‹ Œuvres compl`etes de BossuetChapitre 197 sur 325 · II. HISTOIRE DES VARIATIONS · texte numérisé non relu

II. HISTOIRE DES VARIATIONS

è son âme, c'est-à-dire à la charité et à la

grâce de Dieu; c'est ce q i'il exprime assez, clairement par une histoire abrégée qu'il fait de l'Eglise. Il la commence par dire qu'elle se gâta après le nr siècle (1996): qu'on retienne cette date. Il passe par-dessus le iV siècle, sans l'approuver ni le blâmer: « Mais,;» poursuit-il, «dans le v', levf, le vu" et le viir, l'Eglise adopta des divinités d'un socond ordre, adora les reliques, se lit des images, et se prosterna devant elles .jusque dans les temples; et alors devenue malade, difforme, ulcéreuse, elle était néanmoins vivante : » de sorte que l'âme y était encore, et, ce qu'il est bon de remarquer, elle y était au milieu de l'idolâtrie.

11 continue en disant que « l'Eglise universelle s'est divisée en deux grandes parties, l'Eglise grecque et l'Eglise latine. L'Eglise grecque avant ce grand schisme é'ait déjà subdivisée en nestonens, en eutychiens, en melchites, et en plusieurs autres sectes ; l'Eglise latine, en papistes, vaudois, hussites, laboristes, luthériens, calvinistes et anabaptistes (1997) : » et il décide que « c'est une erreur de s'imaginer que tontes ces différentes parties aient absolument rompu avec Jésus-Christ, en rompant les unes avec les autres (1998). »

Qui ne rompt pas avec Jésus-Christ, ne rompt pas avec le salut et la vie; aussi compte-t-il ces sociétés parmi les sociétés vivantes. Les sociétés mortes, selon ce ministre, sont « celles qui ruinent le fondement, c'est-à-dire, la Trinité, l'Incarnation, la satisfaction de Jésus-Christ, et les autres articles semblables, mais il n'en est pas ainsi des Grecs, des Arméniens, des Cophtes, des Abyssins, des Russes, des papistes et des protestants. Toutes ces sociétés, dit-il (1999), ont formé l'Eglise, et Dieu y conserve ses vérités fondamentales. »

II ne sert de rien d'objecter qu'elles renversent ces vérités par des conséquences ti • rées en bonne forme de leurs principes; parce que, comme elles désavouent ces eoiw séquences, on ne doit pas, selon le ministre (2000), les leur imputer ; ce qui lui fait reconnaître les élus jusque chez les eutychiens qui confondaient les deux natures de Jésus-Christ, et parmi les nestoriens qui en divisaient la personne. « Il n'y a pas lieu de douter, » dit-il (2001), «que Dieu ne s'y conserve un résidu seion l'élection de la grâce; » et de peur qu'on ne s'imagine qu'il y ait plus de difficulté pour l'Eglise romaine que pour les autres, à cause qu'elle est, selon lui, le royaume de l'Antéchrist, il satisfait expressément à ce doute, en assurant qu'il s'est conservé des élus dans le rèijne de l'Antéchrist même (2002), et jusque dans le sein de Babylone.

M 998) Ibid., p. 6.

(1999) Ibid., p. ti7, 149.

(-2000) Ibid., |». 155.

(20(11) Préj., c. 1, p. 16,

(2(102) Ibid.

OFl'VRF.S COMPLETES DE BOSSEET.

fil?.

Le ministre !e prouve par ces paroles : Sortez de Babylone, mon peuple. ])"où il conclut que le peuple de Dieu, c'est-à-dire ses élus, y étaient donc. Mais, poursuit-il (2003), il n'y était pas comme ses élus sont, eu quelquefaçon, parmi les païens d'où on les tire; car Dieu n'appelle pas son peuple des gens qui sont en état de damnation ; par conséquent, hs élus qui se trouvent dans Babylone sont absolument hors de cet état, et eh état de grâce. « Il est, » dit-il, plus clair que le jour que Dieu, dans ces paroles : Sortez de Babylone, mon peuple, fait allusion aux Juifs de la captivité de Babylone, qui, constamment en cet état, ne cessèrent pas d'être Juif- et le peuple de Dieu. »

Ainsi, les Juifs spirituels et le vrai Israël de Dieu (Gai. vi, Iti), c'est-à dire, ses véritables enfants, se trouvent dans la communion romaine, et s'y trouveront jusqu'à la lu:; : uisqu'il est clair que cette sentence iSortez de Babylone, mon peuple (Apoc. xvm, i), se prononce même dans la chute et dans la désolation de cette Babylone mystique qu'on veut être l'Eglise romaine.

Pour expliquer comment on s'y sauve, le ministre distingue deux voies : la première, qu'il a prise de M. Claude, est la voie de séparation et de discernement, lorsqu'on est dans la communion d'une Église sans participer à ses erreurs et à ce qu'il y a de mauvais dams ses pratiques. Le seconde, qu'il a ajoutée à celle de M. Ciaude, est la voie de tolérance du côté de Dieu, lorsqu'en vue des vérités fondamentales que l'on conserve dans une communion, Dieu pardonne les erreurs qu'on met par-dessus.

Savoir, s'il nous faut comprendre dans cette dernière voie, il s'en explique clairement dans le système, où il déclare les conditions sous lesquelles on peut espérer de Dieu quelque tolérance dans les sectes qui renversent le fondement par leurs additions, sans Voter pourtant (200i). On voit bien, par ce qui vient d'être dit, que c'est de nous et de nos semblables qu'il entend parler; et la condition sous laquelle il accorde qu'on se peut sauver dans une secte de cette nature, c'est « qu'où y communique de bonne foi, croyant qu'elle a conservé l'essence des sacrements et qu'elle n'oblige à rien contre la conscience : » ce qui montre que, loin d'obliger ceux qui demeurent dans ces sectes d'en rejeter la doctrine pour être sauvés, ceux qui y peuvent le plutôt être sauvés sont ceux qui y demeurent de la meilleure foi, et qui sont le mieux persuadés, tant de la doctrine que des pratiques qu'en y observe.

Il est vrai qu'il semble ajouter deux autres conditions à celle-là : l'une, d'être engagé dans ces sectes par .-a naissance (2005); et l'autre, de ne pouvoir pas communier dans une société plus [une, ou parce qu'on n'en connaît pas, ou parce qu'on n'est pas en

état de rompre avec la société où l'on se trouve (2006). Mais il passe plus avant dans la suite; car, après avoir proposé la question, s'il est permis d'être tantôt grec, tantôt latin, tantôt reformé, tantôt papiste, tantôt calviniste, tantôt luthérien, il répond que non, lorsqu'on fait profession de croire ce qu'en effet on ne. croit pas. Mais si « on passe d'une secte à l'autre par voie de séduction, et parce que l'on cesse d'être persuadé tle certaines opinions qu'on avait aupr.avant regardées comme véritables, » il déclare « qu'on peut passer en différentes communions sans risquer son salut, comme on y peut demeurer, parce que ceux qui passent dans les sectes qui ne ruinent ni ne renversent les fondements ne sont pas en un autre état que ceux qui y sont nés : » de sorte que non-seulement on peut demeurer latin et papiste quand on est né dans cette communion, mais encore qu'on y peut venir du calvinisme sans sortir de la voie du salut; et ceux qui se sauvent parmi nous ne sont plus, comme disait M. Cl.mde, ceux qui y sont sans approuver notre doctrine, mais ceux qui y sont de bonne fui.

Nos frères prétendus réformés peuvent apprendre de là que tout ce qu'on leur dit de nos idolâtries est visiblement excessif. On n'a jamais cru ni pensé qu'on pût sauver un idolâtre sous prétexte de sa bonne foi : une si grossière erreur, une impiété si funeste ne compatit pas avec la bonne conscience. Ainsi, l'idolâtrie qu'on nous impute est d'une espèce particulière; c'est une idolâtrie inventée pour exciter contre nous la haine des faibles et des ignorants. Mais il faut aujourd'hui qu'ils se désabu-ent; et ce n'est pas un si giand malheur de se convertir, puisque celui qui vai.te le plus nos idolâtries, et qui charge le plus d'opprobres et les convertisseurs et les convertis, demeure d'accord qu'ils peuvent être tous de vrais Chrétiens.

Il ne faut non plus qu'on exagère la hardiesse qu'on nous impute d'avoir, d'un côté, augmenté le nombre des sacrements, et de l'autre, d'avoir mutilé la Cène, dont nous retranchons, dit-on, une espèce : car ce ministre décide que ce serait une cruauté de chasser de l'Eglise ceux qui admettent d'autres sacrements que les deux qu'il prétend seuls institués de Jésus-Christ (2007), c'està-dire !e baptême eL la Cène; et loin de nous en exclure pour y avoir ajouté la- confirmation, l'extrême-onction, et les autres, il n'en exclut même pas les Chrétiens éthiopiens à à (jui il l'ait recevoir la circoncision, non par une coutume politique, mais à titre de sacrement, encore que saint Paul ait dit : Si voits recevez- la circoncision, Jésus-Christ ne vous servira de rien, (Galal. v, 2.)

Pour ce qui regarde la communion sous une espèce, il n'y a rien de plus ordinaire dans les écrits des ministres, et même de

(2005) Si/sr., p. 145.

12004) lbid., liv. i, c.

(200G) lbid., 158, lt>4 , 239; lbid., 174, 175,

(2007) Syst., 539, 548.

PART. X. THfc'OL. POLEM QUE. - II. HISTOIRE DES VARIATIONS

celui-ci, que de dire qu'en donnant ainsi le sacrement de l'Eueharistie, un en corrompt le fond el l'essence; ce qui est dire, dans les sacrements, la même chose que si on ne 1rs tirait plus (2008). Mais il ne faut pas prendre ces discours au pied do la lettre ;

car M. Claude nous a déjà dit qu'avant la réformation nos pères, qu'on no communiait que ïous une espèce, n'en avaient pas moins tous les aliments nécessaires sans soustraction d'aucun (2009); et M. Jurieù dil encore plus clairement la môme chose, puisqu'après avoir défini l'Eglise, « l'amas do toutes les communions qui prêchent un même Jésus-Christ, qui annoncent le même salut, qui donnent les mêmes sacrements en substance, et qui enseignent la même doctrine (2010), » il nous compte manifestement dans cet amas de communions et dans l'Eglise : ce qui suppose nécessairement que nous donnons la substance de l'Eucharistie, et par conséquent que les deux espèces n'y sont pas essentielles. Que nos frères ne tardent donc plus à se ranger parmi nous de lionne foi ; puisque leurs ministres leur ont levé le plus grand obstacle, et presque le seul qu'ils nous allèguent.

