XIV. — Suite de la même matière
Si tout cela ne démontre pas qu'il a sauvé parmi nous d'autres gens que les entants décèdes avant l'usage de raison, je ne sais plus ce qu'il, y a de démonstratif. Mais voici encore une autre preuve , qui n'est pas moins concluante. « Nous avouons, » dit-il (2081), « ii M. de M eaux, que l'Eglise dont Jésus-Christ parle Là (dans le passage de saint Matthieu, xvi , où il dit que l'enfer ne prévaudra point contre l'Eglise), est une Eglise confessante, , une Eglise qui publie la foi , une Eglise par conséquent extérieure et visible; mais nous nions que cette Eglise confessante, et qui publie la foi, soit une certaine communion chrétienne, distincte et séparée de toutes les autres. C'est l'amas de toutes les communions qui prêchent un même Jésus-Christ, qui annoncent le même salut , qui donnent les mêmes sacrements en substance , et qui enseignent la même doctrine ; » en substance encore, et quant aux points fondamentaux, comme il vient de dire; car s'il voulait qu'en tout et partout on enseignât jusqu'aux moindres points la même doctrine, il sortirait visiblement de son système, et ne pourrait [dus sauver, comme il fait, ni les nèstoriens, ni les jacobiles, ni les Grecs; et c'est pourquoi il ajoute que l'Eglise dont Jésus-Christ parle ici « est un corps qui renferme toutes les communions, lesquelles retiennent le fondement de la foi. » Or, il nous comprend dans ce corps: il nous met dans cet amas, comme on a vu, et comme il le dit à chaque page de son livre, et en particulier dans cet endroit . puisque c'est de nous en particulier et de l'Eglise romaine qu'il s'agit. C'est dans cet amas que sont les élus : le ministre le décide ainsi par ces paroles :« dans ce corps visible et externe est renfermée l'âme de l'Eglise, les fidèles et les vrais saints (2082) ; » et un peu plus bas : « quelque sens qu'on donne à cet article (c'est à l'article du Symbole où l'on croit l'Eglise universelle), et quoique l'on avoue que par là il faut entendre une vraie Eglise visible , les prétendus Catholiques n'en peuvent tirer aucun avantage ; puisque cette Eglise visible, laquelle nous faisons profession de croire , est celle qui est répandue dans toutes les communions véritablement chrétiennes , et dans laquelle est renfermée la partie invisible , qui sont les élus et les vrais saints. » Nous sommes, comme on a vu plusieurs fois, une des communions véritablement chrétiennes, c'està-dire , de celles où l'on retient les fondements de la foi, et nous sommes par con-
(8677) Sysi.,p. 255).
(•>o7S> Ir'ul.
(2679) ll'id., 175.
(2GS0) Leit. il.
(2681) Sy*t„ p. 215.
(2682J Ibid., (». 210.
séqucnt une de ces communions où l'on est contraint d'avouer que les saints sont renfermés. Qu'on ne nous objecte donc plus nos idolâtries prétendues comme exclusives du salut. Nous annonçons dans le fond le même salut cjue les autres que l'on reconnaît pour véritables Chrétiens,; en l'annonçant , nous y conduisons, puisque, selon les principes du Système, on ne l'annonce pas inutilement, et que la parole de Dieu n'est pas stérile. Qu'on ne nous objecte plus que nous retranchons avec la coupe une partie substantielle de l'Eucharistie. Nous avons les sacrements en substance , et il n'y a aucune raison ni générale ni particulière ,de nous priver du salut. On ne peut ici se réduire aux enfants qui meurent parmi nous après le Baptême et avant l'Age de raison, car il n'aurait fallu parler, ni de la doctrine , ni de la prédication, puisqu'ils n'y ont aucune part en l'état où ils sont. Les adultes se sauvent parmi nous, comme parmi les autres vrais Chrétiens qui font une communion et retiennent les fondements, et c'est en vain qu'on voudrait tâcher de renfermer le salut dans les enfants.
En etl'et, dans le même endroit où le ministre semble s'y réduire , sentant bien en sa conscience qu'il n'y a pas moyen de s'en tenir la, il ajoute que s'il y avait quelques élus entre les adultes, cela étant absolument inconnu ne pouvait servir à rien (2683) ; comme s'il y avait sur la terre une communion où l'on connût les élus, ou que l'on sût qu'il y en a par une autre voie que par celle qui a forcé le ministre k en mettre selon ses principes dans toutes les sociétés où la parole de Dieu est préchée, c'est-à-dire par l'efficace et par la fécondité de cette parole. ,
XV. — Qu'on ne. peut sans trop d'injustice nous refuser le salut, après l'avoir accordé à tant d'autres sectes dont la corruption est avouée.
