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LIVRE XIII

Doctrine sur l'Antéchrist et variations sur cette matière depuis Luther jusqu'à nous.

SOMMAIRE. — Variations ries protestants sur l'Antéchrist. — Vaines prédictions de Luther. — Evasion

de Calvin. — Ce que Luther avait établi sur celte doctrine est contredit par Mélanchllion. — Nouvel article de foi ajouté à la confession dans le synode de Gap. — Fondement visiblement (aux de ce dé» cret. — Cette doctrine méprisée dans la Réforme. — Absurdités , contrariétés et impiétés de la nouvelle interprétation des prophéties, proposée par Joseph Mède, et soutenue par le ministre Jurieu. —

Les plus saints docteurs de l'Eglise mis au rang des blaspbéinaieurs et des idolâtres.

Les disputes d'Arminius mettaient en feu si lente à ranger parmi ce grand nombre

toutes les Provinces-Unies, et il serait temps d'antechrists qu'elle a introduits, saint Inno-

d'en parler : mais comme ces questions et cent, saint Léon, saint Grégoire et les autres

les décisions dont elles furent suivies sont Papes, dont les Épîtres nous font voir à tou-

d'une discussion plus particulière, avant tes les pages l'exercice de cette supériorité,

que de m'y engager, il faut rapporter un Au reste, quand Luther exagéra tant celle

fameux décret du synode de Gap, dont j'ai nouvelle doctrine de la papauté antichré-

différé le récit pour ne point interrompre tienne, il le lit avec cet air de prophète

l'atfaire de Piscator. que nous avons remarqué. 'Nous avons vu

Ce fut donc dans ce synode, et en 1603, de quel ton il avait prédit que la puissance qu'on fit un nouveau décret pour déclarer pontiticaleallaitètre ai.éantie (1653), et comle Pape Antéchrist. On jugea ce décret de me sa prédication était ce souffle de Jésustelle importance, qu'on en composa un nou- Christ par lequel l'homme de péché allait vel article de foi qui devait être le 31*; et on tomber, sans armes, sans violence, sans quaului donnait place après le 30e, parce que c'é- Ire que lui s'en mêlât ; tant il était ébloui et tait là qu'il était oit que tous vrais pasteurs enivré de l'effet inespéré de son éloquence, sont égaux : de sorte que ce qui fait dans le Toute la Réforme attendait un prompt accom- Pape le caractère d'Antéchrist, c'est qu'il se plissement de cette nouvelle prophétie. dit supérieur des autres évoques. S'il est Comme on vit que le Pape subsistait touainsi, il y a longtemps que l'Antéchrist rè- jours (car bien d'autres que Luther se brigne; et je ne sais pourquoi la Réforme à été seront contre cette pierre), et que la pui-sanc-.-

(1G55) Ci-dessus, liv. i, p. 22.

SOI PART. X. TI1EOL. POLEMIQUE. — II. HISTOIRE DES VARIATIONS. f:0d

pontificale, loin de tomber par lé soufllc de tons les Papes depuis faint Léou, qui sonl ce faux prophète, se soutenait contre In con- cet /tomme de péché, ce méchant i 1 cet Antejurntion de tant de princes soulevés, on sorte christ : encore qu'ils aient converti au chrisque l'attachement du peuple de Dien pour lianisme l'Angleterre, l'Allemagne, la Suède, cette autorité sainte, qui fait le lien de son le Danemarck, la Hollande : si bien que unité, redoublait plutôt qu'il ne s'alfaiblis- tous ces pays, en embrassant la Réforme, ont sait par ta ut de révoltes; on se moqua de reconnu publiquement qu'ils avaient recule l'illusion îles prophéties de Luther et de >a christianisme de l'Antéchrist môme. folle crédulité de ceux qui les avaient prises Qui pourrait i< i raconter les mystères que pour des oracles célestes. Calvin y trouva nos réformés ont trouvés dans {''Apocalypse, pourtant une excuse ; et il dit à quelqu'un et 1rs prodiges trompeurs de la bête, qui qui s'en moquait que, « si le corps de la pa- font les miracles que Rome aitribue aux 1 auté subsistait encore, l'esprit et la vie on saints et à leurs reliques; afin que saint Auétaient sortis : de manière que ce n'était gustin et saint Chrysoslome, et saint Amollis qu'un corps mort (1654). » Ainsi on broise et les autres Pères, dont on convient hasarde une prophétie; ut quand l'événe- qu'ils ont annoncé de pareils miracles d'un nient n'y répond pas, on en sort par un tour consentement unanime, soient des précurë'e.sprit. seurs de l'Antéchrist? Que dirai-je du carac-