Il est vrai qu'il y paraît une manifeste opposition entre ce Système et les Confessions de foi des Eglises protestantes ; car les 'Confessions de loi donnent toutes unanimement deux seules marques de vraie Eglise, « la pure prédication de la parole de Dieu, et l'administration des sacrements selon l'institution de Jésus-Christ (2011) : » c'est pourquoi la Confession de foi de nos prétendus réformés a conclu que dans l'Eglise romaine, « d'où la pure vérité de Dieu était bannie, et où les sacrements étaient corrompus ou anéantis du tout, à proprement parler il n'y avait aucune Eglise (2012). » Mais notre ministre nous apprend qu'il no faut pas prendre ces expressions à la rigueur (20(3), c'est-à-dife, qu'il y a beaucoup d'exagération et d'excès dans ce que la Réforme avance contre nous.

Il est pourtant rurieux de voir comment le ministre se défendra de ces deux marques de la vraie Eglise si solennelles dans tout le parti protestant. Il est vrai, dit-il (2014), nous les posons, nous, c'est-à-dire nous autres protestants : mais pour moi, « je tournerais, » poursuit-il, « la chose autrement, et je dirais que pour connaître le corps de l'Eglise chrétienne et universelle en général, il ne faut qu'une marque; c'est la confession du nom de Jésus-Christ le vrai Messie et le rédempteur du genre humain. »

Ce n'est pas tout : car, après avoir trouvé les marques du corps de l'Eglise universelle, « il faut trouver celles de l'âme, aiïn qu'on puisse savoir en quelle partie de cette

ni î

Eglise Dieu se conserve des élus (201&). * C'est ici, répond le ministre, qu'il faut « revenir à nos deux marques, la pure prédication et la pure administration des sacrements (2016). » Toutefois, qu'on ne s'y trompa pas : il ne faut pas prendre cela dans un sens de rigueur, La prédication est assez pure pour sauver l'essence de l'Eglise quand on conserve les vérités fondamentales, quelque erreur qu'on ajoute par-dessus : les sacrements sont assez purs, malgré les additions . ajoutons, suivant le principe que nous venons de voir, malgré les soustractions qui les gâtent; puisqu'au milieu do tout cela le fond subsiste, et que « Dieu applique à ses élus ce qu'il y a de bon, empêchant que ce qui est de l'institution humaine ne leur nuise, et ne les perde. «Concluons donc, avec le ministre, qu'il ne faut rien prendre à la rigueur de ce qui se dit sur ce sujet dans la Confession de foi, et qu'au reste, l'Eglise romaine (luthériens et calvinistes, calmez votre haine), l'Eglise romaine, dis-je, tant haïe et tant condamnée, malgré toutes vos Confessions de foi et tous vos reproches, pout se glorifier d'avoir un sens très-véritable, et autant qu'il est nécessaire pour former les enfants île Dieu, la pure prédication de sa parole, et la droite administration des sacrements.

Si l'on dit que ces bénignes interprétations des confessions île foi en anéantissent le texte, et qu'on particulier, dire do l'Eglise romaine que la vérité en est bannie, que les sacrements y sont ou falsifiés, ou anéantis du tout, et enfin qu'a proprement parler, il n'y a plus aucune Eglise (2017), sont choses bien différentes de ce qu'on vient d'entendre , je l'avoue : mais c'est qu'en un mot on a connu par expérience qu'il n'y a plus moyen de soutenir les Confessions de foi, c'est-à-dire les fondements de la Réforme. Aussi est-il véritable que les ministres dans le fond ne s'en soucient guère, et que ce n'est que par honneur qu'ils se mettent en tête d'y répondre ; ce qui a fait inventer au ministre Jurieu les réponses qu'on vient de voir, plus honnêtes et plus ménagées que solides et sincères.

Au reste, pour soutenir ce nouveau système, il faut avoir un courage à l'épreuve de tout inconvénient, et ne se laisser effrayer à aucune nouveauté. Encore qu'on soit animé les uns contre les autres jusqu'aux épées tirées, il faut dire qu'on n'est qu'un même corps avec Jésus-Chrisl. Si quelqu'un se révolte contre l'Eglise, et qu'il la scandalise par ses crimes ou par ses erreurs, on croit en l'excommuniant le retrancher du corps de l'Eglise en général ; et c'est ainsi que les protestants ont parlé aussi bien que nous (2018) : c'est une erreur : on

(2008) Snsl., p. 518.

(2009) Ci-dessus, col 900, 902.

(2010) Sysl., p. 210.

(20.1t) Préj. Ug., p. 21.

(2012) Art. 28; ci-des. col. 895.

(2013) Préf., p. 135.

(201 1) Ibid., p. 25 ; Sus/., p. 814.

(2015) Ibid.

(20 ! G) Préj., p. 25.

(201 7-; Art. 28.

(2018) Art. i:8, ci-dessus, col. 891.

OKlJVn.ES COMPLETES DE BOSSUET.

ne retranche ce scandaleux et cet hérétique que d'un troupeau particulier ; et il demeure, malgré qu'on en ait, membre de l'Eglise catholique par la ^eule profession du nom Chrétien ; quoique Jésus-Christ ait prononcé : Si quelqu'un n'écoute pus l'Eglise, tenez-le, non pas comme un homme qui est retranché d'un troupeau particulier, et qui demeure dans le grand troupeau de l'Eglise en général ; mais tenez-le comme un païen et un publicain [Matth. xvm, 17), comme un étranger du christianisme, comme un homme qui n'a plus de part avec le peuple de Dieu,

Au reste ce qu'avance ici M. Jurieu est une opinion particulière, où il dément visiblement son Eglise. Un synode national a défini l'excommunication en ces termes : « Excommunier, » dit-rl, « c'est retrancher un homme du corps de l'Eglise comme un membre pourri, et le priver de sa communion et de tous ses biens (2019). » Et dans la propre formule de l'excommunication on parle ainsi au peuple : « Nous ôtons ce membre pourri de la société des fidèles, afin qu'il vous soit comme païen et péager (2020). » M. Jurieu n'oublie rien pour embrouiller cette matière avec ses distinctions de sentence déclarative et de sentence juridique ; de sentence qui retranche du corps de l'Eglise, et de sentence qui retranche seulement d'une confédération particulière (2021). On n'invente ces distinctions qu'afin qu'un lecteur se perde dans ces subtilités , et ne puisse pas s'apercevoir qu'on ne lui dit rien. Car enfin on ne montrera jamais dans les Eglises prétendues réformées d'autre excommunication, d'autre séparation, d'autre retranchement, que celui que je viens de rapporter; et on ne peut pas s'en éloigner plus expressément que fait M. Jurieu. Il prononce, et il le répète en cent endroits et en cent manières différentes, qu'on ne saurait chasser un homme de l'Eglise universelle (2022) ; et son Eglise dit au contraire que l'excommunié doit être regardé comme un païen, qui n'est plus rien au peuple de Dieu. M. Jurieu continue : « Toute excommunication se fait par une églUe particulière, et n'est rien que l'expulsion d'une Eglise particulière (2023) ; » et on voit que selon les règles de sa refigion une Eglise particulière ôte un homme du eorps de l'Eglise comme on fait un membre pourri, qui sans doute n'est plus attaché à aucune partie du corps après qu'il en est retranché.

Voyons néanmoins encore ce que c'est que ces églises particulières et ces troupeaux particuliers dont il prétend qu'on est retranché par l'excommunication. Le ministre s'en explique par ce principe: « Tous les différents troupeaux n'ont pas d'autre

liaison externe que celle qui se fait par voie de confédération volontaire et arbitraire, >: telle qu'était celle « des Eglises chrétiennes dans le m* siècle, à cause qu'elles se trouvèrent unies sous un même prince temporel (202i). » Ainsi, dès le m* siècle, où l'Eglise était encore saine et dans sa pureté, selon le ministre, les Eglises n'étaient liées que par une confédération arbitraire, ou, comme il l'appelle ailleurs, par accident (2025). Quoi donc 1 ceux qui n'étaient pas sujets de l'empire romain, ces Chrétiens répandus dès le temps de saint lrénée , et même dès le temps de saint Justin, parmi les Barbares et les Scythes, n'étaient-ils dans aucune liaison extérieure avec les autres Egides, et n'avaient-ils pas droit d'y communier? Ce n'est pas ainsi qu'on nous avait expliqué la fraternité chrétienne. Tout orthodoxe a droit de communier dans une Eglise orthodoxe; tout Catholique, c'est-àdire tout membre de l'Eglise universelle, dans toute l'Eglise. Tous ceux qui portent la marque d'enfants île Dieu ont droit d'être admis partout où ils voient la table de leur commun Père , pourvu que leurs mœurs soieutapprouvées : mais on vient troubler ce bel ordre; on n'est plus en société que par accident ; la fraternité chrétienne est changée en confédérations arbitraires, que l'on étend plus ou moins à sa volonté , selon les diverses confessions de foi dont on est convenu (2020). Ces confessions de foi sont des traités où l'on met ce que l'on veut. Les uns y ont mis qu'ils enseigneraient les vérile's de la grâce, comme elles ont été expliquées par saint Augustin (2027) , et c'est , dit-on , les Egli:«s pi étendues réformées : il n'est pas vrai, il n'y a rien moins que saint Augustin dans leur doctrine; mais enfin il leur plaît de le <!ire ainsi. 11 n'est pus permis à ceux-là d'être semi-pélagiens ; et les Suisses aussi bien que ceux de Genève les retrancheraient de leur communion (2028).

Mais pour ceux qui n'ont pas t'ait une semblable convention, ils seront semi-pélagiens, si bon leur semble. Bien plus : ceux qui sont entrés dans la confédération de Genève et dans celle des prétendus réformés où l'on se croit obligé île soutenir la grâce de saint Augustin, peuvent se départir de l'accord (2029J ; mais il faut aussi qu'ils trouvent bon qu'on les sépare d'une confédération dont ils auront violé les lois : et ce qu'on tolérerait partout ailleurs, on ne le peut plus tolérer dans les troupeaux où l'on avait fait d'autres conventions.

Mais ces gens qui rompent l'accord de la réforme calvinienne, ou de quelque autre semblable confédération, que deviendrontils ? Et seront-ils obligés de se confédérer avec quelque autre Eglise? Point du tout.

(-2019) 11 Si/», de Paris, 1305.

(2020) Discip., ch. 5, art. 1', il.

(2021) Syst., liV. H, c. 3.

(2022) Ibid., p. 2-1, etc.

(2023, Ibid.

(2024) Piéj., p. 6; Syst

p 246, etc., 234, 262,

(2023) Ibid., p. 263.

(2020) Ibid., p. 23i.

(2027) Sysl.

(21128) Ibid., p. 249.

(2029) Ibid., p. Toi.