C'en serait trop sur cette matière, si elle était de moindre importance , et si le ministre à qui nous avons affaire voulait agir de bonne foi ; mais comme il ne cherche qu'à éluder tout ce qu'il a dit de plus clair, il faut l'accabler de preuves. Car, après tout, quelle raison l'aurait empêché de nous sauver avec tous les autres , c'est-à-dire , nonseulement avec les luthériens, qui font partie des protestants, mais encore avec ceux qu'on ne met point en ce rang, avec les Grecs, les jacobites et les nestonens, à qui il ne dénie pas qu'il ait accordé le salut? Commençons par ce qui regarde le culte ; car c'est ce qu'on fait passer pour le point le plus essentiel. On ne nie pas que les Grecs n'aient avec nous le culte des saints, celui des reliques et des images, ni que ce cu:te n'ait passé en dogme constant au secoud concile de Nicée tenu et approuvé dans
l'Eglise grecque. Les nestoriens et les jacobites sont dans les mêmes pratiques : le fait est constant, personne ne le conteste; ils sont donc déjà idolâtres comme nous et comme les Grecs, et néanmoins on se sauve parmi eux. Venons à ce qui regarde la personne de Jésus-Christ et son incarnation. Sans disputer maintenant du sentiment des nestoriens et des eulychiens, ou demi-eutychiens et jacobites, vous avez vu que M. Jurieu les a sauvés (268i) , en présupposant dans la doctrine des nestoriens la désunion des personnes, et dans celle des eulychiens la confusion des natures. Vous avez vu , dis-je, qu'on peut être sauvé en croyant l'humanité absorbée dans la nature divine, et la personne de Jésus-Christ divisée en deux.
Passons à la doctrine de la grâce et de la prédestination. Vous sauvez les luthériens, encore que, de l'aveu de M. Jurieu , ils soient demi-pélagiens, et qu'ils attachent la conversion de l'homme à des actes purement humains où la grâce n'a aucune part. Vous en avez vu les passages dans le second Avertisement.
Vous avez vu, dans le même endroit, que les luthériens nient que les bonnes teuvres soient nécessaires au salut, et qu'ils avouent qu'on se peut sauver sans exercer les vertus et sans aimer Dieu : ce qui va à l'extinction delà piété, et n'empêche pas néanmoins qu'ils ne parviennent au salut.
Disons un mot des sacrements. Ce serait une cruauté, selon le ministre (2685). de chasser de l'Egliseel d'exclure du salut ceux qui admettent d'autres sacrements que le bapiêine et la Cène; et loin de nous en exclure pour y avoir ajouté la continuation , l'extrême-onction et les autres, il n'en exclut même pas les Chrétiens d'Ethiopie, à qui il fait recevoir la circoncision à titre de sacrement, encore que saint Paul ait dit : Si vous recevez la circoncision, Jésus-Christ ne vous servira de rien. (Galat. v, 2.) Tout cela est objecté dans les \ariaiions (2686), et tout cela a passé sans contradiction.
Pour la présence réelle, on n'a plus besoin d'en parler, et il y a trop longtemps qu'on est convenu, en faveur des luthériens, que cette doctrine, qui nous rangeait autrefois au nombre des anthropophages, est devenue innocente et sans venin. L'ubiquité, doctrine insensée et monstrueuse, s il en fut jamais, de l'aveu de vos ministres, où l'on fait Jésus-Christ , en tant qu'homme, aussi immense que Jésus Christ en tant que Dieu, est tolérée dans les iuthériens avec la présence réelle, quoiqu'au fond celte doctrine emporte avec elle l'eutychianisme tout pur, et I humanité absorbée dans la nature divine; mais cela même est déjà passé aux jacobites, avec tout le reste.
Pour peu qu'il y eût de bonne foi , il ne faudrait plus disputer de la transsubstan-
(-2(58:,) Leu. H.
</2t8ij Ci-dessus, «, 2.
(-2085) Sqst., p. 559, 518.
ç-208i>) Var., liv. xv, col. 914.
1157 1WUT. X. Tlir.OI.. POLEMIQUE. — IV.
dation, puisqu'il n'y a presque plus de protestants qui ne la reconnaissant parmi les
Grecs, et que les savants la trouvent si claire dans les liturgies des Historiens et des en tychiens , qu'il n'y a pas moyen de le nier; niais du moins, à quelque excès que l'on
porta l'impudence, on ne niera pas parmi eux, non plus que parmi les Grecs, une oblation et un sacrifice dans la célébration de l'Eucharistie, et un sacrifice offert à Dieu pour les morts comme pour les vivants, et peur les péchés des uns et des antres. Tout cela passe, et on se sauve avec tout cela ; avec le culte des saints et l'idolâtrie des reliques et des images; avec un sacrifice propitiatoire pour les vivants et les morts, puisque c'est pour les péchés des uns et des autres; avec la présence réelle et t3utes ses suites ; et ce qui est bien plus étrange, avec l'ubiquité des luthériens, avec le neslorianisme, l'euiycliianisme, le semi-pélagianisme. Et qu'est-ce qui ne passe point avec ces monstres d'erreurs? Ce ne sont point seulement les enfants que le ministre a voulu sauver dans toutes ses sectes en vertu de leur baptême; ce sont les adultes qui y vivent de bonne foi, et ne songent seulement pas à en sortir, autrement il retomberait dans la cruauté qu'il rejette, de damner tant de Chrétiens qui lui paraissent de bonne foi. Ouvrant la porte du ciel à tant d'hérétiques , quel front eût-il fallu avoir pour nous en exclure ?
