‹ Œuvres compl`etes de BossuetChapitre 254 sur 325 · PI · texte numérisé non relu

PI

d'autre, soit encore une épouse : je laisse, dis-je, passer cela par le désir qui nie presse, je l'avoue, de voir enfin les conclusions que le ministre prétend tirer de ces beaux principes : les voici « Toutes ces considérations font voir que les théologiens luthériens, qui eurent la complaisance de permettre au landgrave de prendre une seconde femme du vivant de la première, se sont trompés beaucoup plus dans le fait que dans le droit (2744). » C'est directement le contraire. Le fait était que le landgrave leur déclarait fort grossièrement et sans équivoque, ce que j'ai honte de répéter, qu'il ne voulait ni ne pourail se contenter de sa femme (2745); et le droit éta.tdejugerque c'était là un moyen légitime d*en avoir une autre. Ils se trompent donc beaucoup moins dans le fait, qui pouvait dépendre en quelque façon de la bonne foi du prince, que dans le droit qui était constant par l'Evangile, ou il est clair qu'on ne peut avoir qu'une seule femme, sans que jamais on ait douté de cette règle. Mais passons. « Le principe sur lequel ils se sont fondés (Luther et ses consultants), c'est que les lois du mariage élan! des lois positives, la nécessité en certains cas en dispensait. » Il fallait avoir ajouté, quoiqu'elles fussent divines : et l'erreur serait en ce cas de reconnaître des nécessités contre ces lois; puisque c'est donner le moyen de les éluder et de s'élever au-dessus de Dieu. Poursuivons. « Ils ont fondé cette maxime sur la permission que donnent Jésus-Chri>t et saint Paul de rompre les liens du mariage en certains cas.». Mais au contraire, bienéloignés d'avoir fondé leur résolution sur la permission de rompre ce mariage, ils ont si bien supposé qu'il n'y avait pas lieu de rompre, qu'ils ont donné au landgrave une au're femme sans le séparer d'avec la sienne : en sorte que ce n'était plus deux personnes dans une même chair, comme Jésus-Christ l'avait commandé {Mat th. xix, 5.); mais trois, contre son précepte, et contre le sacré mystère du mariage chrétien, qui ne donne à un mari qu'une seule épouse, comme il ne donne à Jésus-Christ qu'une seule Eglise. Mais voici la conclusion plus ridicule et plus indigne, s'il se peut, que tout le reste: «Ils peuvent,» dit-il (2746J, « avoir poussé ce principe trop loin, en l'étendant à la polygamie formelle : s'ils se sont trompés en cela, leur erreur vient de ce que j'ai dit, que le divorce est une espèce de polygamie; et ils ont confondu la polygamie directe avec la polygamie indirecte: ce qui n'est qu'une erreur humaine. » Si, pour éluder une loi expresse de Jésus- Christ, il ne faut qu'embarrasser un discours, et en pousser l'ambiguïté jusqu'à la dernière extrémité OÙ l'on peut aller, le ministre a gagné sa cause : mais tâchons de développer, s'il est possible, l'obscurité atfectée de son discours.

IX. — Que les termes du ministre sont incompatibles, et que sa doctrine se détruit par elle-même,

La polygamie directe et formelle doit être d'avoir deux femmes ensemble, avec lesquelles on vit conjugalement ; In polygamie indirecte doit être, après le divorce, d'avoir une femme, vraie femme, sur laquelle on ait le droit conjugal, et une autre qu'on ait quittée, et sur laquelle il ne reste aucun droit. Je demande si on s'est jamais avisé d'apppler cela polygamie ? Mais tout est permis pour excuser les Réformateurs : il faut bien embrouiller les choses" quand on n'en peut plus, et que le faible de la cause va se faire sentir aux plus ignorants. Oue si on réduit en termes communs le raisonnement du ministre, il veut dire que Luther et ses consultants, persuadés qu'en certains cas, comme dans celui de l'absence ou de l'adultère, on pouvait rompre le mariage en ôtant tout droit au mari sur la femme qu'il avait, sont excusables d'avoir cru sur ce fondement qu'on pouvait donner en même lenips à un seul mari un

