et d'autoriser tous les crimes par l'impunité.
Les articles que nous approuvons, et que les protestants rejettent, c'est celui des sept sacrements, à la réserve de l'ordre peut-être, et à la manière que nous avons dite; et ce qui est encore plus important, c'est celui de la présence réelle et la transsubstantiation. Tant d'articles que les protestants détestent, ou avec nous, ou contre nos sentiments, dans les vaudois, passent à la faveur de cinq ou six chefs où ces mêmes vaudois les favorisent; et malgré leur hypocrisie et leurs erreurs, ces hérétiques deviennent leurs ancêtres.
Tel était l'état de cette secte jusqu'au temps de la nouvelle Réforme. Quoiqu'elle fit tant de bruit depuis l'an 1517, les vaudois, que nous avons vus jusqu'à cette année dans tous les sentiments de leurs ancêtres, ne s'en ébranlèrent pas. Enfin en 1530, après beaucoup de sûutlVanccs, ou ils furent sollicités, ou ils s'avisèrent d'eux-mêmes de se faire des protecteurs de ceux qu'ils entendaient depuis si longtemps crier contre le Pape. Ceux qui s'étaient retirés depuis environ deux cents ans, comme le remarque Séyssel (14-65), dans les montagnes delà Savoie et du Dauphiné, consultèrent Bucer et les Suisses leurs voisins. Avec beaucoup de louanges qu'ils en reçurent, Gilles un de leurs historiens nous apprend qu'ils reçurent aussi des avis sur trois défauts qu'on remarquait parmi eux(liGG). Le premier regardait Indécision de certains points de doctrine ; le second, l'établissement de l'ordre de la discipline et des assemblées ecclésiastiques pour les faire plus à découvert ; le troisième
(1460) Pierre Gilles, Hist. eccl. des Egl. réf. c. 5.
«ft.ll VUES COMPLETES DE BOSSE ET.
les invitait h ne plus permettre à ceux qui désiraient d'être tenus pour membres^ de leurs Eglises «d'assister aux messes, ou d'adhérer en aucune sorte aux superstitions papales, ni de reconnaître les prêtres de l'Eglise romaine pour pasteurs, et se servir de leur ministère. »
Il n'en'fautpas davantage pourconfirmertoules les choses que no s avons dites sur l'état de ces malheureuses Eglises, qui cachaient leur foi et leur culte sous une profession contraire. Sur ces avis de Bucer et d'OEcolampade, le même Gilles raconte qu'on proposa de nouveaux articles parmi les vaudois. 11 avoue qu'il ne les rapporte pas tous; mais en voici cinq ou six de ceux qu'il rapporte, quiferonl bien voir l'ancien esprit de lasecle. Car afin de réformer les vaudois à la mode des protestants, il fallut leur faire dire (1467), a que le Chrétien peut jurer licitement ; que la confession auriculaire n'est pas commandée de Dieu ; que le Chrétien peut licitement exercer l'office de magistrat sur les autres Chrétiens; qu'il n'y a point de temps déterminé pour jeûner; que- fie minisire peut posséler quelque chose en particulier pour nourrir sa famille, sans préjudice è la communion apostolique ; que Jésus-Christ n'a ordonné que deux sacrements, le baptême et la sainte Eucharistie. » On voit par là une partie de ce qu'il fallait réformer dans les vaudois, pour en faire des zuingliens ou des calvinistes, et entre autres qu'unedescorrectionsétaitde ne mettre quedeux sacrements. Il fallut bien aussi leur dire deux mots de la prédestination, dont assurément ils n'avaient guère entendu parler ; et on les instruisit de ce nouveau dogme, qui était alors comme l'âme de la Réforme, que quiconque reconnaît' le franc arbitre, nie la prédestination. On voit, par ces mêmes articles, que dans la suite des temps les vaudois étaient tombés dans de nouvelles erreurs; puisqu'il fallut leur apprendre « qu'on doit au jour de dimanche cesser des œuvres terriennes, pour vaquer auservicedeDieu ; » et encore, « qu'il n'est point licite au Chrétien de se venger de son ennemi (14.68). » Ces deux articles font voir la brutalité et barbarie où ces Eglises vaudoises, qu'on veut être comme la ressource du christianisme renversé, étaient tombées lorsque les prolestants les réformèrent; et cela confirme ce qu'en dit Séyssel (lir>9), que c'était « une race d'hommes lâche et bestiale, qui à peine savent distinguer par raison s'ils sont des bêtes ou des hommes, mourants ou vivants. » Tels étaient à peu près, au rapport de Gilles, les articles de réformation qu'on proposait aux vaudois pour les rapprocher des protestants. Si Cilles n'en a pas dit davantage, c'est ou qu'il a craint de faire paraître trop d'opposition entre les vaudois et les calvinistes, dont on tâchait de faire un même corps, ou que c'est là tout ce qu'on put alors tirer des vaudois. Quoi qu'il
(1467) Gill., ibid., ut supin.