PART. \. THEOL. POLEMIQUE. — II. HISTOIRE DES VARIATIONS

« Il ::'esl nullement nécessaire, quand on se sépare d'une Eglise, d'en trouver une autre à laquelle on adhère (2030). » Je vois bien qu'on esc forcé de le dire ainsi, parce qu'autrement o,i ne pourrait excuser les i;^ lises protestantes, qui, en se séparant de l'Eglise romaine, n'ont trouvé sur la terre aucune Eglise à qui elles pussent adhérer. Mais il faut entendre la raison qui autorise une telle séparation. «C'est, «poursuit M. Jurieu (2031), parce que toutes les Eglises sont naturellement libres et indépendantes les UO.es des autres; ou, connue il l'explique ailleurs , naturellement et originairement toutes les Eglises sont indépendantes. »

Voilà précisément notre doctrine , «liront ici les indépendants ; nous sommes les vrais Chrétiens qui défendent cette liberté primitive et naturelle des Eglises. Mais cependant Charenton les a condamnés en 1GV*. 11 a donc aussi par avance condamné M. Jurieu qui les soutient : mais écoutons le décret (2032) : « Sur ce qui a été représenté que plusieurs , qui s'appellent indépendants , parce qu'ils enseignent que chaque Eglise se doit gouverner par ses propres lois sans aucune dépendance de personne en matière ecclésiastique, et sans obligation à reconnaître l'autorité des colloques et des synodes pour son régime et conduite, » c'est-àdire sans aucune confédération avec quelque autre Eglise que ce soit ; et voila le cas (ie M. Jurieu bien posé : mais la réponse du synode est bien différente de la sienne; car le synode prononce, qu'il faut « craindre que ce venin, gagnant insensiblement, ne jette, dit-il , la confusion et le désordre entre nous, n'ouvre la porte à toutes sortes d'irrégularités et d'extravagances , ot n'ôte tout moyen d'y apporter lu remède ; » ce qui serait éga ement « préjudiciable à l'Eglise et à l'Etat, et donnerait lieu à former autant de religions qu'il y a de paroisses ou assemblées particulières. » Et M. Jurieu conclut au contraire, qu'en se séparant d'une Eglise sans adhérer à une autre, on ne fait que retenir la liberté et l'indépendance qui convient naturellement et originairement aux Eglises, c'est-à-dire, la liberté que Jésus- Christ leur adonnée en les formant.

En effet, il n'y a pas moyen de soutenir, selon les principes de notre ministre, ces colloques et ces synodes. Car il suppose que si un royaume catholique se divisait d'avec Rome, et ensuite se subdivisât en plusieurs souverainetés, chaque prince pourrait faire un patriarche (2033) et établir dans son Etat un gouvernement absolument indépendant de celui des Etats voisins, sans appel, sans liaison, sans correspondance; car tout cela, selon lui, dépend du prince : et c'est pourquoi il a fait dépendre la première conféuération des Eglises de l'unité de l'empire romain. Mais si cela est, son oncle Louis Du-

(2030) Liv. m, c. 15, p. 547.

(2031) Ibid.

(2032) Discip., c: G, De l'une </<.■> Eglises. Sûtes mo fart. 2, |>. lli*.

moulin gagne sa cause, car il prétend que toute cette subordination de colloques et de synodes, en la regardant comme ecclésiastique et spirituelle, n'est qu'un papisme déguisé et le commencement de l'Antéchrist (2034); qu'il n'y a donc de puissance dans cette distribution des Eglises qU'' par l'autorité du souverain, et que les excommunications et dégradations des synodes, soit provinciaux, soit nationaux, n'ont d'autorité que par là. Mais en poussant le raisonnement un peu pins loin, les excommunications des consistoires ne paraîtront pas plus efficaces que celles des synodes. Ainsi, ou il n'y aura nulle juridiction ecclésiastique, et les indépendants auront raison, ou elle sera dans les mains du prince, et entin Louis Dumoulin aura converti son neveu, qui s'est si longtemps opposé à ses erreurs.

Vo là où va le système, où l'on met à présent tout le déiioûmenl de la matière de l'Eglise : on est étonné quand on entend ces nouveautés. Quelle erreur de s'imaginer qu'il n'y ait de liaison extérieure entre les Eglise» chrétiennes que par rapport à un prince, ou par quelque autre confédération volontaire et arbitraire, et de ne vouloir pas entendre que Jésus-Christ a obligé ses fidèles à vivre dans une Eglise, c'est-à-dire, comme on l'avoue, dans une société extérieure, et à communier entre eux, non-seulement dans la même foi et dans les mômes sentiments, mais encore quand on se rencontre dans les mêmes sacrements et dans le môme service; eu sorte que les Eglises, en quelque distance qu'elles soient, ne soient que la même Eglise distribuée en divers lieux, sans que la diversité des lieux empêche l'unité de la table sacrée, où tous communient les uns avec les autres comme ils font avec Jésus-Christ leur commun chef I

Considérons maintenant l'origine du nouveau système qu'on vient de voir. Son auteur se vante peut-être, comme il l'ait dans les autres dogmes, d'avoir pour lui les trois premiers siècles; et il y a apparence que l'opinion qui renferme toute l'Eglise dans une même communion, puisqu'on la prétend si tyrannique, sera née sous l'empiie de l'Antéchrist : non, elle est née en Asie dès le iuc siècle (2035) : Firmilien, un si grand homme, et ses collègues, de si grands évêques, en sont les auteurs; elle a passé en Afrique où saint Cyprien, un si illustre martyr et la lumière de l'Eglise, l'a embrassée avec tout le concile d'Afrique; et c'est cette nouvelle opinion qui leur a fait rebaptiser tous les hérétiques, puisqu'ils n'en alléguaient d'autre raison, sinon que les hérétiques n'étaient pas de l'Eglise. catholique.

Il faut avouer que saint Cyprien a fait ce mauvais raisonnement : Les hérétiques et les schismâliques ne sont pas du corps de

(2033) Liv. m, c. 15, p. 546. (2031) Fascic. epist. Luit. Uolin.

(2035) \Stjst , liv. i,c. 7, 8.

Cl 9

OEUVRES COMPLETES DE BOSSl'ET.

l'Eglise catholique, donc il les faut rebaptiser quand ils y viennent. Mais M. Jurieu ji oserait dire que le principe de l'unité de l'Eglise, dont saint Çyprien abusait, fût aussi nouveau que la conséquence qu'il en t;ra;t, puisque ce ministre avoue (2036) que la fausse idée de l'unité de l'Eglise s'était formée sur l'histoire des deux premiers siècles jusqu'à la moitié ou à la fin du m*. Il ne faut point s'étonner, continue-t-il, que l'Eglise regardât toutes les sectes qui étaient durant ces temps-là comme entièrement séparées du corps de l'Eglise, car cela était vrai; et il ajoute que ce fut dans ce temps-là, c'est-à-dire dans les deux premiers siècles jusqu'au milieu du troisième gnon prit l'habitude de croire que les hérétiques n'appartenaient aucunement à l'Eglise (2037) : ainsi la doctrine de saint Cyprien, qu'on accuse de nouveauté et môme de tyrannie,était une habitude contractée dès les deux premiers siècles de l'Eglise, c'est-àdire dès l'origine du christianisme.

Il faudra aussi avouer que cette doctrine de saint Cyprien sur l'unité de l'Eglise n'a pas été inventée à l'occasion de la rebaptisalion des hérétiques, puisque !e livre De l'unité de l'Eglise, où la doctrine qui en exclut les héiétiques et les schismaliques e.-t si clairement établie, a précédé la dispute de la rebaptisalion : de sorte que saint Çyprien était entré naturellement dans cette doctrine en suite de la tradition des deux siècles précédents.

11 n'est pas moins assuré que toute l'Eglise avait embrassé aussi bien que lui cette doctrine avant la dispute de la rebaptisalion. Car cette dispute a commencé sous le Tape saint Etienne. Or devant, et non-seulement sous Lucius Sun prédécesseur, mais encore dès le commencement de saint Corneille, prédécesseur de saint Lucius, Novatien et ses sectateurs avaient été regardés comme séparés de la communion de tous les évoques et de toutes les Eglises du monde (2038), quoiqu'ils n'eussent pas renoncé à la | rol'ession du christianisme, et qu'ils n'eussent renversé aucun article fondamental. On tenait donc dès lors pour séparés de l'Eglise universelle, même ceux qui conservaient les fondements, s'ils rompaient l'unité sous d'autres prétextes.

Ainsi, c'est un fait indubitable que la doctrine combattue par M. Jurieu était reçue dans toute l'Eglise, non-seulement avant la querelle de la rebaptisalion, mais encore dès l'origine du christianisme, et saint Çyprien s'en servit, non pas comme d'un nouveau fondement qu'il donnait à son erreur, mais comme d'un principe commun dont tout le monde convenait.

Le ministre a osé dire que ses idées sur l'Eglise sont celles du concile de Nicée, et

(2036) Syst., liv. i, p. 55.

(-2057 Ibid., p. 5b\

(2038) Ephl. Cypr. ad Anlonian., etc., edit. Bal., p. m.

r2059) Syst., p. 61.

conclut que ce saint concile ne rejetait pas tous les hérétiques de la communion de l'Eglise, à cause qu'il n'ordonnait pas de les rebaptiser tous (2039); car il ne faisait rebaptiser ni les novatiens ou cathares, ni les donatistes, ni les autres qui .retenaient le fondement de la foi ; mais seulement les paulianistes, c'est-à-dire les sectateurs de Paul de Samosale, qui niaient la Trinité et l'Incarnation. Mais, sans attaquer le ministre par d'autres raisons, il ne faut écouter que lui-même pour s'en convaincre.il parle du concile de Nicée comme du plus universel qui ait jamais été tenu (2040), mais néanmoins qui ne le fut pas tout à fait, puisque les grandes assemblées des novatiens et des donatistes n'g furent point appelées. Je ne veux que cet aveu pour conclure qu'on ne les regardait donc pas alors comme partie de l'Eglise universelle, puisqu'on ne songea seulement pas à les appeler dans un concile convoqué exprès pour la représenter.

Et, en effet, écoutons comme ce concile parie des novatiens ou cathares : Ceux-là, dit-il (2041), lorsqu'ils viendront à l'Eglise catholique. Arrêtons; l'affaire est vidée : ils n'y sont donc point. Il ne parle pas en antres termes des paulianistes, dont il improuve le baptême : Touchant les paulianistes, lorsqu'ils demandent d'èire reçus dans l'Eglise catholique (2042); encore un coup, ils n'y sont donc pas selon l'idée de ces Pères, et le ministre en convient. Mais afin qu'il n'ose plus dire que ceux dont on reçoit le baptême sont dans l'Eglise catholique, et non pas ceux dont on le rejette, le concile met également hors de l'Eglise catholique tant ceux dont il approuve le baptême, comme les novatiens, que ceux qu'il fait rebaptiser, comme les paulianistes; par conséquent, cette différence ne dépendait point du tout de ce que les uns étaient réputés membres de l'Eglise catholique, et les autres non.

