‹ Œuvres compl`etes de BossuetChapitre 206 sur 325 · VIII. — Témoignages des historiens ecclésiastiques · texte numérisé non relu

VIII. — Témoignages des historiens ecclésiastiques

Pour ce qui est des historiens ecclésiastiques , dont il semble que le ministre veuille s'appuyer, à cause seulement qu'ils n'ont pas nié le fait, il se trompe encore, car il cite en marge Socrate et Sozomène; mais voici ce que dit Socrate (2209) : « Pendant qu'il combat sans armes, se fiant à sa bonne fortune, le coup dont il mourut vint on ne sait d'où. Car quelques-uns disent qu'un transfuge perse le donna; et d'autres, que ce fut un soldat romain: et c'est le bruit Je plus réoandu, » ajoute cet historien : ce qui pourtant ne parait fias véritable puisqu'on voit tout le contraire dans plus d'historiens et dans ceux mêmes qui étaient présents, « Mais Calliste, » poursuit Socrate, « un des gardes de l'empereur, et qui a écrit sa Vie en vers héroïques, dit qu'il fut tué par un démon : ce qu'il a peut être inventé par une fiction poétique, et peut-être la chose estelle ainsi. » Voilà tout ce que dit Socrate, et il rejette assez clairement ce qu'on dit de ce prétendu Chrétien, puisqu'il ne donne aucun lieu à cette opinion parmi les bruits incertains qu'ils racontent tous, sans même faire mention du sentiment de Libanius, que personne ne suivait. Théodoret en use de même (2210), sans rien décider sur le fait, et sans même daigner répéter ce qu'avait imaginé Libanius, comme chose qui ne méritait et en effet n'avait trouvé aucune créance.

Il ne reste a examiner que Sozomène, dont le ministre lait son fort, mais sans

(2201) Lib. xxv.

(•2-20-2) Lil>. x, n. 16.

(2205) Alr. in Jutiano.

(2204) Uni'. Fest., Brev. ad Val.

C?.205) Piul'.si., lib. vu, c. 15.

Aug.

(220G) Amm. Mako, ibiii.

(2207) Liban., Jul. Epitap.

(2208) V' Averths.j n. 17.

(2209) Poe, ni.

( !2i0) Tm.oiHii., Util., lib, m.

!'Sl

PART. \. THEOL. POLEiUQI !•'.. - m. IMSFENSE I>K 1.I1IST. DES VAtt.

raison. Cor ii raconte seulement « qu'un oivalier eu courant fort vite avait frappé ['empereur dans l'obscurité, sans que pers inné le i onnûl ; qu'on ne sail point qui le irappa ; que les uns disent que ce fut un Persan, et d'autres un Sarrasin, d'autres un soldat romain indigné contre l'empereur, qui jetait l'année romaine en tant de périls (2211). d Si cela est, ce ne fut donc pas le christianisme qui le poussa à faire ce coup: et teN étaient, selon Sozoniène, les bruits populaires: après quoi il rapporte encore, pour ne rien omettre, le discours du sophiste Libanius : puis, en disant son avis, il se déclare pour l'opinion qui attritiue cette mort à un coup du ciel, dont il donne pour garant >< une vision, où dans une grande assemblée des apôtres et des prophètes , après les plaintes qu'on y fit contre Julien, ou vit deux de l'assemblée partir soudain, et peu après revenir comme d'une grande expédition, en disant que c'en était fait, et que Julien n'était plus. » Il raconte à ce propos beaucoup de choses, qui tendent h l 'infirmer qu.' Julien était mort par un coup miraculeux; et ainsi le parti qu'il prend est directement opposé à celui de M. BaSnage, qui ne craint rien tant que de voir les esprits célestes mêlés dans cette mort. Il est vrai qu'en récitant le discours de Libanius qui accusait un Chrétien, quoique ce ne soit pas là à quoi il s'en lient, il reconnaît que cela peut être : car en effet, on ne prétend pas que tous les Chrétiens soient incapables de faillir, et Sozoniène excuse l'action par l'exemple de ceux qui ont été tant loués, principalement parmi les Grecs, pour avoir tué les tyrans : discours qui peut avoir lieu contre Libanius et les païens qui élevaient jusqu'au ciel de tels attentats, mais que le christianisme ne reçut jamais.

IX. — Réflexion sur Sozoniène ; témoignage des Pères de ce siècle, et en particulier celai de saint Augustin.

Voilà ces exemples de l'ancienne Eglise qu'on nous avait tant vantés. Tout se réduit dans le fait à la conjecture du seul Libanius, manifeste calomniateur et ennemi juré des Chrétiens; et dans le dogme, au sentiment du seul Sozomène, à qui, sans lui dénier dans les faits l'autorité qu'il peut avoir comme historien , nous refuserons hardiment celle qui peut convenir à un docteur.