(2744) Ji.t.., Ictt. S. p. :,;.

l-7,,\l lnsl (.'il Lund. ; Vnr.

liN.

droit légitime sur deux femmes. Mais c'est tout le contraire qu'il faudrait conclure; puisque par les exemples du divorce que le ministre nous allègue, quand ils seraient approuvés, il paraît qu'on ne peut donner une nouvelle femme à un mari, qu'en lui ôtant tout droit sur celle qu'il avait auparavant ; de sorte qu'il n'y a rien de plus ridicule, que de s'imaginer des nécessités., telles qu'étaient celles du landgrave, où il n'y ait point de. remède qu'en tenant deux femmes ensemble ; puisque c'est manifestement lâcher la bride à la licence, et renverser l'Evangile.

X. — Les raisonnements du ministre sur les lois divines et sur celles du mariage convaincus de fausseté..

Revenons un peu maintenant aux propositions que nous avons laissées. Je dis que les lois positives divines, tant qu'elles subsistent, ne sont | as moins indispensables que les naturelles. Je dis qu'on ne peut non plus admettre «le nécessité contre ies unes que contre les autres, et que tant qu'une loi divine subsiste, alléguer une nécessité pour s'en dispenser, c'est s'élever au-dessus de Dieu même. Je dis que M. Jurieu, qui enseigue le contraire, quoi que Grotius, dont il s'autorise, ait pu dire sur ce sujet, n'a compris ni la notion ni la force de la Ici naturelle, qui après tout n'est inviolable qu'à cause qu'elle est divine. Je dis que, sans disputer si Jésus-Christ ou saint Paul ont permis le divorce en certains cas, c'est unaileuiat impie d'en pousser la permission au delà. Je dis enfin, que le divorce n'a rien de commun avec la polygamie; et que ce serait se moquer de Dieu, quand il aérait permis d'ôter une femme, d'en conclure que sons sa permission on pût en même lenips en avoir deux.

(2746) Ibid.

1193 PART. X. TilEOL. POLEMIQUE. IV.

XI. — Fausses idées du ministre sur le divorce et sur lu séparation d* s mariés.

Ce raisonnement du ministre, « que la relation de mari à femme ne peut non plus ■ anéantie que celle de Sis à | n'-re, à pause qu'elle est fondée surdes actions trèsréelles, qui no peuvent pas n'avoir pas été faites (27W), » est une preuve constante qu'il n entend pas ce qu'il dit: car pour peu qu'il l'eût entendu, il aurait pu épargner à son lecteur la peine de réfléchir sur celle action si réelle à laquelle il donne tant de force ; puisqu'après tout, ce n'est pas celle qui lait le mariage ; autrement elle marierait tous les impudiques. Le mariage consiste dans la foi, dans le lien, dans le droit mutuel qu'on a l'un sur l'autre; et quand on ètfl ce droit, quand il n'y a plus de foi conjugale, et qu'on résout ie contrat de nart et d'autre, on n'est non plus mari et femme que si on ne l'avait jamais été.

Quand le ministre allègue ici la séparation de corps et de biens (2748), il ne fait que confirmer de plus en plus qu'il parle sans entendre de quoi il s'agit; puisque si le mariage subsiste dans cet état, ce n'est pas, comme le dit ce docteur, parce que cette relation fondée sur une action si réelle ne se peut jamais anéantir: c'est à cause que ce qu'on appelle la foi, le contrat , en un mot, le lien du mariage subsiste toujours : autrement chacun des conjoints aurait la liberté de se pourvoir; ce que la séparation do corps et de biens constamment n'opère pas.

