XLVII. — C'est M. Basnage lui-mime gui
falsifie Mélanehthon dans celle matière.
Le ministre revient à la charge ; et il iait dire à Mêlant hlhon, que Luther ne fut point consulté sur la ligue ^2362;. Mais, à ce coup, c'est lui qui trotique, et d'une manière qui change le sens. Mélanehthon ne dit pasau lieu qu'il cite, c'est-à-dire, dans la lettre 111, que Luther ne fut pas consulté sur la ligue; voici ses mots : « Personne, » dit-il (2363), «ne nous consulte maintenant ni Luther iii moi sur les ligues. » 11 ne nie pas qu'Us n'aient été consultés, il dit qu'on ne leseons u lie plus maintenant ; il avait dit dans la lettre précédente : « On ne nous consulte plus tant sur la question, s'il est permis de se défendre par les armes (2364). » On les
(-25C.il Bxsn., ibid., 50G.
(-2300) Mll , lib. iv, episl. 3.
('lôiii) lbitl., 110.
avait donc consultés, on les consultait encore ; mais plus rarement, et peut-être avec un peu de détour : mais toujours la conclusion était qu'on pouvait faire des ligues, c'est-à-dire prendre les armes contre l'empereur.
XL\ III. — La Réforme a renoncé aux belles maxitnes quelle avait d'abord établies : M. Basnage se confond lui-même.
Ce n'était plus là le premier projet, ni ces beaux desseins de la Béforme naissante, lorsque Mélanehthon écrivait au landgrave , c'est-à-dire à l'architecte de toutes les ligues : Il vaut mieux périr, que d'émouvoir des guerres civiles, ou d'établir l'Evangile, c'est-à-dire la Réforme, par les aj-mes (2365). Et encore : Tous les gens de bien doivent s'opposer à ces ligues (2366'. On dit que Mêlant hlhon étaitfaible et timide; mais que répondre à Luther, qui ne voulait que souffler pour détruire l'Antéchrist romain sans guerre, sans violence, en dormant à son aise dans son lit, et en discourant doucement au coin de son feu? Tout cela était bien changé, quand il sonnait le tocsin contre l'empereur, et qu'il donnait le signal pour former les li-
Allemagne
gués, qui tirent nager toute I dans le sang.
Mais après tout , à quoi aboutit tout ce discours du ministre? Si on a eu raison de faire ces ligues comme il le soutient (2367), pourquoi tant excuser Luther de les avoir approuvées? N'oserait-on approuver une bonne action? Ou bien est-ce, malgré'qu'on en ait, qu'on sent en sa conscience que l'action n'est pas bonne, et que la Réforme, qui la défend le mieux qu'elle peut , ne laisse pas dans le fond d'en avoir honte?
XLjX. — Si l'auteur des Variations a eu tort d'uttribuer à Luther les excès des anabaptistes. M. Basnage prouve très-bien ce qu'on ne lui conteste pas , et dissimule le reste.
Il ne me reste qu'à dire un mot sur les guerres des paysans révoltés , et sur celles des anabaptistes qui se mêlèrent dans ces troubles. Le ministre s'échauffe beaucoup sur cette matière, et se donne une (>eine extrême pour prouver que Luther n'a point soulevé ces 'paysans ; qu'au contraire il a improuvé leur rébellion ; qu'il a déiendu l'autorité du magistrat légitime, même dans son livre De la liberté chrétienne, et ailleurs, jusqu'à soutenir qu'il n'est pas permis de lui résister, lors même qu'il est injaste et persécuteur, qu'il a toujours délesté les anabaptistes et leurs fausses prophéties qu'il' a traitées de folles visions; qu'il a combattu de tout son pou\oir Muncer, Plifer , et les autres séducteurs de cette secte. 11 emploie un long discours à cette preuve : en un mot, il est heureux à prouver ce que personne ne lui conteste, lia voulu avoir le plaisir de me
(23C5) L. m, epist. 10.
(256(i) L. iv, episl. 85.
^j>6") Bash., ibid.