Car entin, s'il est permis de mettre la main sur un empereur, sous prétexte qu'il persécute l'Eglise, que deviennent ces déclarations qu'elle faisait durant la persécution dans toutes ses apologies, lorsqu'elle y prolestait solennellement qu'elle regardait dans les princes une seconde majesté , que la première majesté, c'est-à-dire celle de Dieu, avait établie; en sorte qu'honorer le prince, c'était un acte de religion, comme en violer la majesté c'était un sacrilège (2212)? Que

(-2211) Soi., vi, l, 2.

(2212* Voy. V' Avertît*., n. 13 cl suiv.

■,2215) >". '17 cl suiv.

si M. Basnage a voulu penser que l'Eglise

du ivr siècle , et sous Julien l'Apostat, eût dégénéré de celte sainte doctrine, il eût fallu nous alléguer un saint Basile, un saint Grégoire de Nazianze, un saint Arabroise, un saint Cbrysostome, Un saint Augustin et les autres saints évoques qu'elle reconnaissait pour ses docteurs, dont aussi le sentiment unanime réglait celui de tous les fidèles. Mais le ministre n'a pas osé seulement les nommer, car il savait bien qu'en parlant souvent contre Julien l'Apostat et contre les autres princes persécuteurs, ils n'ont eu et n'ont inspiré à tous les peuples qu'un inviolable respect pour leur autorité. Je Ù6 répéterai pas lout ce que j'ai dit sur cette matière dans le Y' Avertissement (-2^3), où il paraît plus clair que le joui', que, loin de rien attenter contre la personne des princes, l'Eglise, quoique constamment la plus forle dans ce siècle, a persisté dans l'obéissance par maxime, par piété, par devoir, autant que dans les siècles où elle était plus faible. Seulement, pour fermer la bouche à notre ministre, je le ferai souvenir de ce témoignage de saint Augustin ( 2214) : « Quand Julien disait à ses soldats Chrétiens, Offrez de l'encens aux idoles, ils le refusaient; quand il leur disait. Marchez, combattez, ils obéissaient sans hésiter. » Mais c'était peut-être pour trouver phis commodément dans la mêlée l'occasion de l'assassiner. Laissons-le croire à M. Basnage, à Libanius et aux autres ennemis de la piété. Saint Augustin dit tout aulre chose de ces religieux soldats: « Ils distinguaient,» dit-il, « le Roi éternel du roi temporel, et demeuraient assujettis au roi temporel pour l'amourdu Roi éternel, parce que, » poursuit le même Père, « lorsque les impies deviennent rois, c'est Dieu qui le fait pour exercer son peuple. » Comment l'exercer, si ce n'est par la persécution? D'où ce grand homme conclut que, loin de rien entreprendre contre l'autorité, et encore moins contre la personne du prince, on ne peut pas refuser à celte puissance établie de Dieu, comme il vient de le prouver, V obéissance qui lui est due. Saint Augustin fait deux choses eu cette occasion, toutes deux entièrement décisives : la première, il pose le l'ait constant et public, c'est-à-dire l'obéissance que les soldats chrétiens rendirent toujours à Julien, sans s'être jamais démentis ; secondement, il va au principe selon sa coutume, et il montre que cette pratique constante et universelle des soldats chrétiens était fondée sur les maximes inébranlables de l'Eglise, en sorte « qu'on ne pouvait pas refuser à cette puissance l'honneur qui lui était dû. Non poterat non reddi honos ei debitus potestali. » C'est d'un si grand évèque qu'il fallait apprendre la pratique inviolable aussi bien que la doctrine constante de l'Eglise sous Julien, et non pas de Libanius ou

(2314) N. \~ et suiv. Ace, in jv-nl. cxxjv^a. ", tain. IV.

même de Sozomène. Car, oulrela différence qu'ii y a entre un docteur si autorisé et un simple historien, Sozotoène raisonne sur un récit en l'air, que lui-même croyait faux, et saint Augustin rapporte un fait constant, dont il avait pour témoin tout l'univers : Sozomène répond à un païen selon les principes du paganisme ; et saint Augustin propose les plus sûres et les plus saintes maximes du christianisme; et ce qui seul emporte la décision, Sozomène parle seul, sans qu'on puisse alléguer un seul Chrétien qui ait parlé comme lui ; et saint Augustin est soutenu, comme on l'a l'ait voir (2215), par !a tradition constante de tous les siècles lassés, et par le consentement unanime de tous les évêques de son temps.

X. — Doctrine de saint Augustin sur l'obéissance des sujets, et sur le principe qui rend les guerres légitimes.

Et puisque nous sommes tombés sur saint Augustin, pour ne m'en tenir pas ici seulement à ce que j'en avais rapporté ailleurs ; vous serez bien aises, mes frères, de remonter avec lui jusqu'au principe qui peut rendre les guerres légitimes, afin d'entendre à fond combien sont injustes celles que les ministres ont fait entreprendre à vos pères, et qu'ils voudraient encoreaujourd'huivous faire imiter.