Maïs on nous dilavec unaîr sérieux, que tère que la hôte imprime sur le front, qui

c'est une prophétie non pas de Luther, mais vent dire le signe même de la (roi* dô

de l'Ecriture, et qu'on la voit avec évidence Jésus-Christ, et le saint chrême dont on s,'

(car il le faut bien, puisque c'est un article sert pour l'y imprimer, afin que saint Cy-

de foi) dans saint Paul et dans Daniel. Pour | rien, et tous les autres évoques devant et

ce qui est de l' Apocalypse, il ne plaisait pas après, qui, constamment, comme on en de-

à Luther d'employer ce livre, ni de le rece- meure d'accord, ont appliqué ce carautère,

voir dans son canon. Mais pour saint Paul, soient des antechrists, et les fidèles, qui

qu'y avait-il de plus évident, puisque le Pane l'ont porté dès l'origine du christianisme,

est assis dans le temple àe Dieu? [Il Thés, n, *.) marqués à la marque de la bête; et le signé

(Ï655)? Dans l'Eglise, dit Luther, c'est-à-dire, du Fils de l'Homme, le sceau de son adver-

sans difficulté, dans lavraieEglise,dansle vrai saire? On se lasse de raconter ces impiétés:

temple de Dieu; n'yayantdans l'Ecriture au- et je crois, pour moi, que ce sont ces imper-

eun exemple qu'on appelle de ce nom un tinences et ces profanations du saint livre

temple d'idoles : de sorte que le premier pas de l'Apocalypse, qu'on voyait croître sans

qu'il faut faire pour entendre que le Pape On dans la nouvelle Réforme, qui firent que

est l'Antéchrist, est de reconnaître pour la les ministres eux-mêmes, las de les enten-

vraie Eglise celle dans laquelle il préside, dre, résolurent, dans le synode national de

La suite n'est pas moins claire. Qui ne voit Saumur, que >< nul pasteur n'entreprendrait

que le Pape se montre comme un Dieu en s'é- l'exposition de Y Apocalypse sans ie conseil

levant au-dessus de tout ce qu'on adore, prin- du synode provincial (1656). »

cipalement clans ce sacrifice tant condamné Or, encore que les ministres n'aient cessé

par nos réformés; où, jour se montrer d'animer le peuple par c°s idées odieuses

Dieu, le Pape confesse ses péchés avec tout d'antichristianisme; jamais on n'avait osé

le peuple, et s'élève au-dessus de tout, en les faire paraître dans les confessions de

priant et tous les saints et tous ses frères de foi, quelque envenimées qu'elles fussent

demander pardon pour lui, déclarant aussi toutes contre le Pape. Le seul Luther avait

dans la suite, et dans la partie la plus sainte inséré, parmi les articles de Smalkalde, un

de ce sacrifice, qu'il espère ce pardon, non long article de Ja papauté, qui ressemble

par ses mérites, mais par bonté et par grâce, plus à une oulrageuse déclamation qu'à un

<i« nom de Jésus-Christ Noire-Seigneur'/ An- article dogmatique, et il y avait inséré cette