Il en faut dire autant des donatistes dont le concile de Nicée ne reçut pas la communion ni les évoques; et, au contraire, il reçut dans ses séances Cécilien, évèque de Carthage, dont les donatistes s'étaient séparés. Ce concile regardait donc aussi les donatistes comme séparés de l'Eglise universelle.

Que le ministre nous vienne dire maintenant que les Pères de Nicée sont de son avis, ou que leur doctrine était nouvelle, ou que, lorsqu'ils prononcèrent contre les ariens cette semence : La sainte Eglise catholique et apostolique les frappe d'unalhcme, ils les laissaient unis avec eux dans cette même Eglise catholique, et ne les chassaient seulement que dune confédération volontaire et arbitraire qu'ils pouvaient étendre

plus ou moins a leur gr

ces discours

(-2010) Ibid., -23-1.

(2041) Cône. Nie., can. I; Labb. loin. 11, col. 1 et seq.

(204-2) Conc. Sic., can. 10.

PART. X. TIIEOL. POLEMIQUE.— li. HISTOIRE DES VARIATIONS.

devraient paraître comme des prodiges.

Le ministre range parmi les symboli s que tout lu monde reçoit, ceux ries apôtres. de Nicëe et de Constantinople. On esl d'accord en effet que ces trois symboles n'en l'ont qu'un, et que celui do ces deux premiers conciles œcuméniques ne t'ait qu'expliquer celui des apôtres. Nous avons vu les sentiments du concile de Nicée. Le concile de Constantinople agit sur les munies principes, puisqu'il chasse toutes les sectes du son unité : d'où ii conclut, dans sa lettre à tous les évoques, que le corps de l'Eglise n'est pus divisé (2043) ; et e'élait dans ce même esprit qu'il avait dit dans son Symbole : Je. crois une sainte Eglise, catholique et apostolique (2044), ajoutant ce mot une à ceux de sainte et catholique qui étaient dans .'e Symbole des apôtres, et le fortifiant par celui d'apostolique, pour montrer quel'Eglise ainsi définie, et parfaitement une par l'exclusion d« toutes les sectes, était celle que les apôtres avaient l'ondée.

Le lecteur intelligent attend ici ce que lui dira le hardi ministre sur le Symbole des apôtres, et sur l'article : Je crois l'Eglise catholique. On avait cru jusqu'ici, et même dans ia Réforme, que ce Symbole, si unanimement reçu par tous les Chrétiens, était un abrégé, et comme un précis de la doctrine des apôtres et de l'Ecriture. AJais le ministre nous apprend tout le contraire : car après avoir décidé que les apôtres n'en sont point les auteurs, il ne veut pas même accorder, ce que personne jusqu'ici n'avait nié, que du moins il ait été l'ait entièrement selon leur esprit (2045). il dit donc, « qu'il faut cl' relier le sens des articles du Symbole, non dans l'Ecriture, mais uans l'intention de ceux qui l'ont composé. » Mais, poursuit-il, le Symbole n'a pas été fait tout d'un coup : l'article, Je crois l'Eglise catholique, a été ajouté au iv' siècle. A quoi sert ce raisonnement, si ce n'est pour se préparer un refuge contre le Symbole, et ne lui donner que l'autorité du iv* siècle? au lieu que tous les Chrétiens l'ont regardé jusqu'ici comme la commune confession defoide tous les siècles et de toutes les Eglises chrétiennes depuis le temps des apôtres.

Mais voyons enfin , quoi qu'il en soit, comment il définit selon le Symbole la sainte Eglise catholique. 11 rejette d'abord la définition qu'il attribue aux Catholiques ; il n'approuve pas davantage celle qu'il donne aux protestants. Pour lui, qui s'élève au-dessus des protestants ses confrères comme au-dessus des Catholiques ses ennemis, ayant à définir l'Eglise de tous les temps, il le fera en disant que « c'est le corps de ceux qui font profession de croire Jésus-Christ le véritable Messie; corps divisé en un grand nombre de sectes (2046); » il faut encore ajouter, qui s'excommunient les unes les

(2043) Conc. Cl'., Episl. ad omit, crise; Labu., toin. Il, col. 905.

(2044) Ibid., col. 953.

(2045) Préj. là]., ch. 2, }>. 27 , t& ; Sysi., p. 217

autres, afin que toutes les hérésies frappées d'aoathème, et encore tous les sebismatiques, fussent-ils divisés d'avec leurs frères jusqu'aux épies tirées, pour nous servir de l'expression du ministre, aient le bonheui de se trouver dans l'Eglise du Symbole, et dans l'unité chrétienne qui nous y est enseignée. \ oil'5 ce qu'on ose dire dans la Réforme; et le royaume de Jésus-Christ y porte dans sa propre définition le caractère de la division par laquelle tout royaume est désole', sel. m l'Evangile. (Luc. xi, 17.)

Le ministre devait du moins se souvenir du catéchisme qu'il a enseigné lui-même à Sedan durant tant d'années, où après qu'on a récité : Je crois l'Egise catholique, on en conclut « que hors de l'Eglise il n'y a que damnation et que mort; et que tous (eux qui se séparent de la communauté des fidèles, pour faire secte à part, ne doivent espérer de salut (2047). » Il est bien certain qu'on parle ici de l'Eglise universelle; on peut d/ino faire secte a part à son égard ; on peut se séparer de son unité. Je demande si en cet endroit faire secte à part est un mot qui signifie l'apostasie. Celui qui fait secte à part, est-ce celui qui prend le turban, et qui renonce publiquement à son baptême? Est-ce ainsi que parlent les hommes? Est-ce ainsi qu'il faut parier dans un catéchisme :i un enfant innocent, afin de lui embrouiller toutes ses idées, et qu'il ne sache plus à quoi s'en tenir?

Je crois travailler au salut des âmes en continuant le récit des égarements du ministre, les plus grands et les plus visibles où la défense d'une mauvaise cause ait peut-être jamais jeté aucun homme. Ce qu'il a fallu inventer, peur soutenir le système, est plus étrange, s'il se peut, et plus inouï que le système même. 11 a fallu brouiller toutes les idées que nous donne l'Ecriture. Elle nous parle du schisme de Jéroboam comme d'une action détestable, qui a commencé par une révolte (// Reg. ni, 12; Il Parai, ii, 13); qui s'est soutenue par une idolâtrie formelle, et en adorant des veaux d'or ; qui a fait quitter jusqu'à l'arche; enfin qui a fait renoncera la loi de Moïse, à Aaron, au sacerdoce, et à tout le ministère lévinque, pour conserver un faux sacerdoce aux dieux étrangers et aux démons. (Il Parai, ix, 15.) Et toutefois il faut dire que ces sebismatiques, ces hérétiques, ces déserteurs de la loi, ces idolâtres faisaient partie du peuple de Dieu. Les sept mille que Dieu s'était réservés, et le reste de l'élection dans Israël adhéraient au schisme (2048). Les prophètes du Seigneur communiquaient avec ces sebismatiques et ces idolâtres, et rompaient avec Juda, où était le lieu que Dieu avait choisi ; et un schisme si qualifié ne devait pas être compté parmi les péchés qui détruisent la grâce (2049). Si cela est, toute l'Ecriture ne sera plus' qu'une

(2040) l'réj., p. 29.

(2017) Cm. des yrél. ici-, Dim. 17.

(2048) Sijsl., liv. i, c. 13.

(2049) Ibid., c. 20, p. 133.

illusion et que

'exagération 1 qui se trouve dans tout le !an

dire aux

OEUVRES COMPLETES DE BOJ.Sl'ET.

plus outrée âge humain.

Mais enûn, que faut-il dire aux passages qu'allègue M. Jurieu? Tout, plutôt que d'avouer un si grand excès, et de mettre des idolâtres publics dans la sociéié des enfants de Dieu ; car ce n'est pas ici le lieu d'approfondir davantage cette matière.

L'Eglise chrétienne ne se sauve non plus des mains du ministre que l'Eglise judaïque ; il l'attaque dans son fort et dans sa fleur, et jusque clans ces bienheureux temps où elle était gouvernée par les apôtres. Car, selon lui (2050), les Juifs convertis [c'est-à-dire la plus grande -partie de l'Eglise, puisqu'il y en avait tant de milliers, selon la parole de saint Jacques (Act. xxi, 20), et constamment la plus noble, puisqu'elle comprenait ceux sur lesquels les autres étaient entés, la tige, la racine sainte d'où la bonne sève de l'olivier était découlée sur les sauvageons (Rom. si, 17seq.)], étaient hérétiques etschismatiques, coupables même d'une hérésie dont saint Paul a dit qu'elle anéantissait la grâce, et ne laissait rien à espérer de Jésus-Christ (2051). Le reste de l'Eglise, c'est-à-dire ceux qui venaient des gentils, participaient au schisme et à l'hérésie en y consentant, et en reconnaissant comme saints et comme frères eu Jésus-Christ ceux qui avaient dans l'esprit une si étrange hérésie, et dans le cœur une jalousie si criminelle; et les apôtres euxmêmes étaient les plus hérétiques et les plus schismatiques de tous, puisqu'ils connivaient à de teis crimes et à de telles erreurs. Telle est l'idée qu'on nous donne de l'Eglise chrétienne sous les apôtres, lorsque le sang de Jésus-Christ était, pour ainsi dire, encore tout chaud, sa doctrine toute fraîche, l'esprit du christianisme encore dans toute >a force. Quelle idée auront les impies, de La suite de J'Eglise, si ces commencements tant vantés sont fondés sur l'hérésie et mit le. schisme, et qu'il faille étendre la corruption jusqu'à ceux qui avaient les prémices de l'esprit?

11 semblait que notre ministre voulait du moins exclure les sociniens de la société du peuple de Dieu, puisqu'il a dit si souvent qu'ils attaquaient directement les vérités fondamentales, et que ies sociétés d'où on les ôte sont des sociétés mortes, qui ne peuvent donner à Dieu des enfants ^032). Mais tout cela n'était qu'un faux semblant, et le ministre méprisait en son cœur ceux qui s'y laisseraient surprendre.