Saint Augustin, attaqué par diverses objections des manichéens, qui condamnaient beaucoup de pratiques et de lois de l'Ancien Testament, comme contraires aux bonnes mœurs, pour connaître la règle des mœurs, consulte avant toutes choses la loi éternelle, c'est-à-dire, comme il la définit, la raison divine et l'immuable volonté de Vieu, qui ordonne de conserver V ardre naturel , et défend de le troubler (2216). Puis, venant à parler des guerres entreprises par l'ordre de Dieu sous Moïse et les autres princes du peuple saint, il montre aux manichéens, qui les blâmaient, que si l'on peut entreprendre jugement la guerre par l'ordre des princes, à plus forte raison le peut-on par l'ordre de Dieu, pour punir ou pour corriger ceux qui se rebellent contre lui (2217). Par ce moyen, il entre nécessairement dans le principe qui rend les guerres légitimes parmi les hommes; et là, en considérant la loi éternelle qui ordonne de conserver l'ordre naturel , il donne celte belle règle : i L'ordre naturel,» dit-il (2218), «sur lequel est établie la tranquillité publique, demande que l'autorité et Je conseil d'entreprendre la guerre soit dans le prince, et en même temps que l'exécution des ordres de la guerre soit dans les soldats qui doivent ce ministère au salut et à la tranquillité publique ». Ainsi selon l'ordre de la nature, que la loi éternelle veut conserver, saint Augustin établit dans le prince, comme dans le chef, la rai-

!)Si

son et l'autorité, et dans les soldais, comme dans les membres, un ministère qui lui est soumis : d'où il s'ensuit que quiconque n'est pas le prince ne peut commencer ni entreprendre la guerre. Autrement, contre la nature, il ôte à la tête l'autorité etle conseil, pour les transporter aux membres, qui n'ont que le ministère et l'exécution : il partage le corps de l'Etal; il y met deux princes et deux chefs ; il fait deux Etats dans un Etat, et rompant le lien commun des citoyens, il introduit dans un empire la plus grande confusion qu'on y puisse voir, et la (dus prochaine disposition à sa totale ruine, conformément à cette parole de notre Sauveur : Tout royaume divisé en lui-même sera désolé, et les maisons en tomberont l'une sur l'autre. (Matth xu, 25; Lue. XI, 17.)

Il ne faut donc pas s'étonner si saint Augustin n'a laissé aux soldats de Julien autre parti à prendre dans la guerre, que celui d'obéir à leur empereur, lorsqu'il leur disait, Marche: ; s'ils marchent sans son ordre, et encore plus s'ils marchent contre son ordre, de membres ils se font les chefs, et renversent l'ordre public; ce qui va si loin, que qui combat même l'ennemi sans l'ordre du prince, se rend digne de châtiment : combien plus s'il tourne ses armes contre le prince lui-même, et contre sa patrie, comme on fait dans les guerres civiles?

Et de peur qu'on ne s'imagine qu'en combattant sous un prince injuste , on.

ait part à l'injustice de ses entreprises, saint Augustin établit un autre principe ou plutôt du premier principe qu'il a établi, il tire cette conséquence, « qu'un homme de bien qui en combattant suit les ordres d'un prince impie, et ne voit pas manifestement l'injustice de ses desseins, ni une expresse défense de Dieu dans ses entreprises, peut innocemment faire la guerre en gardant l'ordre public et ta subordination nécessaire au corps de l'Etat » : c'est-à-dire, en se soumettant à l'ordre du prince, qui seul en fait le lien : « en sorte, » conlinue-t-il, « que l'ordre de la sujétion rend le sujet innocent, lors même que l'injustice de l'entreprise rend le prince criminel : u tant il importe à l'ordre, dit le même Père, de savoir ce qui convient à chacun (2219J, et tant il est véritable que l'obéissance peut être louée, encore même que le commandement soit injuste et condamnable.

Par là donc on voit clairement que dans les guerres on n'est assuré de son innocence que lorsque l'on combat sons les ordres de son prince; et qu'au contraire lorsque l'on combat, ou sans son ordre, ou, ce qui est encore pis, contre son ordre et contre lui, comme dans les guerres civiles, la guerre n'est qu'un brigandage, et on commet autant de meurtres qu'on tire de fois l'épée.

(2215) V' Averl, n. 5, 1-2. 15, etc , jusqu'à 21.

(2216) Cont. Faust., l:b. xxii. cap. 27, loin.

(2217) Ibid., cap. 71.

(2218) Ibid., cap. 75.

(2219) Ibid., c. 73.

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