fl-468) Giu.., mi supra.
(4469) Sétss.. fil. 38.
en soit, il avoue qu'on ne put convenir de cet accord (1470), « à cause que quelques barbes estimaient qu'en établissant toutes ces conclusions, on déshonorait la mémoire de ceuxqui avaient tant heureusement conduit ces Eglises jusqu'alors. » Ainsi on voit clairement que le dessein des protestants n'était pas de suivre les vaudois, mais de les faire changer, et de les réformer à leur mode.
Durant cette négociation avec les ministres de Strasbourg et de Bâle, deux députés des vaudois eurent une longue conférence avec OEcolampade, qu'Abraham Sculter, historien protestant, rapporte tout entière dans ses Annales évangéliques, et déclare qu'il l'a transcrite de mot à mot (li-71).
Un des députés commence la conversation en avouant que les ministres, du nombre desquels il était, « souverainement ignorants, étaient incapables d'enseigner les peuples : qu'ils vivaient d'aumônes et de leur travail, pauvres pâtres ou laboureurs, ce qui était cause de leur profonde ignorance et de leur incapacité; qu'ils n'étaient point mariés, et qu'ils ne vivaient pas toujours fuit chastement ; mais que lorsqu'ils avaient manqué, on les chassait de la compagnie; que ce n'étaient pas les ministres, mais les prêtres de l'Eglise romaine qui administraient l'es sacrements aux vaudois; mais que leurs ministres leur faisaient demander pardon à Dieu de ce qu'ils receva eut les sacrements par ces prêtres, à cause qu',1- y étaient contraints, et au reste les avertissaient de n'adhérer pas aux cérémonies de l'Antéchrist; qu'il» pratiquaient la coule sion auriculaire, et que jusqu'alors ils avaient toujours reconnu sept sacrement-, en quoi ils entendaient dire qu'ils s'étaient beaucoup trompés. » Us racontent dans la suite comme ils rejetaient la messe, le purgatoire et l'invocation des saints; et pour s'éclaircir ue leurs doutes, ils font les demandes suivantes : « S'il était permis aux magistrats de punir de mort les criminels, à cause que Dieu disait : Je ne veux point la mort du pécheur. » Mais ils demandaient en même temps : « S'il ne leur était pas permis de tuer les faux frères qui les dénonçaient aux Ca'.hoiiques, à cause que, n'ayant point de juridictiou parmi eux, il ne leur restait que cette voie pour les réprimer; si les lois humaines et civiles, par lesquelles le monde se gouvernait, étaient bonnes, vu que l'Ecriture a dit que les los des hommes sont vaines; si les ecclésiastiques pouvaient recevoir des donations et avoir quelque chose en propre; s'il était permis de jurer; si la distinction qu'ils faisaient du péché originel, véniel et mortel était recevable; si tous les enfants, de quelque nation qu'ils soient, sont sauvés par les mérites de Jésus- Christ, et si les adultes n'ayant pas la loi
(t 170) Giui. , ïbtd., c. S.
(I ;7.) Ann., décati. 2, ann. I 506 ; HçjiteH».