'.echrist de nouvelle forme qui oblige tous doctrine (1657) : mais nul autre n'avait suivi

ses adhérents à mettre leur espérance en Je- cet exemple. Bien plus, basque Luther

sus-Christ, et qui, pour avoir toujours été proposa l'article, Mélanchtbon refusa de

le plus ferme défenseur de sa divinité, est Je souscrire (1638); et nous lui avons vu

mis par les sociniens à la tète de tous les dire, du commun consentement de tout le

antechrists comme le plus grand de tous, et parti, que la supériorité du Pape était un si

le plus incompatible avec leur doctrine. grand bien pour l'Eglise, qu'il la faudrait

Mais encore, si un tel songe mérite qu'on établir si elle n'était pas établie (1659) : ce-

s'y applique, lequel est-ce de tous les Papes pendant, c'est précisément dans cette supé-

qùi est ce méchant et cet homme de péché riorité que nos réformés reconnurent le ca-

niarqué par saint Paul? On ne voit, dans ractère de l'Antéchrist dans le synode de

l'Ecriture, de semblables expressions que Cap en 1603.

pour caractériser quelque personne parti- On y disait que l'évêque de Rome prétenculière. N'importe, c'est tous les Papes, dait domination sur toutes les Eglises et passives saint Grégoire, comme on disait au- (cars, et se nommait Dieu. En que! endroit? trefois; et comme ou le dit à présent, c'est dans quel concile? dans quelle profession

(1034) Grand, ad Yen. presbyl., Opusc, [>. 351. il657) Ci-dessus, liv. îv.

(1655) Ci-dessus, liv. ni. (1658) Und.

(ICôC) Sijn. de Saumur, tLOfi. (.1059) Liv. v.

OEUVRES COMPLETES DE BOSSl'ET.

SOS

de foi? C'est ce qu'il fallait marquer, puisque» c'était le fondement du décret. Mais on n'a osé; car on aurait vu qu'il n'y avait a produire que quelque impertinent glossateur, • lui disait que d'une certaine manière, el au sens que Dieu dit aux juges : Vous êtes des dieux, le Pape pouvait être appelé Dieu. Grotius s'était moqué de cette objection de son parti, en demandant, depuis quand on .: prenait pour dogme reçu les hyperboles de quelques flatteurs. Je suis bien aise de dire cpie le reproche qu'on fait au Pape de se nommer IHcu n'a point d'autre fondement. Sur ce fondement, on décide « qu'il est proprement l'Antéchrist, el le fils de perdition marqué dans la parole de Dieu, et la bête vêtue d'éearlate, que le Seigneur déconfira, comme il l'a promis, et comme il commençait déjà; b et voilà ce qui devait composer le trente-unième article de foi des prétendus réformés de France, selon le décret de Gap, chapitre De la confession de foi. Ce nouvel article avait pour titre : Article omis. Le synode de la Rochelle ordonna, en 1607, que cet article de Gap, « comme très-véritable et conforme à ce qui était prédit dans l'Ecriture, et que nous voyons en nos jours, clairement accompli, serait imprimé esexemplaires de la Confession de foi qui seraient mis de nouveau sous la presse. i> Mais on jugea de dangereuse conséquence de permettre à une religion tolérée à certaine condition, et sous une certaine confession de foi, d'en multiplier les articles comme il plairait à ses ministres; et on empêcha l'effet de ce décret du synode.

On demandera peut être par quel esprit on s'était porté à celte nouveauté. Le synode même de Gap nous en découvre le secrel. Nous y lisons ces paroles dans le chapitre de la discipline : « Sur ce que plusieurs sont inquiétés pour avoir nommé le Pape Antéchrist, la compagnie proteste que c'est la créance et confession commune de nols tous, » par malheur omise pourtant dans toutes les éditions précédentes, «et que c'est un fondement de notre séparation de l'Eglise romaine, fortement tiré de l'Ecriture et scellé par le sang de tant de martyrs. » Malheureux martyrs, qui versent leur sang pour un dogme profondément oublié dans toutes les confessions de loi 1 Mais il est vrai que depuis peu il est devenu le plus important de tous, et le sujet le plus essentiel de la rupture.