!ir.3 PART. V THEOL. POLEMIQUE. — III. DEFENSE DE L'HIST. DES VAR.
reprocher deux on trois fois hardiment mes
calomnies ; mais c'a été en me faisant 'lire ce
i|no je ne dis pas, et en laissant sans réplique ce q u c j o dis.
Et d'abord pour eequi regarde les anabaptistes, pourquoi s'étendre a |irouver que Luther les a détestés, et s'opposa avec chaleur à leurs visions (2308)? Je le savais bien, et je l'ai marqué en plus d'un endroit de l'Histoire dis variations (2309). Comment Luther n'aurai t-il pas rejeté Munceret les siens, qui le traitaient de second Pape et de second Antéchrist, autant à craindre que le premier contre lequel il *c soulevait? J'ai reconnu toutes ces choses, et je n'ai laissé pas pour ce la ■ l'appeler les anabaptistes un rejeton de la doctrine de Luther (2370); non en disant qu'il ait prouvé leurs sentiments, à quoi je n'ai pas seulement songé; mais parce qu'encore qu'il les iinprouvat, il était vrai néanmoins que les anabaptistes ne s'étaient formes qu'en poussant à bout ses maximes.
C'est ce qu'il fallait attaquer, maison n'ose. Car qui ne sait que les anabaptistes n'ont condamné le baptême des petits entants, et le baptême sans immersion, qu'en poussant à bout cette maxime de Luther, que toute vérité révélée de Dieu, est écrite, et qu'eu matière de dogmes, les traditions les plus anciennes ne sont rien sans l'Ecriture? Disons plus : Luther a reproché aux anabaptistes de s'être faits pasteurs sans mission, il s'est bien déclaré évangéliste par lui-même (2371); et il n'a fait non plus de miracles pour autoriser sa mission extraordinaire, que les anabaptistes à qui il en demandait (2372). Si Muncer et ses disciples se sont faits prophètes sans inspiration, c'est en imitant Luther, qui a pris le même ton sans ordre, et on n'a qu'a lire les Variations pour voir qu'il est le premier des fanatiques (2373).
L. — Si M. Basnagc a raison de reprocher à l'auteur des Variations d'avoir dit qu'on ne croyait pas Luther innocent des troubles de C Allemagne, et en particulier de ceux des anabaptistes et des paysans révoltes.
M. Basnage me l'ait dire que Luther n'était pan innocent des troubles de l'Allemagne (2374). Déjà, r-e n'était pas dire qu'il les eût directement excités; mais j'ai ditencore quelque chose de moins, voici mes paroles : « On ne croyait pas Luther innocent des troubles de l'Allemagne (2375), » il fallait me faire justice en reconnaissant que je ménageais les termes envers Luther comme envers les autres, et que je prenais garde à ne rien outrer. Car, au reste, on croyait si peu Luther innocent de ces troubles, je veux dire de ceux des paysans révoltés comme de
ceux des anabaptistes , que l'empereur en lit le reproche aux protestants en pleine diète, leur disant, « que si on avait obéi ou décret .de Worms, ou le luthéranisme était proscrit du commun consentement de tous les Etats de l'empire, on n'aurait pas vu les malheurs dont l'Allemagne avait été affligée, parmi lesquels il mettait au premier rang la révolte des paysans et la secte des anabaptistes, » C'est ce que raconte Slcidan, (pie j'ai pris à garant de cette plainte (2376). M. Basnage est si subtil, qu'il ne veut pas que (maries V ait chargé Luther des désordres qu'il imputait au luthéranisme. « M. de Jleaux, dit-il (2377), ajoute du sien que Luther fut chargé particulièrement de ce crime dans l'accusation de l'empereur; ce qui n'est pas, » et sur cela il s'écrie : « Kst-il permis d'ajouter et de retrancher ainsi à l'histoire? » Sans doute, lorsqu'on trouve dans l'histoire les malheurs attribués au luthéranisme, il sera toujours permis d'ajouter que c'est à Luther qu'il s'en faut prendre. Quoi qu'en diso M. Basnage, les protestants répondirent mal à ce reproche de l'empereur, lorsqu'ils se \ alitèrent d'avoir condamné et puni les anabaptistes, comme ils firent les paysans révoltés; car l'empereur ne les accusait pas d'avoir trempe dans leur révolte, comme le veut notre ministre (2378) , mais d'y avoir donné lieu en rejetant le décret de Worms, et en soutenant Luther, et sa doctrine que l'empire avait proscrite. Les effets parlaient plus que les paroles : l'empire était tranquille avant Luther : depuis lui on ne vit que troubles sanglants, que divisions irrémédiables. Les paysans qui menaçaient toute l'Allemagne, étaient ses disciples, et ne cessaient de le réclamer. Le fait est constant par Sleician (2379). Les anabaptistes étaient sortis de son sein, puisqu'ils s'étaient élevés en soutenant ses maximes et en suivant ses exemples : qu'y avait-il à répondre , et que répondront encore aujourd'hui les protestants?