550, a pas S94 ad
PART. X. 1 111.01.. POLEMIQUE, - II. HISTOIRE DES VARIATIONS
peuvent l'être en quelque religion que re s>oii ; quel - sont-les préceptes judiciaires 1 1 cérémonieux Me In lui de Moïse, s'ils ont éié abolis par Jésus-Christ, et quels sont les livres canoniques. » Après toutes ces demandes, qui confirment si clairement tout ce que nous avons dit du dogme vaudois, et de l'ignorance brutale où étaient enfin tombés ies hérétiques, leur député parle en ces tenues : « Rien ne nous a tant troublés, faibles et imbéciles que nous sommes, que co que j'ai lu dans Luther sur le libre arbitre et la prédestination; car nous croyions que tous les hommes avaient naturellement quelque force ou quelque vertu, laquelle pouvait quelque chose étant excitée de Dieu, conformément à cette parole : Je suis à la porte, et je frappe; et que celui qui n'ouvrait pas recevait selon ses œuvres ; mais si la chose n'est pas ainsi, je ne vois plus, comme dit Erasme, à quoi servent les préceptes. Pour la prédestination, nous croyions que Dieu avait prévu de toute éternité ceux qui devaient ôtre sauvés ou réprouvés, qu'il avait fait tous les hommes pour ôtre sauvés, et que les réprouvés devenaient tels par leur faute; mais si tout arrive par nécessité, comme dit Luther, et que les prédestinés ne puissent pas devenir réprouvés, et au contraire, pourquoi tant de prédications et tant d'écritures, puisqu'il n'en sera ni pis ni mieux, et que tout arrive par nécessité? » Quelque ignorance qui paraisse dans tout ce discours, on voit que ces malheureux, avec leur esprit grossier, disaient luieux que ceux qu'ils choisissaient pour réformateurs; et voilà, si Dieu le permet, ceux qu'on nous donne pour les restes et pour la ressource du christianisme.
On ne trouve ici rien de ] arliculier sur l'Eucharistie; ce qui fait croire que la conférence n'est [ias rapportée en son entier, et il n'est pas malaisé d'en deviner la raison. C'est, en un mot, que sur ce point comme on a pu voir, étaient plus papistes que ne voulaient les zwinglienset lesluthéliens. Au reste, ce député ne parle à OEcolampade d'aucune Confession de foi dont on usât parmi eux : nous avons aussi déjà vu que Bèze n'en rapporte aucune que celle que les vaudois firent en 1541, si long-temps après Luther et Calvin ; ce qui fait voir manifestement que les Confessions de foi qu'on nous produit comme étant des anciens vaudois, ne peuvent être que très-modernes, ainsi que nous le dirons bientôt.
Après toutes ces conférences avec ceux de Strasbourg et de Bâle, en 1536, Genève fut consultée par les vaudois ses voisins, et c'est alors que commença leur société avec les calvinistes, par les instructions de Face!, ministre de Genève. Mais il ne faut qu'entendre parler des calvinistes eux-mêmes, pour voir combien les vaudois étaient éloignés de leur Réforme. Crespin, dans
I" Histoire des martyrs (1472), dit que « ceux d'Angrogne, par longue succession et comme de père en Bis, avaient suivi quelque pureli de doctrine. » Mais, pour montrer combien à leur gré cette pureté de doctrine était légère, il dit en un autre endroit où il parle des vaudois de Mérindol : « Que si pku dk
VRAIE LUMIÈRE QU'ILS AVAIENT, ils tâchaient
de l'allumer davantage de jour en jour, à envoyer çà et là, voire jusque bien loin, où ils oyaient dire qu'il s'élevait quelque rayon de lumière (1473). » Et ailleurs il convient encore « que leurs ministres, qui les enseignaient secrètement, ne le faisaient pas avec telle pureté qu'il le fallait ; car d'autant que l'ignorance s'était débordée par toute la terre, et que Dieu avait à bon droit laissé errer les hommes comme bêtes brutes, ce n'est point merveille si ces pauvres gens n'avaient pointladoctrine si pure qu'ils ont eue depuis, et l'ont encore (dus aujourd'hui que jamais (1474). » Ces dernières paroles font sentir la peine qu'ont eue les calvinistes, depuis 1536, à conduire les vaudois où ils voulaient ; et enfin il n'est que trop clair que depuis ce temps il ne faut plus regarder cette secte comme attachée à sa doctrine ancienne, mais comme réformée par les calvinistes.