Ecoutons ici un auteur, qui seul fait plus de bruit dans tout son parti que tous les autres ensemble; et à qui il semble qu'on ait remis la défense de la cause, puisqu'on ne voit plus que lui sur les rangs. Voici ce qu'il dit dans ce fameux livre intitulé : L'accomplissement des prophéties. Il se plaint, avant toutes choses , « que cette controverse de l'Antéchrist ait langui depuis un siècle. On l'a malheureusement abandonnée

par politique, et pour obéir aux princes papistes. Si on avait perpétuellement mis devant les yeux des réformés celte grande el importante vérité, que le papisme est l'antichristianisme, ils ne seraient pas tombés dans le relâchement où on les voit aujourd'hui. Mais il y avait si longtemps qu'ils n'avaient ouï dire cela, qu'ils l'avaient oublié (1660). » C'est donc ici un des fondements de la Réforme : et cependant, poursuit cet auteur, il est arrive, par un aveuglement manifeste, « qu'on se soit uniquement attaché à des controverses qui ne sont que des accessoires; et qu'on ait négligé celle-ci, que le papisme est l'empire antichrétien (1661). » Plus il s'attache à cette matière, plus son imagination s'échauffe. « Selon moi, conlinue-t-il, c'est une vérité si capitale, que sans elle on ne saurait être vrai chrétien. » Et ailleurs : « Franchement, » dit-il (1662), «. je regarde si fort cela comme un article de foi des vrais Chrétiens, que je ne saurais tenir pour bons Chrétiens ceux qui nient celte vérité, après que les événements et les travaux de tant de grands hommes l'ont mise dans une si grande évidence. » Voici un nouvel article fondamental, dont on ne s'était pas encore avisé, et qu'au contraire on avait malheureusement abandonné dans la Réforme : « car, » ajoutc-t-ii (1663), a cette controverse était si bien amortie que nos adversaires la croyaient morte, et ils s'imaginaient que nous avions renoncé à cette prétention, ET A CE FONDEMENT de tOUte IlOtl'e

Réforme. »

Il est vrai, pour moi, que depuis que je suis au monde je n'ai jamais trouvé, parmi nos prétendus réformés, aucun homme de bon sens qui fit fort sur cet article : de bonne foi, ils avaient honte d'un si grand excès; et ils étaient plus en peine de nous excuser les emportements de leurs gens qui avaient introduit au monde ce prodige, que nous ne l'étions à le combattre. Les habiles protestants nous déchargeaient de ce soin. On sait ce qu'a écrit, sur ce sujet, le savant Grotius, et combien clairement il a démontré que le Pape ne pouvait être l'Antéchrist (1664). Si l'autorité de Grotius ne paraît pas assez considérable à nos réformés, parce qu'en effet ce savant homme, en étudiant soigneusement les Ecritures et en lisant les anciens auteurs ecclésiastiques, s'est désabusé peu à peu des erreurs où il était né; le docteur Hammond, ce savant anglais, n'était pas suspect dans le parti : cependant il ne s'est pas moins attaché que Grotius à détruire les rêveries des protestants sur l'antichrislianisme imputé au Pape.

Ces auteurs, avec quelques autres, qu'il plaît à notre ministre d'appeler la honte et l'opprobre non-seulement de laRéfurme, mais encore du nom chrétien (1665), étaient entre les mains de tout le monde, et recevaient des louanges non-seulement des Catholi-

(U'GOi Aiis, mm. 1, p. 48.

(tU:il) Ibid., pag. -18 fl suiv.

(166-2; Ace. des proph., part, i, c. 16, p. 292.

(1663) .4t'!s,elc. ; Ibid., p. 49, 50.

(1664) .4i<is, p. 4 ; Ace, part, i, c. 10, p. 291. (1665; .4ns, p;igt> 4.

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