En 'effet, le principe fondamental de sa doctrine, c'est que « jamais la parole de Dieu n'est prêchée dans un pays, que Dieu ne lui donne efficace à l'égard de quelquesuns. » Comme donc très-constamment la parole de Dieu est prêchée parmi les sociniens, le ministre conclut très-bien, selon ses principes, que «si le socinianismese fût autant répandu que l'est, par exemple, le pa-

(2050) Syst., liv. i, th. 1 i ; cli. 91, p. IG". (2051 1 Jbid., th. 20, p. lt>7 ; Calai, v, i, 4. (2052; Préj. tég., p. 4, 5, elc, Syst.. p. 147, 149, elc.

pisme, Dieuauraitaussi trouvé les moyens d'y nourrir ses élus, et de les empêcher de participer aux hérésies mortelles de cette secte; comme autrefois il trouvait bien moyen de conserver dans i'arianismeun nombre d'élus et de bonnes âmes, qui se garantirent de l'hérésie des ariens. »

Que si les sociniens dans l'étal où ils se trouvent maintenant ne peuvent pas contenir les élus de Dieu, ce n'est pas à cause de leur perverse doctrine ; c'est que « comme ils ne font point nombre dans le monde, qu'ils y sont dispersés sans y faire figure; qu'en "la plupart des lieux ils n'ont point d'assemblée, il n'est pas nécessaire de supposer que Dieu y sauve personne. » Cependant, puisqu'il est constant que les sociniens ont eu des églises en Pologne, et qu'ils en ont encore aujourd'hui en Transylvanie, on pourrait demander au ministre quelle quantité il en faut pour faire figure. Mais, quoi qu'il en soit, selon lui, il ne tient qu'aux princes de donner des enfants de Dieu à toutes les sociétés, quelles qu'elles soient, en leur donnant des assemblées ; et si le diable achève son œuvre, si en prenant les hommes par le penchant des sens, et en répandant par ce moyen les sociniens dans le monde, il trouve encore le moyen de leur procurer un exercice plus libre et plus étendu, il forcera Jésus-Christ à y former ses élus.

Le ministre répondra sans doute, que s'il dit qu'on se peut sauver dans la communion des sociniens, ce n'est pas par voie de tolérance, mais par voie de discernement et de séparation, c'est-à-dire, que ce n'est pas en présupposant que Dieu tolère le socinianisme, comme il fait des autres sectes qui ont conservé les fondements ; mais au contra re en présupposant que ces associés des sociniens, en discernant le bon d'avec le mauvais dans la prédication de celte secte, en rejetteront les blasphèmes dans leur cœur, encore qu'à l'extérieur ils demeurent unis avec elle.

Mais, de quelque sorte qu'il le prenne, sa réponse n'est pas moins pleine d'impiété. Car premièrement, il n'est | as moins d'accu id avec lui-même sur la tolérance de ceux qui nient la divinité du Fils de Dieu, puisqu il étend cette tolérance jusqu'aux ariens : « Damner, » dit-il (2031), « tous ces Chrétiens innombrables qui vivaient sous la communion externe de l'arianisme, dont les uns en détestaient les dogmes, les autres les ignoraient, les autres les toléraient en esprit de paix, les autres étaient retenus dans le silence par la crainte et par l'autorité ; damner, dis-je, tous ces gens-là, c'est une opinion de bourreau, et qui est digne de la cruauté du papisme. » Ainsi la miséricorde de M. Jurieu s'étend non-seulement jusqu'à ceux qui demeuraient dans la communion

(2055) Préj. lîg., p. 16 : Syst., liv. i, c. 12, p. 98,

102; c. 19, p. 149, elc; c. 20, p. 153, etc. (2054) Préj. p. 22.

PART. X. THEOL. POLEMIQUE. — II. HISTOIRE DES VARIATIONS. 920

démentait elle-même. Enfin, n'en pouvant

ii's ariens, parce qu'ils en ignoraient 1rs sentiments, mais encore jusqu'à ceux qui les savaient ; et non-seulement j n^< ju";i ceux qui eu les sachant et les détestant dans leur cœur ne les blâmaient point par crainte, mais encore jusqu'à ceux qui les toléraient en esprit de paix, c est-à-dire, jusqu'à ceux qui jugeaient que nierla divinité de Jésus-Christ était un dogme tolérable. Oui empêche donc qu'en esprit de puis on ne tolère encore les sociniens comme on tolère les autres, et qu'on n'étende sa charité jusqu'à les sauver?

Mais quand le ministre se repentirait d'avoir porté la tolérance jusqu'à cet excès, et que dans la communion des sociniens il ne voudrait sauver que ceuv qui en détesteraient les sentiments dans leur cœur, sadoetrine n'en serait pas meilleure pour cela ; puisqU'enfin il faudrait toujours sauver ceux qui, sachant le sentiment des sociniens, ne laisseraient pas de demeurer dans leur communion externe, c'est-à-dire, de fréquenter leurs assemblées, de se joindre h leurs prières et à leur culte, et d'assister à leurs prédications avec un extérieur si semblable à celui des autres, qu'ils [lassassent pour être des leurs. Si cette dissimulation est permise, on ne sait plus ce que c'est (pie l'hypocrisie, ni ce que vent dire cette sentence: Retirez-vous des tabernacles des impies, (Num. xvi, 16.),

Que si le ministre répond que ceux qui fréquenteraient de cette sorte les assemblées des sociniens, dirigeraient leur intention de manière qu'ils ne participeraient qu'à ce qu'il y a de bon parmi eux, c'est-à-dire, à l'unité de Dieu et à la mission de Jésus- Christ, c'est encore une plus grande absurdité; puisque rien n'empôche en ce sens qu'on ne vive encore dans la communion des Juifs et des Mahométans : car il»n'y aurait qu'à penser qu'on ne participe avec eux que dans la croyance de l'unité de- Dieu, en détestant dans son cœur, sans en dire mot, ce qu'ils prononcent contre Jésus- Christ; et si l'on dit que c'est assez pourêtre damné de l'aire son culte ordinaire d'une assemblée où Jésus-Christ est blasphémé, les sociniens, qui blasphèment sa divinité et tant d'autres de ses vérités, ne sont pas meilleurs.

Telles sont les absurdités du nouveau système; on ne s'y jette pas volontairement, et on ne prend pas plaisirà se rendre soi-même ridicule en avançant de tels paradoxes. Mais c'est qu'un abîme en attire un autre ;on ne tombe dans ces excès que pour sauver d'autres excès où l'on était déjàtombé. La Réforme était tombée dans l'excèsde se séparer non-seulement de l'Eglise où elle avait reçu le baptême, mais encore de toutes les Eglises chrétiennes. Dans cet état, pressée de répondre où était l'Eglise^avant les réformateurs, elle ne pouvait tenir un langage constant; et l'iniquité se

(2055) Si/st., liv. i, c. 29, p. 226; liv. lu, c. 1". (2llotl) Ibid., p. 215.

(2057) Ibid., p. 217.

, lus, et peu contente de toutes les réponses qu'on .avait faites de nus jours, elle a cru enfid se dégager en disant que ce n'est point aux sociétés particulières, aux luthériens, aux calvinistes qu'il faut demander la suite visible de leur doctrine et de leurs pasteurs; qu'il est vrai qu'elles n'étaient pas encore formées il il a deux cents ans, mais que l'Eglise universelle dont ces sectes font partie, était

visible dans les communions qui composaient le christianisme, les (Irrcs, les Abyssins, les Arméniens, les Latins (2055), et que c'est toute la succession dont on a besoin. Voilà le dernier refuge ; c'est là tout le dénoûment. Mais toutes les sectes en diront autant, il en faut convenir. Il n'en est ni n'en fut jamais aucune, qui, à ne prendre en chacune cpie la profession commune du christianisme, ne trouve sa succession comme notre ministre a trouvé la sienne ; de sorte que, pour donner une suite et une perpétuité toujours visible à son Eglise, il a fallu prodiguer la même grâce aux sociétés les plus nouvelles et les plus impies.

Le plus grand outrage qu'on [misse faire à la vérité, est de la connaître, et en même temps de l'abandonner, ou de l'affaiblir. M.Jurieu a reconnu de grandes vérités. Premièrement, que l'Eglise se prend ordinairement pour une société toujours visible ; et je vais même, dit-il (2056), sur ce sujet plus loin que M. de Meaux. A la bonne heure, ce que j'avais dit était suffisant; mais puisqu'ilnous en veut donner davantage, je le reçois de sa main.

Secondement, il convient qu'on ne peut nier que l'Eglise, laquelle le Symbole norts oblige de croire, ne soit une Eglise visible (2057).

C'en était assez pour démontrer la perpétuelle visibilité de l'Eglise ; puisque ce qu'on croit dans le Symbole est d'une éternelle et immuable vérité. Mais afin qu'il demeure pour constant que cet article de notre foi est fondé sur une promesse expresse de Jésus- Christ, le ministre nous accorde encore que l'Eglise, àqui Jésus-Christ avait promis que l'enfer ne prévaudrait point contre elle, était « une Eglise confessante, une Eglise qui publie la foi avec saint Pierre, une Eglise par conséquent toujours extérieure et visible (2038); » ce qu'il pousse si avant qu'il assure sans hésiter que celui « qui aurait la foi sans la profession de la foi, ne serait pas de l'Eglise (2059). »

C'est encore ce qui lui a fait dire, «qu'il est de l'essence de l'Eglise chrétienne qu'elleait un ministère (2000). » II approuve aussi bien que M. Claude (pie nous inférions de ces paroles de Notre-Seigneur, Enseignez, baptisez, et je suis avec vous jusqu'à la fin des sièctes [Mat th. xxviu, 19, 20), « qu'il y aura toujours des docteurs avec lesquels Jésus-Christ enseignera, et que la vraie prédication ne ees-

(205S) Si/s/., liv. m,

(2059) ibid:, p. 2.

(2060) Ibid., c. 15, a.

519, etc.

OELYRES COMPLETES OE UOSSUET.

sera jamais dans l'Eglise (2061). » 11 en dit autant cies sacrements, et iJ demeure d'accord que « le lien des Chrétiens par les sacrements est essentiel à l'Eglise; qu'il n'y a point de véritable Eglise sans sacrements (2062), » d'où il conclut qu'il en faut avoir V essence et le fond pour être du corps de l'Eglise.