Mais le grand principe du ministre l'oblige encore plus à nous recevoir. Car, comme on a vu souvent, ce qui l'oblige à sauver tant de sectes, et des sectes si corrompues de son aveu propre, c'est la fécondité qui, selon lui, est inséparable de la parole de Dieu , quoiqu'impurement prêchée. Or la parole de Dieu se prêche parmi nous autant et plus sans difficulté , que parmi les jacobites et les Grecs. Dieu serait cruel, selon le minisire, si cette parole n'était prêchée que pour rendre les hommes plus inexcusables, et c'est de là qu'il conclut qu'elle asonelfet entier dans toutes ces sectes, et qu'elle y sauve quelqu'un. Cest pousser la haine trop avant et trop au delà de toutes les bornes, que de nous faire les seuls pour qui Dieu puisse être cruel ; les seuls qui, en retenant les fondements du salut et les prêchant si solidement, ne puissions sauver personne ; les seuls à qui il faille imputer les conséquences que nous nions. Avoir un Pape à sa tête pour maintenir l'unité et le bon ordre, même en tempérant sa puissance par l'autorité des canons, est-ce un crime si détestable , qu'il vaille mieux nier la grâce, rejeter la nécessité des bonnes œuvres, diviser la personne de Jésus-Christ, absorber son humanité dans sa nature divine, et tout cela en termes formels? Ce serait une cruauté et une absurdité tout ensemble, qu'un front humain ne pourrait soutenir.
(-2687) far., liv. xv, col. 907.
(.•2088) Var., m, col. 42a, 428seqq.; Pra-f.Conf.
AVERTISSEMENTS AI \ PROTESTÀRTS 1! .!
XVI. — Que ce n'est que par politique qu'un a cetêé diins lu Réform» de nous recevoir
au salut, et M. Juricu nous a lui-même découvert ce secret du parti.
Après cela, si on nous demande d'où vient donc que les protestants sont si difficiles
envers nous, et que M. Jurieu, qui nous admet au salut, fait semblant de s'en repentir; la raison en est bien aisée; et ce ministre nous apprend lui-même que c'est une fausse politique. C'esl ce qu'il a dit clairement à la lin de la préface de son Système. Ce Syttime, qui mel tant de sectes dans l'Eglise universelle, et les admet au salut, selon lui est un dénouaient des plus grandes difficultés qu'on puisse faire à la Réforme; et ce ministre déclare que si on n'a pas encore beaucoup appuyé là-dessus, c'est l'effet de la politique du parti; c'est en un mot, qu'on a vu qu'il serait facile d'attirer les protestants qni aiment la paix, dans la communion de l'Eglise, si une fois on leur avouait qu'on s'v pût sauver. Il n'y a personne qui ne fût bien aise d'assurer son salut par ce moyen ; et voilà bien certainement cette politique dont se plaint M. Jurieu, et qui a empêché jusqu'ici qu'on n'appuyât beaucoup sur son système.
Je lui ai fait cette objection dans le livro des Variations (2687), et il n'a eu rien à répliquer : mais nous pouvons maintenant entrer plus avant dans ce secret de la Réforme. Il est certain qu'au confmencement on n'y osait dire qu'il n'y eût j oint de salut dans la communion romaine; au contraire, on faisait semblant de ne pas vouloir absolument y renoncer. Les deux partis de la Réforme, c'est-à-dire, tant les Zwingliens que ceux de la Confession d'Augsbourg, se soumettaient au concile que le Pape assemblerait (2(388). Nous avons vu qu'on menait au nombre des saints les plus zélés défenseurs de l'Eglise et de la croyance romaine, un saint Bernard, un saint Bonaventure, un saint François; et Luther reconnaissait en termes magnifiques le salut et la sainteté dans celte Eglise (2689).
Je ne parle point des autres auleurs dont les discours vont au même but. Si dans la suite on a usé de plus de réserve, c'est l'appréhension qu'on a eue de rendre la Réforme moins nécessaire au salut et de faire voir, si on se sauvait dans la communion romaine, qu'il valait mieux s'y tenir, que d'aller risquer ailleurs son éternité. On sait ce qui se passa dans la conversion de Henri IV. Quand il pressait ses théologiens, ils lui avouaient de bonne foi, pour la plupart, qu'avec eux l'état était plus parfait, mais qu'avec nous il suffisait pour le salut. Ce prince ne trouva jamais aucun Catholique qui lui en dit autant de la prétendue Réforme où il était. De là donc il concluait qu'il faudrait être insensé pour ne pas aller au plus sûr; et Dieu se servait de l'aveu de ses ministres pour faire entrer ses lumières
Aug. ; Conclus, conf. Argent.