Bèze fait assez entendre la même chose, quoique avec un peu plus de précaution, lorsqu'il avoue dans ses Portraits, « que la pureié de la doctrine s'était aucunement abâtardie par les vaudois (1475). » Et dans son Histoire, « que par succession de temps ils avaient aucunement décliné de la piété et de la doctrine (1476). » Il parie plus franchement dans la suite, puisqu'il confesse que « par longue succession de temps, la pureté de la doctrine s'était grandement abâtardie entre leurs ministres; » en sorte qu'ils reconnurent, par le ministère d'OEcolampade, de Bucer et autres, comme peu à peu la pureté de la doctrine n'était demeu rée entre eux, et donnèrent ordre, envoyant vers leurs frères en Calabre, que tout fût remis en meilleur état. »
Ces frères de Calabre étaient, comme eux, des fugitifs qui, selon les maximes de la secte, tenaient leurs assemblées, au rapport de Gilles, < le plus couvertement qu'il leur était possible, et dissimulaient plusieurs choses contre leur volonté (1477). » On doit entendre maintenant ce que ce ministre nous cache sous ces mots : c'est que ces vaudois de Calabre, à l'exemple de tous les autres, faisaient tout l'exercice de bons Catholiques; et je vous laisse à penser s'ils eussent pu s'en exempter en ce pays-là, après ce que l'on a vu de la dissimulai ion des vallées de Pragelas et d'Angrogne. En effet, Gilles nous raconte que ces Calabrais, persuadés à la fin de se retirer des assemblées ecclésiastiques, et n'ayant pu se résoudre, comme ce ministre le leur conseillait, àqnit-
(i!7-2) CnESP.,flis/. des mari., en 1556, fol. III (1475) Kn I5i3. fol. 155.
fUîiJ Lu I5GI, fui. 51-2.
(1175) Liv. î, pag. 23, 1550.
( 1 470) Ibid., pag. 55, 56 , 154}.
(4477) Gill., c. 3 et -29.
quitter un si beau pays, furentbientôt abolis. Ainsi finirent les vaudois. Comme ils n'a- « vaient subsisté qu'en se cachant, ils tom- ! bèrent aussitôt qu'ils prirent la résolution de se découvrir ; car ce qui resta depuis sous le nom de vaudois n'était plus, comme il paraît, que des calvinistes, que Farel et les autres ministres de Genève avaient formés a leur mode : de sorte que ces vaudois, dont ils font leurs prédécesseurs et leurs ancêtres, à vrai dire ne sont que les successeurs, et de nouveaux sectateurs qu'ils ont attirés à leur croyance.
Mais après tout, de quel secours sont aux calvinistes ces vaudois dont ils veulent s'autoriser? 11 est constant, par cette histoire, que Valdo et ses disciples sont tous de simples laïques, qui sans ordre et sans mission se sont ingérés de prêcher, et dans la suite d'administrer les sacrements. Ils se sont séparés de l'Eglise, sur une erreur manifeste et détestée par les protestants autant que par les Catholiques, qui est celle du donatisme; encore ce* donatisme des vaudois est-il sans comparaison plus mauvais que l'ancien donatisme de l'Afrique, si puissamment réfuté par saint Augustin. Ces donalistes d'Afrique disaient, à la vérité, qu'il fallait être saint pour administrer valide ment les sacrements; mais ils n'étaient pas venus à cet excès des vaudois, de donner l'administration des sacrements aux saints laïques comme aux saints prêtres. Si les donatistes d'Afrique prétendirent que les évoques et les prêtres catholiques étaient déchus de leur ministère par leurs crimes, ils les accusaient du moins de crimes etfectivement réprouvés par la loi de Dieu. Mais nos nouveaux donatisles se séparent de tout le clergé catholique, et le prétende;.! déchu de son ordre, à cause qu'il ne gardait pas leur prétendue pauvreté apostolique, qui, tout au plus, n'était qu'un conseil ; car voilà l'origine de la secte, et ce que nous y avons vu tant qu'elle a subsisté dans sa première croyance. Qui ne voit donc qu'une telle série n'est au fond qu'une hypocrisie qui nous vante sa pauvreté