De tous ces passages exprès, le ministre conclut avec nous, que l'Eglise est toujours visible, nécessairement visible (2063) ; et ce qu'il y a de plus remarquable, non-seulement sclonle corps, mais encore se Ion /'dme, comme il parle ; parce que, dit-il, « quand je vois les sociétés chrétiennes où la doctrine conforme à la parole de Dieu est conservée, autant qu'il est nécessaire pour l'essence de l'Eglise, je sais et je vois certainement qu'il y a là des élus : puisque partout où sont les vérités fondamentales, elles sont salutaires à quelques gens. »

Après cette suite de doctrine, que le ministre confirme par tant de passages exprès, on croirait qu'il n'y a rien de mieux établi dans son esprit par les Ecritures, par les promesses de Jésus-Christ, par le Symbole des apôtres, que la perpétuelle visibilité de l'Eglise; et néanmoins il dit le contraire, non par conséquence, mais en termes formels; puisqu'il diten même temps que cette perpétuelle visibilité de l'Eglise ne se prouve point par ces preuves qu'on appelle de droit (206V), c'està-dire par l'Ecriture, comme il l'explique, « qu'en supposant que Dieu se conserve toujours un nombre de fidèles caches, une Eglise Îiour ainsi dire souterraine et inconnue à toute a terre : car une Eglise cachée et inconnue est tout aussi bien le corps de Jésus-Christ, son épouse et son royaume, qu'une Eglise connue ; et enfin que les promesses de Jésus- Christ demeureraient en leur entier, quand l'Eglise serait tombée dans un si grand obscurcissement, qu'on ne pût marquer et dire

là est la vraie Eglise

et là Dieu se conserve

des élus.

Que devient donc cet aveu formel, que ■'ise dans l'Ecriture est toujours visible;

l'Es

que les promesses qu'elle a reçues de Jésus- Christ pour sa perpétuelle durée s'adressent à une Eglise visible, à une Eglise qui publie sa foi, à une Eglise qui a des élus et un ministère, à qui le ministère est essentiel, et qui n'est plus une Eglise, si la profession de la foi lui manque ? On n'en sait rien; le ministre croit tout concilier, en nous disant que pour lui, à la vérité, il croit l'Eglise toujours visible, et qu'on peut prouver par l'histoire qu'elle l'a toujours été (2065). Qu i ne voi t où il enveut venir? C'est qu'en un mot, s'il arrive qu'un protestant soit forcé d'avouer selon sa croyance que l'Eglise ait cessé d'être visible, en tout cas il aura nié un fait ; mais il n'aura pas renversé une promesse de Jésus-Christ. Mais c'est là trop grossièrement nous donner

le change. 11 ne s'agit pas de savoir si l'Eglise par bonheur a toujours duré jusqu'ici dans sa visibilité ; mais si elle a des promesses d'y durer toujours; ni si M. Jurieu le croit ; mais sj M. Jurieu a écrit que tous les Chrétiens sont obligés de le croire comme une vérité révélée de Dieu, et comme article fondamental inséré dans le Symbole. Constamment il l'a écrit, nous l'avons vu : il le nie aussi clairement, nous le voyons ; et il continue à faire voir que la question de l'Eglise jette les ministres dans un tel désordre, qu'ils ne savent par où en sortir, et ne songent qu'à se laisser quelque échappatoire.

Mais il ne leur en reste aucune, pour peu qu'ils suivent les principes qu'ils ont accordés ; car si l'Eglise est visible, et toujours visible par la confession de la vérité ; si Jésus-Christ a promis qu'elle le serait éternellement : il est plus clair que le jour qu'il n'est permis en aucun moment de s'éloigner de sa doctrine; ce qui est dire en d'autres termes qu'elle est infaillible. La conséquence est très-claire , puisque s'éloigner de la doctrine de celle qui enseigne toujours la vérité, ceserait trop visiblement se déclarer ennemi de la vérité même ; encore une fois il n'y a rien de plus clair ni de plus simple.

Voyons néanmoins par où les ministres ont tâché de parer ce coup. Jésus-Christ a promis, disent-ils, un ministère perpétuel; mais non pas un ministère toujours pur : l'essence du ministère subsistera dans l'Eglise, parce qu'on gardera les fondements; mais ce qu'on ajoutera par-dessus y mettra de la corruption : ce qui fait dire à M. Claude que le ministère n'en viendra jamais à la soustraction d'une vérité fondamentale (2066), telle qu'on la voit, par exemple, dans le socinianisme, où la divinité de Jésus- Christ esi rejetée ; mais qu'il n'y a pas un pareil inconvénient à corrompre par addition des vérités salutaires , comme on a fait dans l'Eglise romaine ; parce que les fondements du salut subsistent toujours.

Selon les mêmes principes M. Jurieu demeure d'accord que Jésus-Christ a promis « qu'il y aurait toujours des docteurs avec lesquels il enseignerait, et ainsi que la véritable prédication ne cesserait jamais dans son Eglise (2067); » mais il distingue : il y aura toujours des docteurs avec lesquels Jésus-Christ enseignera les vérités fondamentales , il l'avoue ; mais que jamais il n'y ait d'erreur dans ce ministère, il le nie : de même, « la vraie prédication ne cessera jamais uans l'Eglise : nous l'avouons, répondil (2068), si par la vraie prédication on entend une prédication qui annonce les vérités essentielles et fondamentales; mais nous le nions, si par la vraie prédication on entend une doctrine qui ne renferme aucune erreur. »

(2001) Sijsl, lib. m, c. 17, p. 2-28,229.

(2062) Pages 559, 548.

(2063) Préj. %., c. 2, p. 18, 19, 20.

(2064) Ibid., pag. 21, 22, etc.; Sijst., p. 221.

(2005) Sysi., p. 123; Préj., 22.

(20UG) Rép. au dise, d-j M. de Coud., 385 et suiv.

(2007) Syst., p. £88, 289.

Ç2068) Ji'id.

l'VUT. \ TIH'.OI. POLEMIQI E. - 11. IIISTOIIU) DES VARIATIONS.

Pour dissiper tous ces nuages, il n'j a ■ l l'i deraan 1er on un mol a ces messieui s où ils ont appris à restreindre les promesses de Jésus-Christ : celui oui e^t puissant nom empêcher les soustractions, pourquoi no le sera-t-il pas pour empêcher les additions dangereuses? Quelle certitude a-t-on donc (|ue la prédication sera plus pure et le minislère plus privilégié du eùté de la soustraction que du côté de l'addition? La parole, Je suis avec vous [Mutth whii, 2<> , marque une protection universelle à ceux avec qui Jésus-Christ enseigne. Si la durée du ministère extérieur et visible est un ouvrage humain, il peut également manquer de lous côtés : si parce que Jésus-Christ s'en mule selon ses promesses, on est assuré que la sou-traction n'y a jamais régné; on n'entend plus comment l'addition v pourra régner plutôt.

Et certainement il n'est pas possible , en convenant, connue on fait, que Jésus-Christ a promis a son Eglise que la vérité y serait toujours annoncée, et qu'il serait éternellement avec les ministres do la même Eglise pour enseigner avec eux; il n'est, dis-je, pas possible qu'il n'ait voulu dire que la vérité qu'il promettait d'y conserver serait pure et telle qu'il l'a révélée ; n'y ayant rien de plus ridicule que de lui faire promettre qu'il enseignerait toujours la vérité avec ceux qui en retiendraient un fond qu'ils inonderaient de leurs erreurs, et même qu'ils détruiraient, comme on le suppose, par la suite inévitable de leur doctrine.

En effet , je laisse à juger aux protestants si ces magnifiques promesses de rendre l'Eglise inébranlable dans la visible profession de là vérité sont remplies dans l'état que le ministre nous a représenté par ces paroles : « Nous dirons que l'Eglise est perpétuellement visible; mais la plupart du temps et pre-qie toujours elie est plus visible par la corruption de ses mœurs , par l'addition de plusieurs faix dogmes, par la déchéance de son ministère, par ses errei us et par ses superstitions que par les vérités qu'elle conserve (2069). » Si c'est une telle visibilité que Jésus-Christ a promise à son Eglise ; si c 'est ainsi qu'il promet que la vérité y sera toujours enseignée {Matih. xvi, 18; ; il n'y a point de secte, quelque impie qu'elle soit, qui ne puisse se glurifier que la promesse de Jésus-Christ s'accomplit en elle; et si Jésus-Christ promet seulement d'enseigner avec tous ceux qui enseigneront quelque vérité, de quelque erreur qu'elle soit mêlée , il ne promet rien de plus à son Eglise qu'aux soc.niens, aux déistes, aux athées mêmes, puisqu'il n'y en a guère rie si perdu qui ne conserve quelque reste delà vérité.

Il est maintenant aisé d'entendre ce que nous avons" souvent avancé, que l'article du Symbole : Je crois l'Eglise catholique et uni-

verselle, emporte nécessairement la foi de son infaillibilité, et qu'il n'y a point de différence entre croire l'Eglise ratholiqui , et croire à l'Eglise catholique , c'est-à-dire en approuver la doctrine.

Le ministre s'élève avec mépris contre ce raisonnement de M. de .M eaux, et il oppose deux réponses (2070); la première, que l'Eglise universel le n'enseigne rien ; la seconde, que quand on supposerait qu'elle enseignerait la vérité, il ne s'ensuivrait pas qu'elle l'enseignAt toute pure.

Mais il se contredit dans ces deux réponses : dans la première, en tenues formels, comme on va voir; dans la seconde, par la conséquence évidente de ses principes, comme on le verra dans la suite.

Ecoutons donc comme il parle dans sa I" Réponse, a L'Eglise universelle, » dit-il (2071), « dont il est parlé dans le Symbole, ne peut, à proprement parler, ni enseigner, ni prêcher la vérité : » et moi je lui prouve le contraire par lui-même, puisqu'il avait dit ileux pages auparavant que l'Eglise à laquelle Jésus-Christ promet une éternelle subsistance, en disant : Les portes d'enfer ne prévaudra m point contre elle, « est une Kglise confessante, une Kglise qui publie la foi (2072) : » or celte Kglise est constamment f Kglise universelle, et la même dont il est parlé dans le Symbole : donc l'Eglise universelle dont il est parlé dans l-e Symbole, confesse et publie la vérité; et le ministre ne peut plus nier, sans se démentit lui-même, quecette Eglise ne confesse, qu'elle n'enseigne, qu'elle ne prêche la \ érité , si ce n'est que la publier et la confesser soit autre chose que la prêcher à tout l'univers.

Mais enfonçons davantage dans les sentiments du ministre sur celte importante matière. Ce qu'il répèle le plus, ce qu'il presse le plus vivement dans son système, c'est que l'Eglise universelle n'enseigne' rien, ne décide rien, n'a jamais rendu, ne rendra jaindis, et ne pourra jamais rendre aucun jugement ; et qu'enseigner , décider , juger , c'est le propre des Eglises particulières (2073).

.Mais cette doctrine est si fausse, que pour la trouver convaincue d'erreur, il ne faut que continuer la lecture des endroits où elle est établie; car voici ce qu'on y trouvera. « Les communions subsistantes , et qui font ligure, sont les Grecs, les Latins, les protestanis, les Abyssins, les Arméniens, les ncstoriens , les Russes. Je dis que le consentement de toutes ces communions à enseigner certaines vérités, est une espèce de jugement et de jugement infaillible (207V). » Ces ■ mmunions enseignent donc ; el puisque ces communions, selon lui, sont l'Église universelle, il ne peut nier que l'Kgbse universelle n'enseigne : il ne peut non plus nier qu'elle ne juge en un certain sens; puisqu'il lui attribue «ne espèce de jugement, qui ne peut rien être de moins qu'un senti-

(201.9) Préj. lég., p. SI.

