IV. — Variations de la Reforme sur ce sujet
Sur une si pressante accusation, il n'est pas aisé d'exprimer combien la Réforme a été déconcertée. Tantôt elle a fait profession d'être soumise et obéissante, tantôt elle a étalé les sanguinaires maximes qui exhortaient à prendre les armes, sans se soucier du nom ni de l'autorité du prince. Elle a fait d'abord la modeste, il le fallait bien quand elle était faible; et d'ailleurs comment soutenir, sans ce caractère, le nom et le caractère de christianisme réformé? C'est pourquoi au commencement, à l'exemple des premiers Chrétiens, on ne nous vantait que douceur, que patience, que fidélité, li vaut mieux souffrir, disait Mélanchtlion (2738) , toutes sortes d'extrémités, que de prendre les armes pour les affaires de l' Evangile (c'est du nouvel Evangile qu'il voulait parler) et d'exciter des guerres civiles ; tout bon Chrétien, tout homme de bien, continuait-il, doit empêcher les ligues qu'un trame secrètement sous prétexte de religion. Luther, tout violent qu'il était, défendait les armes dans cette cause, et fit même un sermon exprès dont le litre était : Que les abus doivent être ôtés, non par la main, mais par la parole (2759). La papauté devait tomber dans peu de temps, mais seulement par le souille de la prédication de Luther, pendant qu'il boirait sa bière et tiendrait de doux propus au coin de son feu avec son cher Mé fane h thon et avec Amsdorf. Les calvinistes n'étaient pas moins doux en apparence. Il ne faut qu'écouler Calvin écrivant à François 1" en 1536, à la tête de ce fameux livre de Y Institution, où il se plaint à ce prince qu'on lui faisait immoler à la vengeance publique ses plus fidèles sujets, avec de solennelles protestations de l'inébranlable fidélité île lui et des siens. Il ne faut, trente ans après, et jusqu'à là veille des guerres civiles, qu'écouter Bèze et sa magnifique comparaison de l'Eglise avec une enclume, qui n'était fade que pour recevoir des coups, et non jiaspour on donner; mais qui aussi en les recevant brisait souvent les marteaux dont elle était frappée (2760). Voilà des colombes et des brebis qui n'ont en partage que d'humbles gémissements et la patience ; c'était le plus pur esprit et la parfaite résurrection de l'ancien christianisme; mais il n'était pas possible qu'on soutînt longtemps ce qu'on n'avait pas dans le cœur. Au milieu de ces modesties de Luther, il échappait des paroles de menaces et de violence qu'il ne pouvait retenir, témoin celles qu'il écrivit à Léon X, après la sentence où ce Pape le citait devant lui, qu'il espérait bientôt y comparaître avec
(2758) Lib. m, episl. 16, lit), iv, epist. 55, 110, 111 : Var., liv. v, col. 485 et suiv.
(2759) Var., liv. î, col. 550 ; liv. il, col. 5G5.
(2700) H iit. de Bèze, liv. vi ; Var., liv. x, col. 071.
(2701) Var., liv. i, col. 550; Luth. , Adv. Anl. u'.l., t. il.
vingt mille hommes de pied et cinq mille chevaux, et qu'alors il se ferait croire (2761). Ce n'était là encore que des paroles, mais on en vint bientôt aux effets (2762). Ces ligues tant détestées par Mélanchtlion se formèrent, à son srand regret, par les conseils de Luther (2763). Le landgrave et les protestants prirent les armes sur de vains om-
brages; Mélanchtlion en rougissait pour le parti , mais Luther prit en main la défense des rebelles, et il osa bien menacer George de Saxe, prince de la maison de ses maîtres, de faire tourner contre lui les armes des princes pour l'exterminer lui et ses semblables, qui n'approuvaient pas la Réforme.
Enfin, il n'oublia rien de ce qui pouvait animer les siens ; el, irrité contre Rome, qui, malgré ses prédications et ses prophéties, avait bien osé subsister au delà du terme qu'il lui donnait, il mit au jour ia thèse sanguinaire où il soutenait que le Pape était « un loup enragé, contre lequel il fallait assembler les peuples, et ne pas épargner les princes qui le soutiendraient, fût-ce l'empereur lui-même (276i). » L'effet suivit les paroles. L'électeur de Saxe et le landgrave prirent les armes contre Charles V ; mais l'électeur, plus consciencieux que ne voulait la Réforme, ne savait comment concilier avec l'Evangile cette guerre contre le cleef de l'empire. On trouva l'expédient dans le manifeste de traiter Charles V, non comme empereur (car c'était précisément cette qualité qui troublait la conscience de l'élecleur), mais connue se portant pour empereur (2765), comme si c'était un usurpateur, ou qu'il fût au pouvoir des rebelles de le dépouiller de l'empire. Tout devint permis par cette illusion, et la propre déclaration des princes ligués fut un témoignage éternel, que ceux qui entreprenaient celte guerre, la tenaient injuste contre un empereur reconnu de tout le monde.
V. — Malheurs de la France par la Réforme. Je n'ai pas besoin de parler de la France, on sait assez que la violence du parti réformé, retenue sous les règnes forts de François 1" et de Henri II, ne manqua pas d'éclater dans la faiblesse de ceux de François II et de Charles IX. On sait, dis-Je, que le parti n'eut pas plutôt senti ses forces, qu'on n'y médita rien de moins que de partager l'autorité, de s'emparer de la personne des rois, •et de faire là loi aux Catholiques. On alluma la guerre dans toutes les villes et dans toutes les provinces, on appela les étrangers de toutes parts au sein de la France, comme à un pays de conquête, et on mit ce florissant royaume, l'honneur de la chrétienté, sur le bord de sa ruine, sans presque jamais cesser de faire la guerre, jusqu'à ce que le parti, dépouillé de ses places fortes, fût dans l'impuissance de la soutenir.
(2702) Var., liv. iv, col. 455 et suiv.
(27ii5) Vur., liv. u, col. 592.
(2701) Disp. 1540 prop. 59 et son,., t. I; Vid. Sleid.,1. xvi; Var., liv l, col. 550; liv. vm.col 581.
(2765) Sleid., lib. xvn,; Var., liv. vin, col. 581, 2,5.