IL — M. Basnage tâche en vain d'excuser Luther dans le trouble des paysans révoltés.
Diront-ils que Luther réprimait les rebelles [iar ses écrits, en leur disant que Dieu défendait la sédition ? On ne peut pas me reprocher de l'avoir dissimulé dans l'Histoire des variations, puisque j'ai expressément rapporté ces paroles de Luther (2380). Mais j'ai eu raison d'ajouter en même temps , « qu'au commencement de la sédition il avait autant flatté que réprimé les paysans soulevés (2381) , » c'est-à-dire en les réprimant d'un côté, qu'il les incitait de l'autre, tant il écrivait sans mesure. Est-ce bien ré-
(2368^ Basn., 499.
(-25611) Var., liv. il.
(2570) lbid.
(•25711 lbid., liv. i.
(2572) lbid.
(2574) Basn. , 497.
OEUYBES COUPl. DE BûSSL'ET. VI U.
(2575) Var., liv. u.
(2570) Si.eid., lib. vu
or., ibid.
(2577) Basn.,
(2578i lbid.
(2579) Sleid.
(2580) Var., (25811 lbid :
ibid.
, I. v; Var., Ii\.
liv. u.
Slf.ii>., ibid.
OEUVRES COMPLETES DK BOSSIET.
primer une populace armée et furieuse, que d'écrire publiquement qu'on « exerçait sur elle une tyrannie qu'elle ne pouvait, ni ne voulait, ni ne devait plus souffrir (2382) ? » Après cela, prêchez la soumission à des gens que vous voyez en tel état, ils n'écoutent que leur passion, et l'aveu que vous leur faites , qu'ils ne peuvent ni ne doivent pas souffrir davantage les maux qu'ils endurent. Mais Luther passe plus avant, puisqu'après avoir écrit séparément aux seigneurs et à leurs sujets rebelles, dans un écrit qu'il adressait aux uns et aux autres, il leur criait qu'ils avaient «tort tous deux, et que s'ils ne posaient les armes, ils seraient tous damnés (2383). » Parler en celte soi te, non pas aux sujets rebelles seulement comme il fallait, mais aux sujets et aux seigneurs indifféremment , à ceux dont les armes étaient légitimes et à ceux dont elles étaient séditieuses, c'est visiblement entier le cœur des derniers, et affaiblir le droit des autres. Bien plus, c'est donner lieu aux rebelles de dire : Nous désarmerons quand nous verrons nos maîtres désarmés ; c'est-à-dire qu'ils ne désarmeront jamais; à plus forte raison les princes et les seigneurs ne désarmeront pas les premiers. Ainsi cet avis bizarre de Luther était propre à faire qu'on se regardai l'un l'autre, et que loin de désarmer, on en vint aux mains, ce qui en effet arriva bientôt après. Qui ne voit donc qu'il fallait tenir un autre langage, et en ordonnant aux uns de poser les armes, avertir les autres d'en user avec clémence, même après la victoire? Mais Luther ne savait parler que d'une manière outrée : après avoir llalté ces malheureux jusqu'à dire les choses que nous venons d'entendre, il conclut à les passer tous dans le combat au fil de l'épée, même ceux qui auront été entraînés par force dans des actions séditieuses (238fc) , encore qu'ils tendent les mains ou le cou aux victorieux. On en pourra voir davantage dans \ Histoire des variations. Il y fallait répondre ou se taire, et ne se persuader pas que Lut lu- r eût satisfait à lous ses devoirs en parlant en général contre la révolte. Mais encore d'où lui venaient des mouvements si irréguliers, si ce n'est qu'un homme enivré du pouvoir qu'il croit avoir sur la multitude fait paraître partout ses excès, ou pour mieux dire, qu'un homme qui se croit prophète, sans que le bon esprit du Seigneur soit tombé sur lui, s'imagine qu'à sa parole les bataillons hérissés baisseront les armes, et que tous, grands et petits, seront at erres?