î-20,0) Sgst., hv. i, eh. 9.8, p. 217, 218.

(2(i71) lî<id.,c. 20, p. 210.

'2072) lbid..p. 215.

(i075) Aid., p. 0, 218, 253, 23-*, 233.

(2074) Ibul., p. 230.

ŒUVRES COMPLETES DE BOSSl'ET.

ment déclaré. Voilà donc, du consentement du ministre, un sentiment déc'aré, et encore un sentiment infaillible de l'Eglise qu'il appelle universelle.

11 poursuit : « Quand le consentement de l'Eglise universelle est général dans tous les siècles, aussi bien que dans toutes les communions, alors je soutiens que ce consentement unanimefaitunedémonstration (2075).»

Ce n'est pas assez : celte démonstration est fondée sur l'assistance perpétuelle que Dieu doit, selon lui, à son Eglise : « Dieu, dit-il (2076) , ne saurait permettre que de grandes sociétés chrétiennes se trouvent engagées dans des erreurs mortelles, et qu'elles y persévèrent longtemps. » Et un peu après • « Est-il apparent que Dieu ait abandonné l'Eglise universelle à ce point, que toutes les communions unanimement dans tous les siècles aient renoncé des vérrtés de la dernière importance? »

De là il suit clairement que le sentiment de l'Eglise universelle est une règle certaine de la foi; et le ministre en fait l'application aux deux disputes les plus importantes qui puissent être, selon lui-même, parmi les Chrétiens La premièreest celledessociniens, qui comprend tant de points essentiels* et sur cela, « on ne peut, » dit-il (2077), « regarder que comme une témérité prodigieuse et une marque certaine de réprobation I audace des sociniens, qui, dans les articles de la divinité de Jésus-Christ , de la irinité des personnes, de la rédemption, de la satisfaction, du péché originel, de la création, de la grâce, de l'immortalité de l'âme, et de l'éternité despeines.se sont éloignés du sentiment de toute l'Eglise universelle. » Elle a donc , encore un coup, un sentiment, cette Eglise universelle : son sentiment emporte avec soi une infaillible condamnation des erreurs qui y sont contraires, et sert de règle pour la décision de tous les articles qu'on vient de voir.

il y a encore une autre matière où ce sentiment sert de règle : « Je crois que c'est encore ici la règle la plus sure pour juger quels sont les points fondamentaux , elles distinguer de ceux qui ne le sont pas ; question si épineuse et si difficile à résoudre; c'est que tout ce que les Chrétiens ont cru unanimement et croient encore partout, est fondamental et nécessaire au salut. »

Cette règle n'est pas seulement arrivée et claire, mais encore très-suffisante; puisque le ministre, après avoir dit que la discussion des texles, des versions , des interprétations de l'Ecriture, et même la lecture de ce diviu livre n'est pas nécessaire au fidèle pour former sa foi , conclut enfin « qu'une simple femme qui aura appris le Symbole des apôtres, et qui l'entendra dans le sens de l'Eglise universelle (en [gardant d'ailleurs les commandements de Dieu, sera peut-êlre dans une voie plus sûre que les savants qui dis-

putent avec tant de capacité sur la diversité des versions (2078). >;

il y a donc des moyens aisés pour connaître ce que croit l'Eglise universelle, puisque cette connaissance peut venir jusqu'à une simple femme. 11 y a de la sûreté dans cette connaissance, puisque cette simple femme se repose dessus; il y a enfin une entière suffisance, puisque cette femme n'a rien à rechercher davantage, et que pleinement instruite sur la foi, elle n'a plus à songer qu'à bien vi vie. Cette croyance n'est ni aveugle ni déraisonnable, puisqu'elle se fonde sur des principes clairs et sûrs, et qu'en effet quand on est faible, comme nous le sommes tous, la souveraine raison est de savoir à qui il faut se fier.

Mais poussons encore plus loin ce raisonnement. Ce qui, en matière de foi, fait une certitude absolue, une certitude de démonstration, et la meilleure règle pour décider les vérités, doit être clairement fondé sur la parole de Dieu. Or est-il que cette espèce d'infaillibilité, que le ministre attribue à l'Eglise universelle, emporte une certitude absolue et une certitude de démonstration; el c'est la plus sûre règle pour décider les vérités les plus essentielles et à la fois les plus épineuses : elle est donc clairement fondée sur la parole de Dieu.

Lors donc que dorénavant nous presserons les protestants par l'autorité de l'Eglise universelle , s'ils nous objectent que nous suivons l'autorité et les traditions des hommes, leur ministre les confondra en leur disant avec nous, que suivre l'Eglise universelle, ce n'est pas suivre les hommes, mais Dieu même qui l'assiste par son Esprit.

Si le ministre répond que nous ne gagnons rien par cet aveu, puisque l'Eglise où il reconnaît celte infaillibilité n'est pas la nôtre, et que toutes les communions chrétiennes entrent dans la notion qu'il nous donne de l'Eglise, il n'en sera pas moins confondu par ses propres j>rincifies ; puisqu'il vient de mettre parmi les conditions de la vraie foi, qu'il faut entendre le Symbole dans le sens de l'Eglise universelle. 11 faut donc entendre en ce sens l'article du Symbole où il est parlé de l'Eglise universelle elle-même. Or est-il que l'Eglise universelle n'a jamais cru que l'Eglise universelle fût l'amas de toutes les sectes chrétiennes, le ministre ne trouve point cette notion dans tous les lieux, ni dans tous les temps; il est au contraire demeuré d'accord que la notion qui réduit l'Eglise à une parfaite unité, en excluant de sa communion toutes les sectes, est de tous les siècles, et même des trois premiers (2079): il l'a vue dans les deux conciles dont il reçoit les Symboles, c'est-à-dire, dans celui de Nicée et dans celui de Constanlinople. Ce n'est donc point en ce sens, mais au nôtre, que

v207rl) Sysl., liv. i, c (2076) ihil.

Î4077) llnd.

(2078) Sysl., liv. m,

(2079) Ci-dessus, col.

PART. X. THEOL POLEMIQUE. — II. HISTOIRE DES VARIATIONS

la simple femme, qu'il l'ait marcher si sûre ment dans la voie du salut, doit entendre dans le Symbole le mot d'Eglise universelle; et quand cette bonne femme dit qu'elle y croit, elle est obligée de regarder une certaine communion quo Dieu aura distinguée de toutes les autres, et qui ne contient en son unité que les orthodoxes : communion qui sera le vrai royaume de Jésus- Christ parfaitement uni en soi-même, et opposé au royaume de Satan, dont le caractère est la désunion (Luc. xi, 17), comme 00 a vu.

Que si le ministre croit se Sauver en répondant que quand nous aurions prouvé qu'il y a une communion de cette sorte, nous n'aurions encore rien fait; puisqu'il nous resterait à prouver que cette communion est la nôtre, j'avoue qu'il y aurait encore quelques pas à faire avant que d'en venir jusque-là; mais en attendant que nous les fassions, et que nous forcions le ministre à les l'aire selon ses principes, nous trouvons déjà dans ses principes de quoi rejeter son Eglise. Car lorsqu'il nous a donné pour règle ce que l'Eglise universelle croit partout unanimement, de peur de comprendre les sociniens dans cette Eglise universelle dont il leur opposait l'autorité, il a réduit l'Eglise aux communions qui sont anciennes et étendues (2080), en excluant les sei tes qui n'ont ni l'un ni l'autre de ces avantages, et gui pour cette raison ne pouvaient être appelées ni communions, ni communions chrétiennes. Voilà donc deux grands caractères que doit avoir, selon lui, une communion pour mériter d'être appelée chrétienne, l'antiquité et l'étendue. : or est-il qu'il est bien constant que les Eglises de la Réforme n'étaient au commencement ni anciennes, ni étendues, non plus que celles des sociniens et des autres que le ministre rejette : elles n'étaient donc ni Eglises, ni communions : mais si elles ne l'étaient pas alors, elles ne l'ont pu devenir depuis; elles ne le sont donc pas encore, et, selon les règles du ministre, on n'en peut trop tôt sortir.

11 ne sert de rien de répondre que ces Eglises avaient leurs prédécesseurs dans ces grandes sociétés qui étaient auparavant, et qui conserva. eut les vérités fondamentales; car il ne tient qu'aux sociniens d'en dire autant. Le ministre les presse en vain par ces paroles : « Que ces gens nous montrent une communion qui ait enseigné leur dogme. Pour trouver la succession de leur doctrine, ils commencent par un Cérinthus, ils continuent par un Artémon, par un Paul de Samosate, par un Photin, et autres gens semblables qui n'ont jamais assemblé en un quatre mille personnes, qui n'ont jamais eu de communion, et qui ont été l'abomination de toute l'Eglise (2081).- » Quand le ministre les presse ainsi, il a raison dans le fond ; mais il n'a pas raison selon ses principes, puisque les sociniens lui diront

toujours que le seul fondement du salut, i'e-i de croire un seul Dieu et un seul Christ médiateur; que c'est l'unité de ces dogmes où tout le monde convient, qui fait l'unité de l'Eglise ; que les dogmes surajoutés peuvent bien faire des confédérations particulières, mais non pas un autre corps d'Eglise universelle ; que leur foi a subsisté et subsiste encore dans toutes les sociétés chrétiennes; qu'ils peuvent vivre parmi les calvinistes comme les prétendus élus des calvinistes vivaient dans l'Eglise romaine avant Calvin; qu'ils ne sont non plus obligés à montrer, ni à compter leurs prédécesseurs, que les luthériens un les calvinistes; qu'il n'est pas vrai qu'ils aient été l'abomination de toute l'Eglise, puisque, outre qu'ils en étaient, toute l'Eglise n'a jamais pu s'assembler contre eux; que toute l'Eglise n'enseigne rien, ne décide rien, ne déteste rien ; que toutes ces fonctions n'appartiennent qu'aux Eglises particulières ; qu'on a tort de leur reprocher la clandestinité, ou plutôt la nullité de leurs as emblées ; que celles des luthériens ou des calvinistes n'étaient pas d'une autre nature au commencement ; qu'à cet exemple ils s'assemblent lorsqu'ils le peuvent, et où ils en ont la liberté; que si d'autres l'ont arrachée par des guerres sanglantes, leur cause n'en est pas meilleure; et qu'en quel jue sorte qu'on obtienne du prince ou du magistrat une telle grâce, soit par négociation, ou par force, y attacher le salut, c'est -faire dépendre Je christianisme de la politique.