avec ses autres vertus, et fait dépendre les sacrements non de l'efficace que leur a donnée Jésus-Christ, mais du mérite des hommes? Et enfin ces nouveaux docteurs, dont les calvinistes prennent leur suite, d'où venaient-ils eux-mêmes, et qui les avait envoyés? Embarrassés de cette demande, aussi bien que les protestants, comme eux ils se cherchaient des prédécesseurs, et voici la fable dont ils se payaient : et on leur disait que du temps de saint Sylvestre, lorsque Constantin donna du bien aux Eglises, « un des compagnons de ce Pape n'y voulut pas consentir, et se retira de sa communion en demeurant avec ceux qui le suivirent dans la voie delà pauvreté; qu'alors donc l'Eglise avait défailli dans Sylvestre et ses
adhérents, et Iqu'elle était demeurée parmi eux (1178). » Qu'on ne dise point que c'est ici une calomnie des ennemis des vaudois; car nous avons vu que les auteurs qui le rapportent unanimement n'avaient point eu dessein de les calomnier. La fable durait encore du temps de Séyssel. On disait encore au vulgaire, que « cette secte avait pris son commencement d'un certain Léon, homme très-religieux, du temps de Constantin le Grand, qui, détestant l'avarice de Sylvestre et l'excessive largesse de Constantin, aima mieux suivre la pauvreté et la simplicité de la foi, que d'être avec Sylvestre souillé d'un gras et riche bénéfice; auquel se seraient joints tous ceux qui sentaient bien de la foi (1179). » On avait persuadé à ces ignorants que c'était de ce faux Léon que la secte des léonistes avait pris son nom et sa naissance. Les Chrétiens veulent voir une suite dans leur doctrine et dans leur Eglise. Les protestants se renomment des vaudois, les vaudois de leur prétendu compagnon de saint Silvestre, et l'un et l'autre sont également fabuleux.
Ce qu'il y a de véritable dans l'origine des vaudois est qu'ils tirèrent le motif de leur séparation de la dotation des Eglises et «les ecclésiastiques, contraire à la pauvreté qu'ils prétendaient que Jésus-Christ exige de ses ministres. Mais comme cette origine est absurde, et que d'ailleurs elle n'accommode pas les protestants, on a vu ce que Paul Perrin en a raconté dans son Histoire des vaudois. Il nous a fait de Valdo un des hommes des plus courageux pour s'opposer à la présence réelle en l'an 1160(1480). Mais produit-il quelque auteur qui confirme ce qu'il en a dit? il n'en produit pas un seul : ni Aubertin , ni la Roque, ni Cappel, ni enfin aucun protestant ou d'Allemagne ou de France, n'ont produit ni ne produiront jamais aucun auteur, ni du temps, ni des siècles suivants, trois a quatre cents ans durant, qui ait donné aux vaudois l'origine que cet historien pose pour fondement de son histoire. Les Catholiques, qui ont tant écrit ce que Bérenger et les autres ont dit contre la présence réelle, ont-ils du moins nommé Valdo parmi ceux qui s'y sont oppos s? pas un seul n'y a pensé. Nous avons vu qu'ils ont dit tout autre chose de Valdo. Mais pourquoi l'auraient-ils épargné seul? Quoi ! cet homme qu'on nous a fait si courageux à s'opposer au torrent, cachait-il tellement sa doctrine que personne ne se soit jamais aperçu qu'il ait combattu un article de cette importance? Où Valdo était-il si redoutable, qu'aucun Catholique n'osât l'accuser de cette erreur en l'accusant de tant d'autres? Un historien, qui commence par un fait de cette nature, et qui le pose pour fondement de son histoire, de quelle créance est-il digne? Cependant Paul Perrin est écouté comme un oracle dans !e calvinisme,
(1-178) Uen.c. 4, 5, Puirol. t. CGlV, édit. Migne; Ptlicd., c. i, pag. 779; Fragm. l'ylicd., 815, 810, eic.
(1 179) Sf.tss., fol. o.
(I ISO; H iit. des Vuuiois.
PART. X. TI1E0L. POLEMIQUE. 11. HISTOIRE DES VARIATIONS
la ni on j croit nisérafcnt ce gui favorise les préjugés de la secte.