XII. — Que', malç/ré M. Jurieu, les chefs de la Réforme demeurent couverts d'un éternel opprobre.

A quoi servent donc tous ces détours, et tous les vains raisonnements de la lettre 8 de M. Jurieu, si ce n'est à éblouir les ignorants, et à se donner un air de savant par des distinctions frivoles? Ça été manifestement à ce ministre une faiblesse digne de pitié, de prétendre faire accroire aux gens de bon sens, soit protestants, soit catholiques, que des docteurs qui ont permis expressément la polygamie, ne se sont trompés que dans le fait, et n'ont pas détruit un dogme certain de la religion chrétienne, ni établi une erreur judaïque ni mahométane; et tout cela pour quelle fin? Pour prouver, en tout cas, que ces docteurs n'étaient pas des scélérats (2749); car c'est tout ce qu'il prétend. N'est-ce pas là un beau fruit de son travail, et un bel éloge pour les réformateurs du genre humain?

Mais, puisqu'il nous pousse jusque-là, comment veut-il donc que nous appelions, et comment veut-il appeler lui-même des gens assez corrompus pour flatter l'intempérance d'un prince, jusqu'à lui permettre la

AVERTISSEMENTS Al'X PR0TES1 \NTS. 1 toi

polvgnmie dont ils rougissaienl en leur cœur, puisqu'ils prenaient tant de précautions pointa cacher (2750), des gens qui, ayant bonté de ce qu'ils faisaient, le l'ont néanmoins, de. peur de choquer ce prince, qui était l'appui de la Réforme; qui leur déclarait ouvertement qu'il pourrait bien s'adressera l'empereur pour cette affaire; qui leur faisait aussi entrevoir qu'on pourrait bien y mêler le Pape; qui leur faisait craindre, par là, qu'il pourrait bien échapper au parti ; qui, pour ne rien oublier et gagner ces Ames vénales par les intérêts les plus bas, leur propose de ieur accorder pour prix de leur iniquité tout ce qu'ils lui demanderaient; soit que ce fût les biens des monastères ou d'autres choses semblables (275t) ? C'est ainsi que les traita le landgrave, qui, assurément les connaissait; et au lieu de lui répondre avec la vigueur et le désintéressement que le nom de réformateur demandait, ils lui répondent en tremblant (2752J : Notre pauvre Eijlise, petite, misé} cible et abandonnée, a besoin de princes régents vertueux; tel qu'était sans doute celui-ci, qui voulait bien tout accorder à la Réforme et lui demeurer fidèle, pourvu qu'on lui permit d'avoir plusieurs femmes en sûreté de conscience, à l'exemple des mehométans ou des païens, et de contenter ses désirs impudiques.

Voilà ceux que votre ministre tâche d'excuser; et « pour ce qui est du landgrave, à Dieu ne plaise, » dit-il (2753), « que je le justifie d'avoir eu un désir si déréglé que celui de> prendre une seconde femme avec celle qu'il avait déjà. » Mais si ce prince est inexcusable, Luther et les autres chefs de la Réforme le sont beaucoup davantage, de lui trouver des excuses dans son crime et d'autoriser son impénitente. Au lieu d'être des réformateurs, on voit par là qu'ils ne sont que de ces conducteurs aveugles dont le Fils de Dieu a prononcé non-seulement qu'ils tombent dans l'abîme, mais encore qu'ils y précipitent ceux qui les suivent. {Matth îv, 14.) Jo n'ai pas besoin d'exagérer davantage une si grande prostitution de la théologie rélormée : la chose parle d'elle-même ; et quelque étrange qu'elle paraisse dans la déduction qu'on en vient de voir, j'ose assurer qu'elle paraîtra plus odieuse encore et plus horrible quand on en verra l'histoire entière, comme elle est fidèlement rapportée dans le livre des Variations.

Toute la Réforme est armée contre ce livre, et M. Burnet a interrompu ses grandes occupations pour y répondre, ou plutôt pour dire qu'il y répondait. Car on n'appellera pas une réponse quarante ou cinquante pages d'un petit volume qu'il vient d opposer à cette histoire, sans avoir osé attaquer aucun des faits qu'elle contient. C'est une nouvelle manière de combattre une histoire que d'en laisser tous les faits en leur entier.

(2747) Lett. 8, p. 49.

(2748) Lett. 8, p. 49.

(274!)) Ibid., 59, c. 2.

(2750) Var., liv. vi, col. 490.

OEl VI\ES COMF1.. DK Bossuet. Mil.