LU. — Le ministre défend mal ce livre de Luther de lu Liberté chrétienne.
Pour ce qui regarde le livre de la Liberté chrétienne, je reconnais avoir écrit, « qu'on prétendait que ce livre n'avait pas peu con-
tribué à inspirer Ja rébellion à la populace (2385). » M. Basnage s'en offense (2386), et entreprend de prouver que Luther y a bien parlé de l'autorité des magistrats. Loin de le dissimuler, j'ai remarqué en termes exprès, qu'en parlant indistinctement eu plusieurs endroits de son livre « contre les législateurs et les lois, il s'en sauvait en disant qu'il n'entendait point parler des magistrats ni des lois civiles. » .Mais cependant dans le fait deux choses sont bien avérées, tant par les demandes des rebelles que par Sleidan qui les rapporte (2387), l'une que ces malheureux, entêtés de la liberté chrétienne que Luther leur avait tanl prèchée, se plaignaient «qu'on les traitait de serfs, quoique tous les Chrétiens soient affranchis par le sang de Jésus-Christ. » Il est bien constant qu'ils appelaient servitudes beaucoup de droits légitimes des seigneurs ; et quoi qu'il en soit, c'était pour soutenir celte liberté chrétienne qu'ils prenaient les armes. 11 n'en faudrait pas davantage pour faire voir comment ils prenaient ces belles propositions de Luther : « Le Chrétien est maître de tout; le Chrétien n'est sujet à aucun homme; le Chrétien est sujet à tout homme (2388). » On voit assez les idées que de tels discours mettent naturellement dans les esprits. Ce n'est rien moins que l'égalité des conditions, c'est-à-dire la confusion de tout le genre humain. Quand après on veut adoucir par des explications ces paradoxes hardis, le coup est frappé, et les esprits qu'on a poussés dans des excès n'en reviennent pas à votre gré. M. Basnage excuse ces propositions en disant que selon Luther « le Chrétien selon l'àme est libre et ne dépend de personne, mais qu'à l'égard du corps et de ses actions, il e>t sujet à tout le momie. » Tout cela est faux à la rigueur : car ni tout homme n'est sujet à tout homme selon le corps, puisqu'il y ta des seigneurs et des souverains sur le corps desquels les sujets ne peuvent attenter sans crime en quelque casque ce soit; ni l'indépendance de l'àme n'est si absolue, qu'il ne soit vrai en même temps, que toute âme doit être, soumise aux puissances supérieures et à leurs commandements, jusqu'au point d'en être liée même dans lu conscience selon saint Paul. (Rom. xiii, 1, 5.) Ce' n'est donc point enseigner, mais tromper les hommes, que de leur tenir en celte soi te de vagues discours; et ou peut.juger de ce qu'opéraient ces propositions toutes crues, comme Lutheries avançait, puisqu'elles sont encore si irrégulières avec les excuses et les adoucissements de M. Basnage.
Mais ie livre De la liberté chrétienne produisit encore un autre effet pernicieux. 11 inspirait tant de haine contre tout l'ordre ecclésiastique, et même contre les prélats qui étaient en même temps souverains, qu'on
(2582) V«r.,liv. il.
Cà~>8-j) Si.F.ii»., ibid., Var.,ibid.
|238t) Ibid.
(238;>J I or., liv. u.
(2386) Basn., p. 507.
[23X7} Sleid , lit), v.
123881 Luth., De lib Christ.