M. us au défaut des ailleurs connus, Perrin produit, pour toutes prouves, quelques
vieux livres des vuudois écrits à la main, qu'il prétend avoir recouvrés; entre autres un volume où était» un livre de l'Antéchrist eu date d'onze cent vingt, et en ce même Volume plusieurs sermons îles barbes vaurtois (1481). » Mais il est déjà l>ien certain qu'il u"v avait ni vaudois ni barbes en l'an 1120, puisque Valdo, selon l'errin même, n'est venu qu'en 1160. Ce mol de barbes n'est connu, parmi les vaudois, pour signifier leurs docteurs, que plusieurs siècles après, et tout à l'ait dans les derniers temps. Ainsi, on ne peut l'aire passer tous ces discours pour eue do 1120. Perrin se réduit aussi ù conserver cette date au seul discours sur l'Antéchrist, qu'il espère, parce moyen, pouvoir attribuer à Pierre de Bruis, qui vivait environ en ce temps-là, ou à quelqu'un do ses disciples. Mais la date étant à la tète, semble devoir être commune; et par conséquent très-fausse pour le premier, comme elle l'est visiblement pour les autres. Et d'ailleurs ce traité sur l'Antéchrist, qu'on prétend être de 1120, n'est point d'un autre langage que les deux autres pièces des barbes que Perrin a citées; et ce langage est trèsmoderne, tort peu différent du provençal que nous connaissons. Non-seulement "le langage de Villehardouin, qui a écrit cent ans après Pierre de Bruis, mais encore celui des auteurs qui ont suivi Villehardouin, est plus ancien et plus obscur que celui que l'on veut dater de l'an 1120; si bien qu'on ne peut se iuoquer du monde d'une façon plus grossière, qu'en nous donnant ces discours comme fort anciens.
Cependant, sur cette seule date de 1120 mise, on ne sait par qui, ni en quel temps, dans ce volume vaudois, que personne ne connaît, nos calvinistes ont cité ce livre de l'Antéchrist comme étant indubitablement de quelque disciple de Pierre de Bruis, ou de lui-môme (1482). Les mômes auteurs citent hardiment quelques discours que Perrin a cousus à celui sur l'Antéchrist comme étant de la môme date de 1120, quoique dans un de ses discours où il est traité du purgatoire on cite un livre que saint Augustin a intitulé, des Milparlcments (1483), c.eslà-dire des mille paroles : comme si saint Augustin avait l'ait un livre de ce titre; ce qui ne se peut rapporter qu'à une compilation composée au xni" siècle, qui a pour titre Milleloquium sancti Auyustini, que l'ignorant auteur de ce traité du purgatoire a pris pour un ouvrage de ce Père. Au surplus, nous pourrions parler de l'âge de ces livres des vaudois, et des altérations qu'on
(1481) Ilisl. des vaudois, liv. i, c. 7, p.ig. 57; Uist. des vaudois et albigeois, pari, il, liv. ut, c- I, yug. 553.
(1182) Aub., pag. 962; La Roq., Uisi. deFEuck., |>;ig. 451, 450.
(1485) Perr., Uht. des vaud., part. 111, liv. m, e. 2, pag. 505.
Œuvres compl. de Bossuet VIII,
y pourrait avoir faites, si on nous avait indiqué quelque bibliothèque connue où on les nul VOir. Jusqu'à ce qu'on ait donné au public celte instruction nécessaire, nous ne pouvons que nous étonner de ce qu'on nous produit comme authentiques des livres qui n'ont été vus que de Perrin seul; puisque ni Aubertiu ni la Roque ne les citent que sur sa foi, sans nous dire seulement qu'ils les aient jamais maniés. Ce Perrin, qui nous les vante seul, n'y observe aucune des marques par lesquelles on peut établir la date d'un volume, ou en prouver l'antiquité, et il nous dit seulement que ce sont de vieuxlivres des vaudois (1484); ce qui, en gros, peut convenir aux plus modernes gothiques, et à des volumes de cent à six vingts ans. Il y a donc tout sujet de croire que ces livres, dont on nous fait voir ce qu'on veut sans aucune preuve solide de leur date, ont été composés ou altérés par ces varudois réformés de la façon de Farel et de ses confrères.