Après les grandes avances que le ministre vient de faire, pour peu qu'il voulût s'entendre lui-même, il serait bientôt de notre avis. Le sentiment de l'Eglise universelle, c'est une règle; c'est une règle certaine contre les sociniens ; il faut donc pouvoir montrer une Eglise universelle où les sociniens ne soient pas compris. Ce qui les en exclut, c'est le défaut d'étendue et de succession : il leur faut donc pouvoirmontrer une succession qu'ils ne puissent trouver parmi eux; or ils y trouvent manifestement la même succession dont les calvinistes se vantent, c'est-à-dire une succession dans les principes qui leur sont communs avec les autres sectes : il faut donc en pouvoir trouver une autre ; il faut, dis-je, pouvoir trouver une succession dans les dogmes particuliers à la secte dont on veut établir l'antiquité. Or cette succession ne convient pas aux calvinistes, qui dans leurs dogmes particuliers n'ont pas plus de succession ni d'antiquité que les sociniens : il faut donc sorlir de leur Eglise aussi bien que de l'Eglise socinienne; il faut pouvoir trouver une succession et une antiquité meilleure que celle des uns et des autres. En la trouvant, cette antiquité et cette succession, on aura trouvé la certitude de la foi; on n'aura donc qu'à se reposer sur les sentiments de l'Eglise et sur son autorité; et tout cela qu'estce autre chose, je vous prie,que de recou-

(2080) Sysi.,\\\. ii, c. 1, p. 258.

(2081) Ibid.

OEEYKES COMPLETES DE COSSl'ET.

naître l'Eglise infaillible? Ce ministre nou

conduit donc par une voie assurée à l'infaillibilité de l'Eglise.

Je sais qu'il use de restriction. « L'Eglise universelle, dit-il {2082), est infaillible jusqu'à un certain degré, c'est-à-dire, jusqu'à ces bornes qui divisent les vérités fondamentales de celles qui ne le sont pas. » Mais nous avons déjà fait voir que cette restriction est arbitraire. Dieu ns nous a point expliqué qu'il renfermât dans ces bornes l'assistance qu'il a promise à son Eglise, ni qu'il dût restreindre ses promesses au gré des ministres. Il donne son Saint-Esprit, non pas pour enseigner quelque vérité, mais pour enseigner toute vérité (Joan. xvi, 13); parce qu'il n'en a point révélé qui ne fût utile et nécessaire en certains cas. Jamais donc il ne permettra qu'aucune de ces vérités s'éteigne dans le corps de l'Eglise universelle.

Ainsi quelle que soit la doctrine que je montrerai une fois universellement reçue, il faut que le ministre la reçoive selon ses principes; et s'il croit se sauver en répondant que cette doctrine, par exemple la transsubstantiation, le sacrifice, l'invocation des .saints, l'honneur des images, et les autres de cette nature, se trouvent en effet dans toutes les communions orientales aussi bien que dans l'Eglise d'Occident, mais qu'elles n'y ont pas toujours été, et que c'est dans cette perpétuité qu'il a mis le fort de sa preuve et l'infaillibilité de l'Eglise universelle; il ne s'est pas entendu lui-même, puisqu'il n'a pu croire dans l'Eglise universelle une assistance perpétuelle du Saint-Esprit, sans comprendre dans cet aveu non-seulement tous les temps ensemble, mais encore chaque temps en particulier, cette perpétuité les enfermant tous; d'où il s'ensuit qu'entre tous les temps de la durée de l'Eglise, il ne s'en pourra jamais trouver un seul où l'erreur dont le Saint- Esprit s'est obligé de la garder prévale. Or on a vu que le Saint-Esprit s'est également obligé de la garder de toute erreur, et pas plus de l'une que de l'autre ; il n'y en aura donc jamais aucune.

Ce qui fait ici hésiter les adversaires , c'est qu'ils n'ont qu'une foi humaine et chancelante. Mais le Catholique, dont la foi est divine et ferme, dira sans hésiter : Si le Saint-Esprit a promis à l'Eglise universelle de l'assister indéfiniment contre les erreurs, donc contre toutes ; et si contre toutes, donc toujours ;et toutes les fois qu'on trouvera en un certain temps une doctrine établie dans toute l'Eglise catholique, ce ne sera jamais que par erreur qu'on croira qu'elle est nouvelle.

Nous le pressons trop, dira-t-il, et enfin nous le forcerons à abandonner son principe de l'infaillibilité de l'Eglise universelle. A Dieu ne plaise qu'il abandonne un principe si véritable, ni qu'il se plonge dans tous les inconvénients qu'il a voulu éviter

(208B) Sysi., liv. ii, c. 1,p. 230.

en l'établissant ! car il lui arriverait ce que dit saint Paul : Si je rebâtis ce que j'ai abattu, je me rends moi-même prévaricateur. (Galat. h, 18). Mais puisqu'il a commencé à prendre une médecine si salutaire, il faut la lui faire avaler jusqu'à la dernière goutte, quelque amère qu'elle lui paraisse maintenant, c'est-à-dire, qu'il faut du moins lui marquer toutes les conséquences nécessaires de la vérité qu'il a une fois reconnue.

Il s'embarrasse sur l'infaillibilité des conciles universels; mais premièrement, quand il n'y aurait pas de conciles, le ministre demeure d'accord que le consentement de l'Eglise, môme sans être assemblée, servirait de règle certaine. Son consentement pourrait être connu, puisqu'on suppose qu'à présent il l'est assez pour condamner les sociniens, et pour servir de règle immuable dans les questions les plus épineuses. Or, par le même moyen qu'on condamne les sociniens, on pourra aussi condamner les autres sectes. Et en eifet ou ne [te ut nier que sans que toute l'Eglise fût assemblée, elle n'ait suffisamment condamné Novalien, Paul de Samosate, les manichéens, les pélagiens, et une intinité d'autres sectes. Ainsi, quelque secte qui s'élève, on la pourra toujours condamner comme on a fait celleslà, et l'Eglise sera infaillible dans cette condamnation ; puisque son consentement servira de règle. Secondement, en avouant que l'Eglise universelle est infaillible, comment ne le seront point les conciles qui la représentent, qu'elle reçoit, qu'elle approuve, et où on n'a fait autre chose que porter ses sentiments dans une assemblée légitime?

Mais cette assemblée est impossible ; parce qu'on ne peut assembler tous les pasteurs de l'univers, et qu'on ne peut encore moins assembler tant de communions opposées. Quelle chicane 1 S'est-on jamais avisé de demander pour un concile œcuménique que tous les pasteurs s'y trouvassent? N'est-ce pas assez qu'il en vienue tant, et de tant d'endroits, et que les autres consentent si évidemment à leur assemblée, qu'il sera clair qu'on y a porté le sentiment de toute la terre ?()ui pourra donc refuser son consentement à un tel concile, sinon celui qui dira que Jésus-Christ, contre sa promesse, a abandonné toute l'Eglise? Et si le sentiment de l'Eglise avait tant de force pendant qu'elle était répandue, combien plus en aura-t-elle étant réunie ?

Pour ce que dit le ministre sur lus communions opposées, je n'ai qu'un mot à 'lui dire. Si l'Eglise universel e est infaillible dans les communions opposées, elle le serait beaucoup davantage en demeurant dans sou unité primitive. Prenons-la donc en cet état; assemblons-en les pasteurs au iuc siècle, avant que l'Eglise se fût gâtée, avant, si l'on veut, que Novatien se lût séparé, il faudra reconnaître alors que pour empêcher le progrès d'une erieur, l'asseni-

Idée d'un tel concile sera un secours divin. Supposons maintenant ce qui est arrivé : un superbe Novatien se fait évêque dans un siège déjà rempli) et fait une secte qui veut réformer l'Eglise ; on le chasse, on l'excommunie. Quoi ! parce qu'il continue a se dire Chrétien, il sera de l'Eglise malgré qu'on en ail î Parce qu'il poussera son audace jusqu'aux derniers excès, et qu'il no voudra écouter aucune raison, l'Eglise aura perdu sa première unité, et ne pourra plus s'assembler ni former un concile universel, que cet orgueilleux ne le veuille ? La témérité aura-t-elle tant de pouvoir? et ne tiendra-t-il qu'à couper une branche, et encore une branche pourrie, pour dire que l'arbre a perdu son unité et sa racine?

Il est donc incontestable que malgré un Novatien, malgré un Donat, malgré les autres esprits également contentieux et déraisonnables, l'Eglise pourra s'assembler en concile œcuménique. Que dis-je, elle le pourra? elle l'a l'ait, puisque malgré Novatien, malgré Donat, on a tenu le concile de Nicée. Qu'il y fallût appeler et, qui pis est, y faire venir actuellement les sectateurs de ces hérésiarques pour tenir légitimement cette assemblée, c'est à quoi on ne songea seulement pas. S'aviser maintenant de cette chicane, et treize cents ans après que tout le monde, à la réserve des impies, a tenu ce saint concile pour universel, soutenir qu'il ne l'était pas, et qu'il n'était pas possible à l'Eglise catholique de tenir un tel concile, à cause qu'on ne pouvait pas y assembler les rebelles qui avaient injustement rompu l'unité, c'est vouloir la faire dépendre de ses ennemis, et punir leur rébellion sur elle-même.

Voilà donc enfin un concile bien universel, par conséquent infaillible, si ce n'est qu'on ait oublié tout ce qu'on vient d'accorder ; et je suis bien aise ici de faire entendre à M. Jurieu ce qu'en dit un savant Anglais bon protestant (2083) : « Il s'agissait dans ce concile d'un article principal de la leligion chrétienne. Si dans une question de cette importance on s'imagine que tous les pasteurs de l'Eglise aient pu tomber dans l'erreur et tromper tous les tidèles, comment pourra-t-on défendre la parole de Jésus- Christ, qui a promis à ses apôtres et en leurs personnes à leurs successeurs, d'être toujours avec eux? promesse qui ne serait pas véritable, puisque les apôtres ne devaient pas vivre si longtemps; n'était que leurs successeurs sont ici compris en la personne des apôtres mêmes : » ce qu'il confirme par un passage de Socrate (208't), qui dit que « les Pères de ce concile, quoique simples et peu savants, ne pouvaient tomber dans l'erreur, parce qu'ils étaient éclairés par la lumière du Saint-Esprit ; »

(2083) Bdllus, Defens, fid. Nieœn., pruœm. n.2 p. 2.

(2081) Ibid., n. 5 ; Socb., lib. i. c 9.

(2l)s5> Sysl , Uv. m, c. 2, p. 213 ; C. ô, p. i5l ; e. t, p. 2.^8.

Œuvres compl. de Fossvet V11I.

Page 1