(2751) Inst. du Land., Var., 1. vi, col. 490.

(2752) Consul!, de Luth., Vur., liv. vi, col. '492

(2753) Lett. 8, p 59.

Tous les Autres, qui se soulèvent contre celle-ci, la laissent également inviolable. On blâme, on gronde, on menace; mais pour les faits, on n'en a pas encore marqué un seul qu'on accuse de fausseté; et en particulier M. Burnet a laissé passer tous ceux qu'on a avancés sur son Cranmer et sur les autres réformateurs. Ainsi, on peut dorénavant tenir pour certain que Luther, Bucer et Mélanchthon ne sont pas les seuls qui aient flatté les princes intempérants. Il faut mettre encore en ce rang le héros de M. Burnet et le chef de la réformation anglicane. M. Burnet continue bien à l'égaler aux Atlianase, aux Cyrille, aux Grégoire et aux autres grands saints; mais pour le purger de sa perpétuelle lâcheté et de la honteuse prostitution de sa conscience, livrée à toutes les volontés d'un mauvais prince, il n'y songe seulement pas. Nous parlerons de lui une autre fois, il ne faut pas mêler tant de matières lorsqu'on en veut donner l'intelligence.

Xiil. — Un ministre tâche vainement primer M, Jtirieu.

à ré-

Au reste, je suis bien aise de voir que les maximes dont M. Jurieu tâche de souiller la sainteté du mariage ne soient pas universellement approuvées dans la Réforme.

Pendant que nous écrivions ceci, nous avions devant les yeux une lettre, dont nous avons déjà dit un mot, d'un ministre qui trouve aussi mauvais que nous, que M. Jurieu « soit assez inaccessible aux conseils modérés, pour oser dire qu'un mari dont la lemuie est captive entre les mains des barbares, sans espérance de la pouvoir retirer, peut se remarier; parce que la nécessité n'a point île loi, et que le fâcheux remède

de la polygamie est plus soutenabie, que les impuretés inévitables dans une perpétuelle séparation à ceux qui n'ont pas le tempérament tourné du côté de la continence (2754). » Ce ministre rougit pour son confrère de ces nécessités contre l'Evangile, et de ces impuretés inévitables, sans que la prière ni le jeûne y puissent apporter de remède. Il voit, comme nous, l'inconvénient de cette impure doctrine, qui introduirait le divorce et même la polygamie, aussitôt que l'un des conjoints serait travaillé de maladies, je ne dis pas incurables, mais longues; ou qu'il se trouvât d'ailleurs quelque empêchement qui les obligeât à demeurer séparés. Si cette doctrine avait lieu, qu'y aurait-il de plus inhumain ni de plus brutal que la société du mariage? Mais, en permettant de quitter sa femme, ou, ce qui est bien plus détestable, d'en prendre une autre avec elle en cas de captivité; s'il arrivait par hasard que, contie l'espérance du mari, sa femme fût délivrée, laquelle des deux demeurerait? Ou bien serait-il permis à un Chrétien d'en avoir deux? M Basnage en a honte, et il voudrait bien qu'on ne souffrît pas de tels excès. Mais M. Jurieu a pris le dessus et le traite d'ignorant. La Réforme ne permet pas qu'on abandonne ses chefs, ni qu'on en fasse les plus corrompus et les plus infâmes de tous les hommes. On aimera toujours mieux M. Ju rieu, qui les excuse, quoique pitoyablement, que M. Basnage, tout prêt à les condamner. Aussi, se tait-on dans les consistoires; les synodes sont muets : M. Basnage lui-même ne reprend l'erreur qu'en tremblant, et comme un homme qui craint la colère envenimée d'un adversaire toujours prêt à su venger à toute outrance : car c'est ainsi qu'il en parle. M. Jurieu triomphe, et la vérité est opprimée.

[ÏÏSÂ) Ré\ de il..., ministre, sur le sujet des pi et. proph. du Dnuplùné, eic, p.

Ve AVERTISSEMENT

SUR LES LETTRES DU MINISTRE JURIEU

Page 1