Quant à la Confession de foi que Perrin a publiée, et que tous nos protestants nous allèguent comme une pièce authentique tles anciens vaudois, «elle est extraite, » dit-il (1485), « du livre .intitulé : Almanach spirituel, et des Mémoires de George Morel. » Pour YAlmanach spirituel, je ne sais qu'en dire, si ce n'est que ni Perrin, ni Léger môme, qui parle avec tant de soin des livres des vaudois, n'ont rien marqué de la date de celui-ci. Ils n'ont pas même pris la peine de nous dire s'il est manuscrit ou imprimé; et nous pouvons tenir pour certain qu'il est fort moderne, puisque ceux qui en veulent tirer avantage ne nous en ont pas marqué l'antiquité. Mais ce qui décide, c'est ce que rapporte Perrin : que cette confession de foi est extraite des Mémoires de George Morel. Or il paraît, par Perrin môme, que George Morel fut celui qui, environ l'an 1530, tant d'années après la Réforme, alla conférer avec OEcolampade et Bucer, des moyens de s'y unir (i486) : ce qui nous l'ait assez voir que cette Confession de foi, non plus que les autres que Perrin produit, n'est pas des anciens vaudois, mais des vaudois réformés à la mode des protestants.
Aussi avons-nous déjà lemarqué qu'il ne fut fait nulle mention de confession de foi des vaudois dans la conférence de 1530 des mômes vaudois avec OEcolampade (1487).
Nous pouvons même assurer qu'ils ne firent de confession de foi que longtemps après ; puisque Bèze, si soigneux de rechercher et de faire valoir les actes de ces hérétiques, ne parle, comme on a vu (1488), d'aucune confession de foi qu'il en eût connue qu'en 1541. Quoi qu'il en soit, avant la réforme de Luther et de Calvin, on n'avait jamais entendu parler de confession de foi
(1484) Uist. des vaud., liv. i, c. 7, pag. 56.
(1485) Ibid., c. 12, pag. 79.
(i486) Lettre d>OE^■olumpad^ ; Perr., Ilisl. des vaudois c. 0, pag. 46 ; c. 7, pag. 59.
(1487) Ci-iless. col. 740.
(1488) Ci-dess. col. 691.
OEITVRES COMPLETES DP. BOSSUET.
des vaudois. béysse), que la vigilance pastorale et l'obligation do sa charge engageait dans ces derniers temps, c'est àiiiie en 1516 et en 1517. à une
recherche si exacte de tout ce qui regardait celte sec!e, no nous dit pas un seul mot de confession de foi (1489), p'esl-à-dire qu'il n'en avait rien appris, ni par un examen juridique, ni de ceux qui.se convertissant entre ses mains avec tant de marques de sincérité, lui découvraient avec larmes et componction tout le secret de la secie. lis n'avaient donc point encore alors de confession de foi : il fallait apprendre reur doctrine par leurs interrogatoires, comme on a vu; mais de confession (Je foi, ni d'aucun écrit des vaudois, on n'en trouve pas un mot dans les auteurs qui les ont le mieux connus. An contraire, les frères de Bohême, secte dont nous parlerons bientôt, et à laquelle les vaudois ont souvent tenté de s'unir et devante! après Luther, nous apprennent qu'ils n'écrivaient rien. « Ils n'avaient jamaiseu,» disaient-ils [1490), « d'église connueen Bohème; et nos gens ne savaient rien de leur doctrine, parce qu'ils îi'en avaient jamais publié aucun écrit dont nous soyons assurés. » Et dans un autre endroit : « Ils ne voulaient point qu'il y eût aucun témoignage public de leur doctrine ^1491). » Que si l'on veut dire qu'ils ne laissaient pas d'avoir entre eux quelques écrits et quelques confessions de foi, ils les eus sent donnés aux frères avec lesquels voulaient s'unir. Mais les frères déclarent qu'ils n'en ont rien su que par quelques articles de Mérindol , « lesquels, » disent-ils (1492), «il se pourrait faire qu'on aurait polis de notre temps. » C'est ce qu'écrit un savant ministre de ces Bohémiens longtemps après la réforme de Luther et de Calvin. Il aurait parlé plus conséquemment si, au lieu de dire qu'on a poli ces articles depuis la Réforme, il avait dit qu'on les a fabriqués. Mais c'est qu'on voulait, dans le parti, donner quelque air d'antiquité aux articles des vaudois; et ce ministre ne voulait pas tout à fait révéler ce secret de la secte. Quoi qu'il en soit, il en dit assez pour nous l'aire entendre ce qu'il faut croire des confessions de foi qu'on produisait de son temps sous le nom des vaudois; et on voit bien qu'ils ne savaient guère la doctrine des protestants, avant que les protestants les en eussent instruits. A peine savaient-ils eux-mêm s ce qu'i I s croyaient, et ils ne s'en ex pliquaienl que confusément avec leurs meilleurs amis; loin d'avoir des confessions de loi toutes formées, comme Pétrin a voulu nous le faire accroire. Et néanmoins nous reconnaissons même dans ces pièces de Perrin quelque trace de l'ancien génie vaudois, qui continue ce que n-jQs eu avons dit. Par exemple, dans le IÀ-
vrt de l'Antéchrist il est dit que « les empereurs et les rois, estimant que l'Antéchrist était semblable à la vraie et sainte mère Eglise, l'ont aimé et l'ont doté contre le commandement de Dieu (1493J ; » ce qui revient à l'opinion vaudoise, de croire défendu aux clercs d'avoiraucun bien : erreur, comme on a vu, qui fit le premier fondement de leur séparation. Ce qui est porié dans le catéchisme, qu'on reconnaît les ministres « parle vrai sens de la foi, et par la saine doctrine, et par la vie de bon exemple 149 V), » etc., revient encore à l'erreur q ii faisait croire aux vaudois que les minisires de mauvaise vie étaient déchus du ministère, et perdaient l'administntion des sacrements. C'est pourquoi il est dit encore dansleiirrc tle l'Antéchrist, qu'une de ses œuvres est « d'attribuer la réformalion du Saint-Esprit à la foi morte extérieurement, et de baptiser les enfants en celle foi, en enseignant que par cette foi ces enfants reçoivent de lui le baptême et la régénération (1495) : » paroles par où l'on exige la loi vivante dans les ministres du baptême comme une chose nécessaire pour la régénération de l'enfant; et le contraire est rangé parmi les œuvres de l'Antéchrist. Ainsi, lorsqu'ils composaient ces nouvelles Confessions de foi agréables à la Réforme où ils avaient dessein d'entrer, on ne pouvait les empêcher d'y couler tonjours quelque chose qui ressentait l'ancien N levain : et sans perdre le temps davantage dans celle recherche, c'est assez qu'on ait vu dans ces ouvrages des vaudois les deux erreurs qui ont fait le fondement de leur séparation.
Telle est l'histoire des albigeois et des vaudois, selon qu'elle est rapportée par les auteurs du temps. Nos réformés, qui n'y trouvent rien de favorable à leurs prétentions, ont voulu se laisser tromper par le plus grossier de tous les artifices. Plusieurs auteurs catholiquesqui ont écrit en ce siècle, ou sur la fin du siècle précédent, n'ont pas assez distingué les vaudois d'avec les albigeois, et ont donné aux uns et aux autres le nom commun de vaudois. Quelle qu'ait été la cause de leur erreur, nos protestants sont trop habiles critiques pour vouloir qu-e l'on en cioie ou Mariana, ou Gretser, ou même M. de Thou, et quelques autres modernes, au préjudice des anciens auteurs-: qui tous unanimement, comme on a vu, ont distingué ces deux sectes. Cependant, sur une erreur si grossière, les protestants, après avoir pris pour chose avouée que les albigeois et les vaudois n'étaient qu'une même secte, ont conclu que les albigeois n'avaient été traités de manichéens que par calomnie; puisque, selon les anciens auteurs, les vaudois sont exeœots de cette tache.
tt-Wtn Slisv, fol. 5 ei se*.
ili'JOi Esrom. Rvdig., Ue finir. oHli. He.id. cum Uhi. C.uin., iti-25. pâg. 147, 148. (I49l> Prœf. Conf. fui. (ratr. Boltem., an
tl'iJ., \~Z.
(11U2) Rid., ibid., 117, 148.
(1493) Hist. <le$ vaudois, pari, m,
1 1491] Ibid., liv. i. pag. IS7.
il iil.Si Ibid., Ii \. m, pag. 267.
liv. III, C. t,
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